Ne fermez pas Murdochville
4 septembre 2002
La résignation n'est pas une politique. Québec ne peut pas fermer Murdochville. Les 434 personnes qui ont voté, l'autre dimanche, en faveur de la fermeture de cette petite ville minière située au coeur de la Gaspésie n'ont pas droit de vie ou de mort sur celle-ci. Au moins 250 personnes, qui ont voté contre le suicide, croient toujours en l'avenir de ce village qui est aussi leur communauté, leur lieu de vie, d'ancrage et de mémoire. Si le gouvernement doit écouter quelqu'un à Murdochville, ce sont ces gens.
D'ailleurs, le sort de cette petite municipalité concerne aussi le reste de la région. Une bonne partie des employés licenciés vivaient dans les villages voisins. Il semble déjà qu'au moins une cinquantaine de familles ont quitté Grande-Vallée, Mont-Louis et L'Anse-Pleureuse. Va-t-on bientôt demander la fermeture de ces villages-là aussi? De même, quelque 80 % des activités du port de Gaspé dépendaient de la fonderie aujourd'hui désertée. Murdochville ne vit pas en vase clos.
Fermer cette ville aurait des conséquences pratiques évidentes. Entre autres, on abandonnerait des infrastructures viables et utiles, payées et entretenues par les contribuables depuis 50 ans.
Mais une telle décision aurait un effet psychologique et symbolique encore plus puissant. Le gouvernement enverrait un message pessimiste et résigné aux milliers de Québécois qui vivent des situations similaires.
Or il existe environ un millier de municipalités de moins de 1000 habitants au Québec, dont 400, selon Jacques Proulx, de Solidarité rurale, sont menacées de fermeture. La situation qui prévaut à Murdochville n'est pas le fruit de circonstances exceptionnelles mais celui de logiques géographiques et économiques qui touchent toutes les communautés périphériques: la distance, l'épuisement de la ressource et le progrès technologique qui permet, par exemple, de produire au Saguenay deux fois plus d'aluminium avec trois fois moins de main-d'oeuvre.
Si on ferme Murdochville, va-t-il falloir sonner le glas des nombreuses municipalités abitibiennes qui dépendent de l'exploitation minière lorsque le sous-sol n'aura plus rien à donner? Que fera-t-on des autres villages gaspésiens le jour où les coupes à blanc auront eu raison de la forêt ou lorsque le protectionnisme aura fermé l'accès de notre bois d'oeuvre au marché américain?
L'attitude de nos dirigeants politiques dans le cas actuel en dira long sur leur capacité à faire face aux difficultés que connaîtront toutes les régions périphériques dans les années qui viennent. Les problèmes pratiques qui se posent à Murdochville, on les vit déjà ailleurs. Tout le monde connaît le problème de la pénurie de médecins en régions. Les effectifs de 51 commissions scolaires francophones sur 60 sont en baisse. Une bibliothèque, Murdochville est bien chanceuse d'en avoir une. Il n'est pas nécessaire qu'un gros employeur ferme boutique pour que la décroissance menace toutes ces communautés. Si Québec ne sait pas quoi faire à Murdochville, il ne saura pas quoi faire ailleurs non plus.
Après avoir été tenté de s'en remettre à la fatalité, le gouvernement Landry a eu un sursaut et s'est donné 15 jours pour y penser. Heureusement. Il a désormais l'occasion de montrer que ses politiques de développement régional ou sa politique nationale de la ruralité ne sont pas des paroles creuses. Il y a un beau cas à traiter. C'est dans l'action qu'on juge les hommes et les femmes politiques. Au gouvernement mais aussi dans l'opposition. Ni Jean Charest ni Mario Dumont n'ont su quoi dire.
D'autres villes minières, comme Normétal, Fermont ou Port-Cartier, ont survécu à la fermeture d'une mine. Même Shefferville, dont l'arrêt de mort a été décrété par une loi en 1986, a été rouverte quatre ans plus tard, et 250 habitants y vivent toujours.
