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Le rejet de la défense antimissile par le Canada - Encore la faute du Québec?

Pierre Martin - Professeur de science politique et directeur de la Chaire d'études politiques et économiques américaines de l'Université de Montréal*  18 mai 2005 
Lorsque Paul Martin a annoncé son refus d'appuyer le bouclier antimissile, on s'est tourné vers l'opinion québécoise — très opposée à ce projet — et vers les difficultés des libéraux fédéraux au Québec pour expliquer cette décision. Cette explication n'est pas entièrement fausse, mais elle est incomplète. Certes, les Québécois ont refusé d'appuyer la défense antimissile mais, avant de les montrer du doigt, il faut être prêt à reconnaître qu'il ne s'agissait peut-être pas d'une si bonne idée que cela.

Les différences d'opinion entre le Québec et le reste du Canada sur la défense antimissile sont significatives mais pas spectaculaires. Peu après le non de Paul Martin au bouclier antimissile, un sondage Decima montrait que 63 % des Québécois appuyaient cette décision alors que 17 % la réprouvaient.

Ailleurs au Canada, 55 % approuvaient le rejet alors que 29 % disaient l'inverse. Les partisans du Bloc québécois et ceux du NPD sont très majoritairement opposés à la défense antimissile, la plupart des conservateurs y sont favorables et les libéraux s'y opposent dans une proportion semblable à celle des Québécois.

L'exception québécoise

Bien sûr, l'exception québécoise en matière d'opinion sur la défense n'est pas nouvelle. Les Québécois ont toujours été hésitants à appuyer le militarisme, notamment au sujet de la conscription lors des deux guerres mondiales. Pendant la guerre froide, l'opinion des Québécois reflétait un certain isolationnisme tandis qu'ils s'opposaient au militarisme et à l'impérialisme américains.

Aujourd'hui, le Québec n'est plus isolationniste, mais une certaine prédisposition négative à l'endroit du militarisme y demeure présente. Cela ne signifie pas que les Québécois sont incapables d'accepter les sacrifices qu'impose une politique de défense digne de ce nom. Si les Québécois peuvent être convaincus par des arguments raisonnables qu'un engagement militaire sert les meilleurs intérêts du pays, ils ne lui feront pas obstacle.

Les leaders politiques ont-ils adéquatement présenté aux Québécois les arguments favorables à une approbation du bouclier antimissile? Poser la question, c'est y répondre. Au Québec comme ailleurs, la question a été débattue entre spécialistes et leaders d'opinion. Même si le ton a été moins strident au Québec qu'au Canada anglais, il est exagéré de prétendre que la société québécoise souffrait sur cet enjeu d'un syndrome de pensée unique.

Il y avait divergence dans les pages éditoriales, notamment entre celles de La Presse, qui appuyait la participation canadienne, et celles du Devoir, qui était contre. Plusieurs autres voix se sont jointes au débat, surtout celles des opposants, mais la teneur des échanges n'était pas fondamentalement différente de ce qui avait cours au Canada anglais, où les opposants ont copieusement rempli les pages d'opinion des journaux et défilé dans les rues de Vancouver ou de Toronto. En fait, si les manifestations contre la guerre en Irak étaient plus courues au Québec qu'au Canada anglais, l'inverse s'est produit à propos du bouclier antimissile.

Sur des enjeux complexes de politique étrangère, les citoyens modèlent le plus souvent leurs opinions sur celles des leaders politiques en qui ils ont confiance. En effet, dans les sondages portant sur la défense antimissile, l'affiliation partisane ressort toujours comme un facteur primordial de départage des opinions.

Au Canada anglais, les leaders néo-démocrates et conservateurs ont convaincu des majorités nettes de leurs partisans du bien-fondé de leurs positions respectives. Les partisans libéraux, quant à eux, n'avaient pour indice que les messages contradictoires des libéraux, qui s'efforçaient de remplir le vide laissé par l'attitude hésitante et louvoyante du premier ministre. Au Québec, pendant ce temps, toutes les voix politiques donnaient la même note au sujet de la défense antimissile, ce qui ne pouvait qu'amplifier l'opposition de l'opinion.

Cette situation n'est pas sans rappeler celle qui avait prévalu lors du débat sur l'accord de libre-échange (ALE), dans les années 80. À ce moment, les leaders politiques du Canada anglais étaient profondément divisés alors que la quasi-totalité des élus québécois étaient favorables au libre-échange. Il n'y a rien d'étonnant à ce que, de toutes les opinions publiques provinciales, c'est celle du Québec qui a alors été la plus favorable à l'ALE, puis à l'ALENA.

Aujourd'hui, la sécurité domine l'ordre du jour de l'intégration continentale et l'opinion publique québécoise donne un tout autre son de cloche. Que s'est-il passé? Le problème est-il que le Québec est devenu antiaméricain ou la situation actuelle résulte-t-elle d'abord de la prédominance des enjeux de sécurité dans la relation bilatérale, qui ont beaucoup moins de chances d'attirer les faveurs des Québécois?

