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Petites histoires sexuelles des plantes du potager

Dis chérie, pourquoi mes concombres sont-ils tout croches?

Jean-Claude Vigor   31 août 2002 
Si ma mère qui me surveille de loin, avec ses 95 ans sonnés, avait su que son petit dernier «le jardinier» parlerait de relations sexuelles permises et interdites dans un grand quotidien nord-américain, je vous jure qu'elle aurait encore davantage insisté pour que je m'enrôle dans les brigades des cuisines de chez Troisgros, bref, faire carrière dans la restauration.

«Le métier de jardinier est bien trop pervers, mon fils ne se contente pas de regarder sous la jupe des filles! Mais pire, durant des heures, il trifouille dans les organes mâles et femelles des fleurs, pour y trouver quoi? Hein? Je vous le demande...»

Maman, si tu savais tout ce que l'on peut trouver dans les fleurs...

Alors vous, amateurs de jardinage, expliquez-moi donc comment ça se fait que mes courgettes regorgent de fleurs, mais que je ne vois pas poindre le moindre légume fruit qui saurait contenter Montignac...

Tout ce que j'ai ne sont que deux petits sigles: mâle G et femelle E. Ces sigles n'existeraient pas (nous non plus) si les plantes n'avaient pas inventé cette extraordinaire machine à fournir de la diversité, les sexes et la sexualité.

Que de fleurs, mais point de fruit...

Dans cette grande famille des cucurbitacées, il y a une grande diversité de modèles sexuels. Les courges, courgettes et même les citrouilles sont originaires de l'Amérique tropicale. La croissance de ces plantes en climat très chaud et humide est fulgurante. Les Amérindiens, pionniers de la technique des cultures des plantes associées, semaient sur un petit carré bien fertilisé à l'aide de poissons ensevelis au fond des trous, au centre des maïs, entre des haricots et autour des courges. Les tiges de maïs servaient de tuteurs aux haricots et les feuillages abondants des courges conservaient le sol humide. Un soupçon de patience et la récolte était triple.

La fin des haricots n'est pas pour demain!

Les haricots possèdent des fleurs hermaphrodites; on retrouve donc dans la même fleur les organes G — les étamines —, et les organes E — l'ovaire et les ovules. Le pollen n'a qu'une très courte distance à parcourir pour féconder les ovules, qui deviendront graines de haricot. Donc, il y a une autopollinisation relativement facile des haricots. Beaucoup de fleurs signifie généralement une bonne récolte de haricots.

Où sont mes épis de maïs?

Non, non, ce n'est pas l'oeuvre d'une famille de ratons laveurs, qui eux aussi aiment les épis bien remplis. Mais alors, que s'est-il passé? Les épis sont vides!

Regardez bien le plant de maïs. Les fleurs G sont situées en haut à l'extrémité de la tige et les fleurs E en épis sont dissimulées à mi-hauteur sur la tige, donc une grande quantité de pollen doit se laisser tomber pour polliniser les épis de fleurs femelles. C'est pour cette raison que l'on doit semer en carré les graines de maïs et non pas en ligne, puisqu'alors la pollinisation sera moins favorisée. Les risques d'obtenir des épis sans graine sont alors très grands.

Que de fleurs, mais pas encore de courge à l'horizon...

La plus importante qualité dont un jardinier doit être pourvu, c'est du sens de l'observation. Les courges sont «monocarpiques», c'est-à-dire que les organes G ne sont pas dans la même fleur que les organes E. Donc, il y a des fleurs strictement mâles et d'autres femelles, mais elles se trouvent toutefois toutes sur le même plant. Au début de la croissance, une forte quantité de fleurs G garnissent le plant. Si on regarde attentivement la fleur, en dessous des pétales, il n'y a que le pédoncule, mais sous les fleurs femelles, on voit déjà la forme du petit fruit en train de se former. Les fleurs E éclosent beaucoup plus tard dans la saison. Lorsque le nombre de fleurs femelles sera important, le plant ne produira que peu de fleurs mâles. Riche en pollen, une fleur mâle pollinise un harem... Même chose pour les citrouilles, les fleurs femelles arrivent très tardivement. Il faut donc tailler régulièrement les tiges afin que les fleurs femelles se situent le plus proche possible des racines, afin de permettre une meilleure nutrition.

