Ouverture de la Grande Bibliothèque - Un contentement, un accomplissement
Lise Bissonnette - Présidente-directrice générale de la Bibliothèque nationale du Québec
30 avril 2005
Le livre a connu au Québec une enfance maussade. Le roi en interdisait l'impression en Nouvelle-France. Le premier essai publié en nos contrées peu après la Conquête, par un imprimeur anglo-saxon, fut un catéchisme français à la forme aussi grise que le fond. Le premier recueil de poésie, publié aussi tard qu'en 1817 par un obscur désenchanté, conspuait les romantiques et promettait de «dire en vers de dures vérités». C'était vingt ans avant que le premier roman sorti de presses d'ici, intitulé L'Influence d'un livre, présente cet objet — alors rarissime en nos maisons — comme un traité d'alchimie chimérique à l'usage d'un sombre solitaire. Il fallut attendre près d'un siècle pour que les imprimeries s'ébranlent vraiment, et c'est aux retombées d'une guerre mondiale, la deuxième, qu'on identifie l'essor premier de notre édition.
Ainsi allait le livre, et plus mal encore les bibliothèques. Les plus heureuses furent longtemps privées, c'est-à-dire aux abris, cachées aux censeurs. Celles qui commencèrent à sortir de l'ombre au début du siècle dernier, premières bibliothèques publiques ou presque, furent d'abord tourmentées. Elles étaient l'enjeu d'un formidable affrontement entre lettrés religieux et intellectuels laïques, guerre et difficile après-guerre de cent ans [...].
Et nous voici dans la clarté de cette Grande Bibliothèque, goûtant un plaisir proche de l'euphorie. La maison abrite quatre millions de documents, dont plus d'un million de livres, elle occupe le coeur de la métropole et le carrefour des itinéraires du Québec, elle est née d'un précieux voeu unanime de l'Assemblée nationale, elle n'a pas encore un jour mais elle annonce une vie infinie, dont est garant le magnifique et durable alliage du béton, de l'acier, du verre, du bouleau jaune issu de nos forêts, qui protègent toutes les fibres par lesquelles passe désormais la lecture, du papier fragile aux canaux du virtuel.
Il était juste que la préface de cette oeuvre soit signée d'une des plus grandes écritures du Québec. Nos architectes, vous le savez, ont emprunté à Anne Hébert l'image qui définira à jamais la façon d'habiter notre bibliothèque — Les Chambres de bois, titre d'un roman qui aura bientôt un demi-siècle, qui rappelle donc les premiers frémissements de la modernité québécoise, qui se lit comme la chronique de notre liberté annoncée [...].
Et tout se passe comme si Anne Hébert était encore parmi nous. La relisant pour aborder avec sérénité des jours aussi marquants, j'ai rencontré des strophes poétiques de 1944 — l'écrivaine n'avait pas trente ans — dont la force est prémonitoire à l'égard du lieu et même du rituel qui nous rassemble en ce jour.
Anne Hébert, donc, nous parle:
«Temple incomplet
Dont nous gardons
Avec respect
Et étonnement
Les fines et fortes colonnes.
Lignes pures
Sans bavures
Ni fioritures
Stricts fûts,
Droits comme un cri
Sans larmes
[...]
Et recherche de la voûte,
Éperdument,
Le long d'une ligne droite
Où rien ne retarde le regard en marche
Vide,
Trouée vers le vide,
Majestueux piliers
Dont le grand élan,
La puissance et la grâce
Ne supportent que l'air,
L'air léger [...]
La lune métallique et bleue
Glisse un rayon entre les bouleaux,
Et fait un parvis incertain [...]
Une cérémonie mystique,
Gonflée de tendresse,
Presque d'angoisse à force d'être ardente,
Se déroule dans le Temple inachevé.
Mais comment retenir l'air,
Ce qui rôde, vole et poudre? [...]
C'est un temple à ciel ouvert,
Un sous-bois perméable à la venue
Et à la fuite du mystère.»
Oui, nous avons vu pousser ici «un sous-bois perméable à la venue et à la fuite du mystère», dont la route passe toujours par les livres. Et nous avons tenté de «retenir l'air, ce qui rôde, vole et poudre», c'est-à-dire la matière inépuisable et toujours en mouvement que l'on enferme entre les pages dans un recommencement que ne craindront jamais les bibliothécaires, dont le métier est inlassable.
