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De lourdeur, de solidarité et de sémantique

Yves Nadon - Enseignant, Sherbrooke  25 avril 2005 
Ça fait des mois que j'y pense. Et voilà l'éditorial de Jean-Robert Sansfaçon, dans Le Devoir du vendredi 15 avril («Que veut la CSQ?»), suivi de la réplique, si prévisible, de Johanne Fortier le lundi suivant. Comme je semble correspondre au profil de ceux qui ont droit de dire leur opinion sur les revendications des enseignants (j'enseigne et je rencontre, lors de formations, des centaines d'enseignants dans toute la province), je peux participer à ce débat.

Ce qui est choquant dans le jeu des revendications actuelles est que l'on fait croire au public que les seules revendications sont le ratio enseignant-élève et l'aide aux élèves en difficulté. Il n'en est rien. Cette étape des négociations n'est que cela: une étape. Viendront ensuite les revendications salariales et la conclusion de l'entente sur l'équité salariale (qui est, en réalité, une restructuration des échelles salariales dans une échelle unique). C'est comme une rencontre de boxe: il y a ici trois rounds.

Si nous étions sérieux dans nos revendications, et si nous demandions vraiment cela pour les élèves, nous demanderions des baisses de ratio uniquement pour les écoles et classes à risque, celle où, oui, mes collègues ont des cas plus lourds ou des objectifs d'intégration culturelle à réaliser. Nous ne demanderions pas du «mur-à-mur», mais bien de la spécificité.

Nous dirions aussi que nous sommes prêts à donner pour cette aide que l'on crie si importante. Par exemple, et je suis ici concerné, laisser tomber les demandes d'augmentation salariale. Ou encore, et je suis toujours concerné, accepter une diminution de salaire pour les enseignants ayant 15 ans et plus d'expérience.

Vu l'état des finances publiques, quand je mets dans la balance mon salaire, ma sécurité d'emploi et mes conditions, je pense que je peux faire quelques concessions qui appuient nos envolées offusquées au sujet des ratios actuels!

Solidaire... avec tous

Bon, je vois venir. Paria, traître, mou, on me dira. Oh que non. Solidaire, je répondrai. Solidaire avec les étudiants, avec les infirmières, avec les assistés sociaux, les chômeurs, les travailleurs à salaire nettement plus bas. Bref, les parents de ma classe et de nos écoles. La vraie solidarité, pas juste celle de mon portefeuille et de mes intérêts corporatifs. [...]

Ce qui m'amène à la sémantique employée depuis les batailles pour l'équité salariale (sic) et utilisée à toutes les sauces depuis. Vous entendez nos représentants syndicaux crier partout que la tâche est lourde, des collègues se plaindre publiquement des nez à moucher, d'appels téléphoniques à faire...

Rectifions: la tache est exigeante, et tout le monde ne peut pas la faire. Mais lourde? Que l'on soit graphiste, conducteur d'autobus, avocat, médecin ou député, chaque travail a ses spécificités et exigences. Qu'on arrête de faire croire que nous sommes plus travaillants que les autres. Nous le sommes autant.

Et nos conditions si méritées, vu la lourdeur de la tâche? Que l'on soit humble et que l'on reconnaisse qu'elles sont excellentes. De nombreux amis mériteraient, comme moi, mon temps de vacances et mes garanties d'emploi. À force de crier au loup lourd partout, on finit par ne pas y croire... Admettre tout ceci n'implique en aucun cas qu'on ne peut améliorer les conditions d'apprentissage des élèves.

Où sont les profs?

Comme madame Fortier suggère à monsieur Sansfaçon de parler avec les enseignants sur les lignes de piquetage, je lui suggère à mon tour de parler avec des enseignants qui n'y sont pas, et qui ne vont pas aux réunions syndicales. Elle sait fort bien que la majorité est là.

Un exemple? Ils n'étaient que 16,25 % des membres le soir où l'Alliance a pris la décision des moyens de pression: 70 % de ce nombre a voté en faveur des moyens. Si on transforme ce nombre sur l'ensemble des membres, on obtient 11,35 %! Si un gouvernement était élu avec une si petite participation, on remettrait tous en question sa légitimité et on réfléchirait à nos problèmes démocratiques. Mais pas ici. [...]

Pourquoi suis-je obligé d'être solidaire avec les décisions d'un si petit nombre quand je n'ai ni le choix de mon allégeance, ni le droit d'émettre mes désaccords? On me dira qu'il y a les réunions pour ça. Il faut être naïf de penser que ces réunions sont des hauts lieux de démocratie. Elles sont là pour convaincre et écraser l'opposition. [...] L'esprit de gang est très présent ces soirs-là. À quand les votes dans les écoles, après les réunions, pour que tous y participent?

Et maintenant, qu'arrivera-t-il? C'est prévisible. Les irréfléchis boycotteront les artistes et nos collègues de la culture. C'est déjà commencé dans certains milieux zélés: affamer les moins rémunérés pour arriver à ses fins. Incroyable comme solidarité. On se croirait à la cour du roi Louis XIV: les bourgeois qui affament les paysans pour revendiquer plus de vin du roi! Comment se fait-il que des enseignants ne pensent pas aux implications de telles mesures?

Tanné des représentants syndicaux déconnectés. Tanné des ministres si peu inspirants et si ignorants de l'enseignement. Tanné de ces séances de négociations où copains-copains lunchent autour de la table à même mes cotisations. Tanné de la victimisation de mon travail à des fins politiques et syndicales.

Mais heureux et fier d'enseigner.
 
 
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