Pourquoi est-ce que tous mes concombres sont croches?

Les hybrideurs des temps modernes nous en font voir de toutes les couleurs. Comme les courges, les concombres se comportent de la même façon, d'ailleurs ce sont aussi des cucurbitacées. Avec l'avènement de la culture en serre, les généticiens ont imaginé produire par semis des plants de concombres qui ne comporteraient que les fleurs E et sans pollinisation, il n'y aurait point de graine. Ce qui fut fait, et on les a appelés «les concombres anglais ou européens». Ils sont 100 % gynoïques et parthénocarpiques (que des fleurs femelles — sans graine).

Mais que se passe-t-il lorsque, dans un potager, un concombre ordinaire, dit américain, côtoie un concombre européen?

Comme le concombre américain possède quant à lui des fleurs mâles, le pollen de celles-ci va tenter de polliniser les fleurs femelles du beau et long européen. Mariage impossible et le drame se traduira par des concombres complètement croches. Moralité: il faut choisir l'un ou l'autre dans le jardin, même chose pour les petits cornichons. Attention aux voisins! Ou mieux, se contenter des croches, ils sont aussi bons, quoique moins bien cordés...

Mes plants d'asperges ne produisent pas de graines

Les nouvelles variétés d'asperges ne comportent que des plants à fleurs G. La raison? L'asperge est une plante dioïque, c'est-à-dire qu'un plant ne porte que soit des fleurs mâles, soit des fleurs femelles. Les plants G produisent plus de turions (de tiges), ils sont donc plus productifs. Ils sont microbouturés en éprouvette (culture in vitro) puis transplantés au champ. Alors adieu tous ces petits fruits rouges que l'on pouvait voir sur les plants E dans nos jardins. Mais si vous semez des graines d'asperge, vous obtiendrez un mélange de plants mâles et de plants femelles. Lors de la production de graines, vous pouvez arracher les plants femelles et les remplacer par de beaux mâles. (C'est la revanche du concombre masqué...)

Et mes bettes à carde, betterave, carotte vont-elles fleurir?

Bon nombre de légumes que nous cultivons dans nos potagers viennent des «vieux pays» et des climats tempérés. Avec un hiver comme le nôtre (ou comme celui du nord de l'Europe), ces plantes fleurissent la deuxième année. Ce sont des bisannuelles. La majorité des espèces sont hermaphrodites. Mais comme toujours, il y a des exceptions: les épinards sont dioïques (comme les asperges, il y a des plants seulement avec des fleurs G et d'autres avec des fleurs E).

Laissez quelques plants de carottes, de persil, de panais, etc., dans votre potager et s'ils passent bien l'hiver, l'année prochaine vous pourrez faire grande provision de graines.

Et les tomates?

Les tomates produisent leurs graines par pollinisation directe. Les fleurs sont hermaphrodites. Pour augmenter la production, secouez légèrement les grappes de fleurs en donnant des petites pichenettes à la base de la grappe. Faites cette opération tous les trois à quatre jours, vers l'heure du midi ou en début d'après-midi, lorsque les fleurs sont sèches. Pour les paresseux, les gros bourdons qui visitent les fleurs font le même travail (comme dans les serres). Il n'y a donc pas beaucoup de pollinisation croisée dans les tomates. Toutefois, les hybrides F1 ne sont pas 100 % fidèles si vous récupérez des graines pour la production de l'année suivante. Utilisez alors des variétés dites de lignée pure et non hybrides.

Et rappelez-vous cette histoire...

«Dieu fit des sabots trop grands aux jardiniers...»

Ces mots viennent de mon confrère Michel Lis (chroniqueur de jardinage en France) et me font bien sourire, car ils expriment bien ce que doit être le jardinier. Un être qui pense vite mais qui doit agir lentement, ses grands sabots l'empêchent de courir, afin d'éviter les grandes erreurs.

J'espère que ces quelques chroniques de l'été vous ont été distrayantes et utiles, alors heureux jardinage et à une prochaine.

Le jardinage, c'est l'art de perdre son temps... mais quel grand art! Amicalement vôtre,

Jean Claude Vigor

Jean Claude Vigor est professeur d'horticulture et chef de l'équipe programme Technologie de la production horticole et de l'environnement à l'ITA de Saint-Hyacinthe.
 
 
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