Comme contribuable, je suis disposé à ce qu'une partie de mes impôts serve à développer les régions du Québec qui font partie de mon pays. On dépense bien des centaines de millions de dollars pour maintenir et développer quelques dizaines de villages dans le Grand-Nord québécois. La construction du village modèle d'Oujé-Bougoumou a à elle seule coûté des millions. Mais je ne suis pas prêt à payer pour dédommager des gens qui s'en vont. Cela, Noranda s'en chargera.
Il y a, à Murdochville et en Gaspésie, des gens qui veulent habiter ce pays. Ils ont des projets de plus petite envergure. Mais dix projets qui créent 30 emplois, c'est aussi bien qu'un seul qui en crée 300 et dont le promoteur tient le sort d'une communauté entre ses mains.
En développement régional, au Québec, il faudra apprendre à voir petit et à voir grand en même temps. Petit comme dans small is beautiful, en appuyant des projets de coopératives, d'économie sociale, d'écotourisme, de multimédia, d'agriculture spécialisée dans les produits du terroir, des projets adaptés aux capacités régionales. Mais on devra aussi voir grand. Les seuls projets locaux ne suffiront pas. C'est en construisant un chemin de fer qu'on a développé l'Ouest canadien. Pour amener des touristes ou des industriels dans les régions périphériques, pour apporter des matériaux et livrer des produits, il faut des routes, des rails et des aéroports. Pour développer le Nord, on a harnaché des rivières. En Gaspésie et sur la Côte-Nord, on pourrait développer d'immenses parcs d'éoliennes et produire de l'énergie renouvelable, comme le fait l'Allemagne avec succès. Il faudra fabriquer les hélices, les installer, les entretenir. Quelque centre de recherche pourrait y voir le jour. Encore faut-il y croire et continuer à occuper le territoire.
Comme le disait Gilles Vigneault dans une entrevue avec Fernand Seguin, il y a plusieurs années, il est important que, loin des grands centres, il y ait des gens pour habiter le pays et en témoigner. Sinon, disait-il, «ce n'est plus un pays, c'est un vaste vide, un vaste espace vide où nos voisins du Sud font des trous pour prendre les richesses».
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides — vennem@fides.qc.ca
D'ailleurs, le sort de cette petite municipalité concerne aussi le reste de la région. Une bonne partie des employés licenciés vivaient dans les villages voisins. Il semble déjà qu'au moins une cinquantaine de familles ont quitté Grande-Vallée, Mont-Louis et L'Anse-Pleureuse. Va-t-on bientôt demander la fermeture de ces villages-là aussi? De même, quelque 80 % des activités du port de Gaspé dépendaient de la fonderie aujourd'hui désertée. Murdochville ne vit pas en vase clos.
Fermer cette ville aurait des conséquences pratiques évidentes. Entre autres, on abandonnerait des infrastructures viables et utiles, payées et entretenues par les contribuables depuis 50 ans.
Mais une telle décision aurait un effet psychologique et symbolique encore plus puissant. Le gouvernement enverrait un message pessimiste et résigné aux milliers de Québécois qui vivent des situations similaires.
Or il existe environ un millier de municipalités de moins de 1000 habitants au Québec, dont 400, selon Jacques Proulx, de Solidarité rurale, sont menacées de fermeture. La situation qui prévaut à Murdochville n'est pas le fruit de circonstances exceptionnelles mais celui de logiques géographiques et économiques qui touchent toutes les communautés périphériques: la distance, l'épuisement de la ressource et le progrès technologique qui permet, par exemple, de produire au Saguenay deux fois plus d'aluminium avec trois fois moins de main-d'oeuvre.
Si on ferme Murdochville, va-t-il falloir sonner le glas des nombreuses municipalités abitibiennes qui dépendent de l'exploitation minière lorsque le sous-sol n'aura plus rien à donner? Que fera-t-on des autres villages gaspésiens le jour où les coupes à blanc auront eu raison de la forêt ou lorsque le protectionnisme aura fermé l'accès de notre bois d'oeuvre au marché américain?