Tiédeur à l'endroit des États-Unis

Certains signaux portent à croire que les Québécois seraient devenus non seulement plus critiques que les autres Canadiens à l'endroit des politiques intérieures et extérieures des États-Unis mais aussi les moins sympathiques à l'endroit du peuple américain. Faut-il voir là l'explication du rejet québécois du bouclier antimissile? Pas vraiment, car même à l'époque où les nationalistes canadiens se désolaient d'avoir hérité du libre-échange à cause des sentiments proaméricains des Québécois, ces derniers étaient déjà nettement moins favorables à la collaboration militaire avec les États-Unis que les autres Canadiens.

L'opinion négative des Québécois a-t-elle été le facteur déterminant dans la décision d'Ottawa? En rétrospective, il n'est pas clair qu'un appui au bouclier antimissile aurait fait une grande différence au Québec aux élections de 2004 si le premier ministre avait promptement décidé de le faire lors de la passation du pouvoir.

À l'époque, en effet, la plupart des observateurs s'attendaient à ce que Paul Martin se serve entre autres de cet enjeu pour marquer un virage net par rapport à son prédécesseur dans les relations bilatérales. Comme il avait nommé un ministre de la Défense ouvertement favorable à cette option, une telle décision n'aurait surpris personne.

À ce moment-là, l'opinion québécoise était loin d'être la seule source de résistance qui empêchait le nouveau premier ministre d'adhérer à la défense antimissile. Dans son propre caucus, les opposants les plus passionnés venaient de l'aile gauche nationaliste de son parti. Dans les quelques semaines qui ont suivi son assermentation, Paul Martin avait déjà tant fait pour s'aliéner cette dernière que les coûts politiques d'une annonce favorable au bouclier antimissile — qui correspondait aux attentes de la plupart des observateurs — n'auraient pas été énormes.

Mais Paul Martin a préféré attendre après les élections canadiennes et américaine de 2004 pour se prononcer. Pourtant, dès son arrivée au pouvoir, plus il louvoyait sur cette question, plus il contribuait à renforcer les opposants au sein de son propre caucus.

Le premier ministre devait savoir qu'il était irréaliste de demander à George W. Bush de renoncer formellement à l'arsenalisation de l'espace. Quoi qu'il en soit, le refus du président d'obtempérer à cette demande ne faisait que fournir des armes aux opposants. On peut alléguer que l'insistance croissante de Bush et de son ambassadeur à Ottawa a forcé Paul Martin à céder aux pressions de la gauche de son parti. C'est possible, mais les Américains n'auraient pas eu à insister ainsi s'il s'était prononcé plus tôt.

À qui la faute?

En 1988, les nationalistes canadiens ont blâmé le Québec pour le libre-échange. Ils avaient raison. Sans le consensus partisan et l'appui de l'opinion québécoise à l'ALE, l'accord aurait pu ne pas voir le jour. En 2005, c'est au tour de certains fervents continentalistes de blâmer le Québec pour ce qu'ils voient comme un recul majeur. Toutefois, il est raisonnable de croire qu'au moment de la décision, les libéraux cherchaient autant, sinon plus, à maintenir leurs appuis à gauche en Ontario qu'à protéger la poignée de sièges qu'ils pouvaient encore espérer sauver au Québec.

En conclusion, si les Américains souhaitent engloutir des milliards de leurs propres dollars — ou des milliards que les Chinois veulent bien leur prêter — pour un système qui n'a que de faibles chances d'intercepter des missiles qui n'ont eux-mêmes que très peu de chances d'être lancés, c'est un choix qui leur revient. Ils l'ont fait, malgré l'opposition de millions d'entre eux, parmi lesquels on peut compter nombre d'experts militaires et même plusieurs généraux, qui y voient soit un encouragement injustifiable à la prolifération nucléaire, soit, tout simplement, un gaspillage de ressources. En d'autres mots, si la plupart des Québécois s'opposent à une telle politique, ils sont en bonne compagnie.

Le choix du Canada, par contre, n'était ni coûteux ni stratégiquement significatif à l'échelle globale. Supposons un moment que l'appui au bouclier antimissile était une bonne décision pour le Canada et que Paul Martin y croyait. Après tout, la politique du Canada depuis un demi-siècle dans le cadre de NORAD est d'appuyer l'interception de bombes voyageant à 10 000 ou 15 000 mètres d'altitude. Pourquoi ne pas appuyer les Américains s'ils cherchent à intercepter des bombes qui voyagent beaucoup plus haut et plus vite, surtout si ceux-ci paient toute la facture? Si la première politique se défend, pourquoi pas la seconde?

Si c'est ce que croyait vraiment le premier ministre (dans le cas contraire, on peut douter qu'il aurait laissé son ministre de la Défense soutenir ouvertement cette option), alors le problème tenait à son manque de leadership. Aurait-il été vraiment si difficile pour lui de défendre une décision sans incidence financière au nom du maintien de bonnes relations avec les États-Unis, ce que presque tous les Québécois et les Canadiens sont capables de comprendre et d'accepter?

* Une version plus longue de ce texte est disponible en anglais à l'adresse www.cepea.umontreal.ca et est publiée dans la revue Options politiques du mois de mai, qui a pour thème «La sécurité nord-américaine».
 
 
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