Nous l'avons fait par un patient rassemblement de collections anciennes et nouvelles, qu'elles soient extirpées de réserves endormies ou acquises de multiples librairies. Elles ont été inventoriées, préparées ou réparées, cataloguées, décrites et présentées dans un ordre repensé, qui proposera aux lecteurs des trajets, des plus simples aux plus diversifiés, d'une profondeur qu'aucune bibliothèque n'a offerte à ce jour au Québec.
Nous l'avons fait en prenant le risque de l'édification d'une bibliothèque virtuelle, que les institutions du livre abordaient en balbutiant au début de ce projet et dont nous possédons désormais les clés, les modes d'emploi, les espaces extensibles à l'infini, où nous pourrons bientôt installer, parmi la myriade des mémoires du monde, les textes et les images du Québec.
Nous l'avons fait en définissant un projet de notre temps, qui sache demeurer l'écrin de la mémoire collective en faisant émerger la Bibliothèque nationale de sa relative obscurité et qui ajoute, par les outils d'animation de la Grande Bibliothèque, une pièce majeure et manquante au travail de démocratisation culturelle entrepris avec la Révolution tranquillse. [...]
Je préfère aujourd'hui parler de contentement plutôt que de fierté en vous présentant cette maison à nulle autre pareille. Au nom de tous ceux qui l'ont construite, sous tous ses angles et dans tous ses aspects, je parle aussi d'accomplissement. [...]
Mais Anne Hébert, un peu plus tôt, parlait pourtant de «temple incomplet», donc de travail inachevé.
Inachevé car les promesses du lieu réel et virtuel doivent être tenues, et les prochaines étapes s'imposent déjà. La Bibliothèque nationale du Québec, en voie de regroupement avec les Archives nationales du Québec d'ici la fin de l'année, assurera mieux que jamais les rayonnements de la mémoire. En ouvrant la Grande Bibliothèque, nous nous mettrons au service de tous ceux qui, dans les régions et localités du Québec, à la Ville de Montréal, dans les réseaux scolaires, s'engagent actuellement à corriger les carences de nos héritages, à construire encore pour donner réalité au bien commun.
En somme, nous pouvons être heureux aujourd'hui, mais nous n'avons ni le loisir ni même le droit d'être satisfaits. Les prochains jours seront un bonheur. Mais non un repos, car il reste tant à faire. [...]
***
Extraits de l'allocution prononcée hier lors de l'inauguration de la Grande Bibliothèque
Ainsi allait le livre, et plus mal encore les bibliothèques. Les plus heureuses furent longtemps privées, c'est-à-dire aux abris, cachées aux censeurs. Celles qui commencèrent à sortir de l'ombre au début du siècle dernier, premières bibliothèques publiques ou presque, furent d'abord tourmentées. Elles étaient l'enjeu d'un formidable affrontement entre lettrés religieux et intellectuels laïques, guerre et difficile après-guerre de cent ans [...].
Et nous voici dans la clarté de cette Grande Bibliothèque, goûtant un plaisir proche de l'euphorie. La maison abrite quatre millions de documents, dont plus d'un million de livres, elle occupe le coeur de la métropole et le carrefour des itinéraires du Québec, elle est née d'un précieux voeu unanime de l'Assemblée nationale, elle n'a pas encore un jour mais elle annonce une vie infinie, dont est garant le magnifique et durable alliage du béton, de l'acier, du verre, du bouleau jaune issu de nos forêts, qui protègent toutes les fibres par lesquelles passe désormais la lecture, du papier fragile aux canaux du virtuel.
Il était juste que la préface de cette oeuvre soit signée d'une des plus grandes écritures du Québec. Nos architectes, vous le savez, ont emprunté à Anne Hébert l'image qui définira à jamais la façon d'habiter notre bibliothèque — Les Chambres de bois, titre d'un roman qui aura bientôt un demi-siècle, qui rappelle donc les premiers frémissements de la modernité québécoise, qui se lit comme la chronique de notre liberté annoncée [...].
