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Congrès de l'ACFAS - Palper le monde à travers l'écran

Michaël La Chance - Professeur d'arts et lettres à l'Université du Québec à Chicoutimi  11 mai 2005 
Dans le cadre du congrès de l'ACFAS 2005 qui se déroule cette semaine à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), des dizaines de chercheurs de tous les horizons feront part des résultats de leurs plus récentes recherches. Pour l'occasion, nous publions dans cette page des textes rédigés à notre demande par des professeurs de l'université d'accueil du congrès et donnant un aperçu de leurs travaux.

Nous sommes entourés d'écrans; viendra le temps où il y aura autant d'écrans que d'images. Dès l'enfance, nous percevons les corps à travers des écrans, ce qui a pour effet de dématérialiser le corps, sinon de le sensorialiser autrement.

Or, aujourd'hui, l'écran est devenu un organe sensoriel quasi prosthétique: les expériences que nous construisons à partir de stimulations écraniques ont pour effet de modifier notre façon dite naturelle de construire nos expériences. Nous «palpons» le monde à travers des images à l'écran. D'où l'intérêt aujourd'hui de réfléchir sur cette nouvelle condition du corps et aussi, pour paraphraser Walter Benjamin, de l'oeuvre d'art à l'époque de la reproduction écranique.

En effet, nombreuses sont les oeuvres aujourd'hui qui résultent d'expérimentations sur les effets de la médiation de l'écran et des technologies sur la perception de notre propre corps. À partir d'un constat général voulant que la technologie a changé l'art, nous pouvons prêter attention au déplacement iconique du corps dans l'art afin de comprendre le rôle de médiation que cette nouvelle image du corps joue dans le rapport à soi.

Un corps mouvant

Dans le cadre du colloque «L'expérience du corps à l'ère écranique», présenté au congrès de l'ACFAS, des artistes (Jean Dubois, Cindy Dumais, Christine Palmiéri, Ariane Thézé) et aussi des théoriciens (Bernard Perron, Louise Poissant, Marcin Sobieszczanski — ce dernier venu de l'université de Nice Sophia-Antipolis) viendront débattre sur ce qui a changé dans notre façon même de représenter le corps, ce qui est nouveau dans la saisie et la définition du corps.

Une approche part du constat selon lequel les effets audiovisuels sur support-écran sont métaphoriques et relais des mouvements pathémiques — quand le corps serait une membrane plastique, étirée par l'affect. Corps mouvant, déformé, aux frontières incertaines... qui redessine ses contours et perd sa netteté au gré des humeurs.

Ce corps allotropique devient une métaphore des processus de contamination et réplication, de mimétisme et prolifération, où les images n'ont de cesse d'appeler d'autres images. La mise à plat du corps dans l'ostentation écranique fait du corps lui-même un espace de circulation des images lorsque le corps a la fluidité des images à l'écran, se prête aux acrobaties du montage et s'expose au clignotement des flux électroniques.

Les enfants et l'écran

Aujourd'hui, les enfants-spectateurs font l'expérience d'autrui autant à l'écran que dans la réalité physique. Pour la plupart, ces autres qui bougent, parlent... ont des corps écraniques.

Pour paraphraser Lacan, nous pouvons parler de «stade de l'écran» lorsque le sujet découvre avec jubilation qu'il est image pour autrui, tout comme les autres sont des images pour lui-même — à la façon qu'ont ces nombreuses figures corporelles, qui entrent dans sa vie, d'apparaître et de s'agiter sur écran. Il y a ainsi une corrélation entre l'(impossible) inscription vidéographique du je, la formation de la relation spéculaire à autrui et la constitution de l'objet de désir.

La quête identitaire est transformée par l'apparition de ce nouveau miroir que constitue l'écran pour l'artiste qui met en scène les zones troubles du corps et tout à la fois maintient celui-ci dans cette indétermination. L'expérimentation artistique avec l'image du corps produit un constat anthropologique: à notre époque de répétitions et de polysémies, la disparition sensible de l'autre semble de plus en plus prononcée.

D'un côté, nous nous percevons à travers l'autre; de l'autre côté, il y a disparition de l'expérience sensible de l'autre! Situation qui n'est pas modifiée par le passage de l'écranique (vidéo, cinéma) à l'interactif hypermédia (Quicktime VR) où l'autre est représenté par des avatars — lesquels ne sont guère plus accessibles! Ce que suggérait déjà Lipovetsky, l'ère de l'individualité est aussi celle du vide, même si nous instaurons les autres comme miroir.

La division des écrans au cinéma ces dernières années, qui contribue à la multiplication actuelle des écrans, renforce ce feed-back monstrueux. Nous sommes accoutumés à ces condensés de relations humaines dans les télés-réalités qui accusent plus fortement la disparition de l'autre.

Écranocentrisme

Si l'anthropocentrisme est le fait de voir le monde à travers l'homme, alors l'écranocentrisme serait le fait de voir le monde à travers une technologie à laquelle nous nous sommes totalement identifiés. Nos technologies de la communication et de l'information permettraient une augmentation miraculeuse de notre intelligence et de nos sensorialités — pourtant, elles ne seraient qu'un refus de sortir du cercle des miroirs.

C'est ainsi que nous nous sommes pris au piège du redoublement de la représentation, plus que jamais inévitable à l'heure de la culture écranique. L'image du corps, dans ses déformations monstrueuses, son autodévoration et ses mutilations à l'écran, devient alors un symptôme de notre tendance hystéro-culturelle à l'autoreprésentation.

Bientôt, le Narcisse vidéographique découvre qu'il s'apparente plutôt à Dorian Gray: par une désubjectivation, progressive et inexorable, il laisse s'échapper hors de lui le film de son existence. Nous reconnaissons cette amplification des affects, ce redoublement de la subjectivité lorsque celle-ci est laissée à elle-même et ne rencontre plus la contre-épreuve de l'autre: c'est l'hypersubjectivité.
 
 
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