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    Protéger la forêt

    24 mai 2005 | Josée Boileau
    Richard Desjardins était-il trop optimiste quand il affirmait, il y a deux mois, que le discours alarmiste sur les pertes d'emplois en forêts, dans la foulée de la décision gouvernementale d'en réduire le niveau d'exploitation, resterait sans effet? Des régions entières sont aujourd'hui mobilisées. Et la démagogie n'est pas très loin.

    Il y a de l'effervescence depuis le début mai dans le dossier de l'exploitation de la forêt au Québec. D'abord, le Conseil de l'industrie forestière du Québec (CIFQ) s'est trouvé un directeur fougueux, l'ancien ministre péquiste Guy Chevrette — sans doute un juste retour des choses, lui qui fut ministre des Ressources naturelles dans cette décennie où le rythme annuel des coupes s'est emballé. Et M. Chevrette est bien déterminé à ce que le point de vue de l'industrie soit entendu «haut et fort».

    De même, les manifestations de mécontentement, qui se traduisent notamment par le blocus de routes, se multiplient dans les régions touchées par la baisse de 20 % en trois ans de la coupe de bois résineux.

    Enfin, le sujet a trouvé une nouvelle tribune: la Cour supérieure. Toute la semaine dernière, la compagnie Kruger et les Betsiamites s'y sont colletaillés au sujet de l'île René-Levasseur, sur la Côte-Nord, qui abrite une forêt d'une grande valeur. Droits ancestraux des autochtones et protection de l'environnement s'opposent aux droits de coupe acquis par Kruger en 1997 et à la protection des emplois.

    Et tout ce mouvement illustre à quel point la moindre victoire écologique est d'une grande fragilité.

    Le gouvernement Charest a fait un geste courageux en adoptant deux grandes recommandations de la commission Coulombe sur la gestion de la forêt publique québécoise: la réduction du volume de bois coupé et la création d'un poste de forestier en chef pour dépolitiser cette gestion. Mais les régions, les syndicats, l'industrie dénoncent l'absence d'un véritable plan de transition alors que les règles du jeu sont changées. C'est la survie des petites scieries, de la grande industrie, des villages, et même de régions tout entières qui est en jeu, disent-ils.

    Ces craintes sont légitimes. Richard Desjardins lui-même s'en est fait l'écho ce week-end en réclamant à Québec de tenir des États généraux sur la forêt. Mais, chez certains, il y a aussi un désir très net de ne pas bouger; de ne pas voir que l'industrie elle-même n'a su ni se moderniser ni se discipliner; de ne même pas admettre que les forêts du Québec courent présentement à leur perte. Et qu'il faut sortir les régions des mono-industries dont elles sont dépendantes.

    Ainsi, quand le Syndicat canadien des communications, de l'énergie et du papier réclame des gouvernements des investissements «dans la formation et le développement de nouveaux emplois», elle ne plaide pas pour la diversité industrielle, mais pour obtenir des fonds afin de «revaloriser le travail en forêt» et «encourager les jeunes à choisir les métiers de la forêt». Comme si là était l'avenir!

    Il faut voir aussi combien le discours sur le développement durable est complètement détourné de son sens dans la bataille actuelle. L'efficacité économique, dit-on, doit être mise sur le même pied que l'intégrité écologique et l'équité sociale. La moindre menace immédiate à l'emploi brise donc ce bel équilibre.

    Pourtant, ce n'est pas ce que la commission Bruntland avait en tête lorsqu'elle a élaboré le concept de développement durable dans les années 80: il s'agissait plutôt d'opposer au développement économique les limites des écosystèmes. Or, on aura beau chicaner sur les manières de le calculer, la forêt québécoise a atteint les limites de son renouvellement. Toute discussion sur la protection des emplois actuels, comme si de rien n'était, devient du coup oiseuse.

    Cela ne minimise en rien les drames que vivent les travailleurs et les communautés, que le gouvernement ne doit surtout pas abandonner. Mais cela appelle à un discours plus responsable de la part de tous ceux qui sont en position de pouvoir — patronal, syndical et local. Crier haro sur les écologistes, ceux qui «piaillent sur toutes les tribunes», comme l'a si éloquemment dit M. Chevrette à son entrée en fonction au CIFQ, est d'un ridicule consommé. Si, il y a des années, les morues avaient pu compter sur l'argumentaire d'écologistes et le film coup-de-poing d'un poète-vedette, il y aurait aujourd'hui bien moins de pêcheurs en détresse.

    La fragilité des gains écologiques, enfin, tient aussi à la limite des discours officiels. Le cas de l'île René-Levasseur, où les arbres ont jusqu'à 300 ans et dont le BAPE a souligné l'«importance patrimoniale remarquable», en offre un bel exemple. Là où il faudrait prudence et protection, sur fond de discussions réelles avec les autochtones, Québec a choisi l'inaction. Et c'est encore un tribunal qui devra trancher ce qui devrait relever d'une obsession de société: la préservation d'un petit coin exceptionnel de la planète.

    jboileau@ledevoir.ca
     
     
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