L'attitude de nos dirigeants politiques dans le cas actuel en dira long sur leur capacité à faire face aux difficultés que connaîtront toutes les régions périphériques dans les années qui viennent. Les problèmes pratiques qui se posent à Murdochville, on les vit déjà ailleurs. Tout le monde connaît le problème de la pénurie de médecins en régions. Les effectifs de 51 commissions scolaires francophones sur 60 sont en baisse. Une bibliothèque, Murdochville est bien chanceuse d'en avoir une. Il n'est pas nécessaire qu'un gros employeur ferme boutique pour que la décroissance menace toutes ces communautés. Si Québec ne sait pas quoi faire à Murdochville, il ne saura pas quoi faire ailleurs non plus.
Après avoir été tenté de s'en remettre à la fatalité, le gouvernement Landry a eu un sursaut et s'est donné 15 jours pour y penser. Heureusement. Il a désormais l'occasion de montrer que ses politiques de développement régional ou sa politique nationale de la ruralité ne sont pas des paroles creuses. Il y a un beau cas à traiter. C'est dans l'action qu'on juge les hommes et les femmes politiques. Au gouvernement mais aussi dans l'opposition. Ni Jean Charest ni Mario Dumont n'ont su quoi dire.
D'autres villes minières, comme Normétal, Fermont ou Port-Cartier, ont survécu à la fermeture d'une mine. Même Shefferville, dont l'arrêt de mort a été décrété par une loi en 1986, a été rouverte quatre ans plus tard, et 250 habitants y vivent toujours.
Comme contribuable, je suis disposé à ce qu'une partie de mes impôts serve à développer les régions du Québec qui font partie de mon pays. On dépense bien des centaines de millions de dollars pour maintenir et développer quelques dizaines de villages dans le Grand-Nord québécois. La construction du village modèle d'Oujé-Bougoumou a à elle seule coûté des millions. Mais je ne suis pas prêt à payer pour dédommager des gens qui s'en vont. Cela, Noranda s'en chargera.
Il y a, à Murdochville et en Gaspésie, des gens qui veulent habiter ce pays. Ils ont des projets de plus petite envergure. Mais dix projets qui créent 30 emplois, c'est aussi bien qu'un seul qui en crée 300 et dont le promoteur tient le sort d'une communauté entre ses mains.
En développement régional, au Québec, il faudra apprendre à voir petit et à voir grand en même temps. Petit comme dans small is beautiful, en appuyant des projets de coopératives, d'économie sociale, d'écotourisme, de multimédia, d'agriculture spécialisée dans les produits du terroir, des projets adaptés aux capacités régionales. Mais on devra aussi voir grand. Les seuls projets locaux ne suffiront pas. C'est en construisant un chemin de fer qu'on a développé l'Ouest canadien. Pour amener des touristes ou des industriels dans les régions périphériques, pour apporter des matériaux et livrer des produits, il faut des routes, des rails et des aéroports. Pour développer le Nord, on a harnaché des rivières. En Gaspésie et sur la Côte-Nord, on pourrait développer d'immenses parcs d'éoliennes et produire de l'énergie renouvelable, comme le fait l'Allemagne avec succès. Il faudra fabriquer les hélices, les installer, les entretenir. Quelque centre de recherche pourrait y voir le jour. Encore faut-il y croire et continuer à occuper le territoire.
Comme le disait Gilles Vigneault dans une entrevue avec Fernand Seguin, il y a plusieurs années, il est important que, loin des grands centres, il y ait des gens pour habiter le pays et en témoigner. Sinon, disait-il, «ce n'est plus un pays, c'est un vaste vide, un vaste espace vide où nos voisins du Sud font des trous pour prendre les richesses».
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides — vennem@fides.qc.ca
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