Et tout se passe comme si Anne Hébert était encore parmi nous. La relisant pour aborder avec sérénité des jours aussi marquants, j'ai rencontré des strophes poétiques de 1944 — l'écrivaine n'avait pas trente ans — dont la force est prémonitoire à l'égard du lieu et même du rituel qui nous rassemble en ce jour.
Anne Hébert, donc, nous parle:
«Temple incomplet
Dont nous gardons
Avec respect
Et étonnement
Les fines et fortes colonnes.
Lignes pures
Sans bavures
Ni fioritures
Stricts fûts,
Droits comme un cri
Sans larmes
[...]
Et recherche de la voûte,
Éperdument,
Le long d'une ligne droite
Où rien ne retarde le regard en marche
Vide,
Trouée vers le vide,
Majestueux piliers
Dont le grand élan,
La puissance et la grâce
Ne supportent que l'air,
L'air léger [...]
La lune métallique et bleue
Glisse un rayon entre les bouleaux,
Et fait un parvis incertain [...]
Une cérémonie mystique,
Gonflée de tendresse,
Presque d'angoisse à force d'être ardente,
Se déroule dans le Temple inachevé.
Mais comment retenir l'air,
Ce qui rôde, vole et poudre? [...]
C'est un temple à ciel ouvert,
Un sous-bois perméable à la venue
Et à la fuite du mystère.»
Oui, nous avons vu pousser ici «un sous-bois perméable à la venue et à la fuite du mystère», dont la route passe toujours par les livres. Et nous avons tenté de «retenir l'air, ce qui rôde, vole et poudre», c'est-à-dire la matière inépuisable et toujours en mouvement que l'on enferme entre les pages dans un recommencement que ne craindront jamais les bibliothécaires, dont le métier est inlassable.
Nous l'avons fait par un patient rassemblement de collections anciennes et nouvelles, qu'elles soient extirpées de réserves endormies ou acquises de multiples librairies. Elles ont été inventoriées, préparées ou réparées, cataloguées, décrites et présentées dans un ordre repensé, qui proposera aux lecteurs des trajets, des plus simples aux plus diversifiés, d'une profondeur qu'aucune bibliothèque n'a offerte à ce jour au Québec.
Nous l'avons fait en prenant le risque de l'édification d'une bibliothèque virtuelle, que les institutions du livre abordaient en balbutiant au début de ce projet et dont nous possédons désormais les clés, les modes d'emploi, les espaces extensibles à l'infini, où nous pourrons bientôt installer, parmi la myriade des mémoires du monde, les textes et les images du Québec.
Nous l'avons fait en définissant un projet de notre temps, qui sache demeurer l'écrin de la mémoire collective en faisant émerger la Bibliothèque nationale de sa relative obscurité et qui ajoute, par les outils d'animation de la Grande Bibliothèque, une pièce majeure et manquante au travail de démocratisation culturelle entrepris avec la Révolution tranquillse. [...]
Je préfère aujourd'hui parler de contentement plutôt que de fierté en vous présentant cette maison à nulle autre pareille. Au nom de tous ceux qui l'ont construite, sous tous ses angles et dans tous ses aspects, je parle aussi d'accomplissement. [...]
Mais Anne Hébert, un peu plus tôt, parlait pourtant de «temple incomplet», donc de travail inachevé.
Inachevé car les promesses du lieu réel et virtuel doivent être tenues, et les prochaines étapes s'imposent déjà. La Bibliothèque nationale du Québec, en voie de regroupement avec les Archives nationales du Québec d'ici la fin de l'année, assurera mieux que jamais les rayonnements de la mémoire. En ouvrant la Grande Bibliothèque, nous nous mettrons au service de tous ceux qui, dans les régions et localités du Québec, à la Ville de Montréal, dans les réseaux scolaires, s'engagent actuellement à corriger les carences de nos héritages, à construire encore pour donner réalité au bien commun.
En somme, nous pouvons être heureux aujourd'hui, mais nous n'avons ni le loisir ni même le droit d'être satisfaits. Les prochains jours seront un bonheur. Mais non un repos, car il reste tant à faire. [...]
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Extraits de l'allocution prononcée hier lors de l'inauguration de la Grande Bibliothèque
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