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L'isolement de Bush

Serge Truffaut   26 août 2002 
On sait les militaires américains et le secrétaire d'État Colin Powell réticents à se lancer à l'assaut de Bagdad. On sait également que les nations arabes n'entendent pas participer à l'opération souhaitée par les faucons de la Maison-Blanche. On sait enfin que les Européens veulent privilégier le recours à la diplomatie plutôt qu'au canon. En cette affaire, l'isolement de Bush est pratiquement total.

Pour le président Bush, la dernière quinzaine a été passablement rude. Pendant une semaine, des anciens collaborateurs de Bush père, sans oublier le général Norman Schwarzkopf, ont dévoilé leur opposition à une éventuelle offensive en territoire irakien. Histoire de ne pas être en reste, des vétérans toujours en mesure d'imprimer leur influence sur l'évolution politique des États-Unis ont condamné la prépondérance accordée à une solution strictement militaire du dossier irakien. On pense notamment à l'intervention signée par Henry Kissinger.

Dans la semaine qui a suivi l'épisode joué par des acteurs strictement américains, on a assisté à l'introduction sur la scène de certains premiers rôles européens. Le chancelier allemand Gerhard Schröder d'abord, le ministre britannique des Affaires étrangères Jack Straw ensuite, ont formulé des critiques à la fois plus claires et appuyées qu'auparavant. Dans le cas du premier, campagne électorale oblige, il est d'autant moins question de coller aux vues américaines que celles-ci sont jugées trop aventureuses. Pour le chancelier allemand, il n'est pas question de s'aliéner une population très majoritairement opposée à une intervention. Sa position fut si ferme qu'elle a froissé l'administration Bush à un point tel que celle-ci s'est estimée dans son droit de critiquer publiquement les propos de Schröder. Aujourd'hui,

Washington et Berlin sont en froid.

Le cas britannique a ceci de particulier et de captivant qu'en Tony Blair le président Bush a trouvé un allié indéfectible. De la lutte contre les talibans au dossier irakien, le Britannique et l'Américain n'avaient jamais affiché la moindre divergence de vue jusqu'à ce que les députés travaillistes, relayant le sentiment de l'opinion publique, se mettent à critiquer publiquement leur chef. La fronde en tout cas a été suffisamment soutenue pour obliger le premier ministre à changer son fusil d'épaule.

En effet, par la voie du ministre des Affaires étrangères Jack Straw on a appris que le remplacement, pour reprendre l'euphémisme employé, de Saddam Hussein n'est plus le but de la politique extérieure de Londres. À ce propos, il faut préciser que les barons du régime, soit l'ex-patron de la diplomatie Robin Cook et l'actuel ministre des Finances Gordon Brown, s'étaient promis de bouleverser le prochain caucus des travaillistes si Blair ne s'écartait pas de Bush. Toujours est-il que Londres estime à nouveau que l'inspection des arsenaux irakiens par du personnel de l'ONU doit avoir priorité sur toutes les autres options.

Ailleurs les critiques à l'égard des faucons de la Maison-Blanche ont été légion. Le président russe Vladimir Poutine et le premier ministre Silvio Berlusconi ont martelé que la diplomatie devait primer sur tout le reste. Plus exactement, Rome et Moscou estiment que rien ne doit se faire sans la caution de l'ONU. Une position que défendent depuis des semaines Paris et Berlin. Cela étant, le clou a été enfoncé par d'autres acteurs. Lesquels? Les Turcs et les Kurdes.

Si l'on en croit les experts en stratégie militaire, toute attaque du territoire irakien devrait s'appuyer, géographiquement s'entend, sur les bases turques et sur l'enclave kurde du nord de l'Irak. Ankara voudrait conditionner son alliance militaire à des engagements économiques et politiques propres à éventuellement bouleverser toute la région. Les Turcs aimeraient récupérer tout le nord de l'Irak qui jusqu'à l'implosion de l'Empire ottoman entérinée par le Traité de Sèvres en 1920 était sous leur juridiction. En fait, le gouvernement turc voudrait mettre la main sur les énormes richesses pétrolières du nord de l'Irak. Quant aux Kurdes, leur position, au demeurant paradoxale, tient en un mot: la peur. La peur de perdre l'autonomie dont ils bénéficient en Irak, la peur qu'Ankara étouffe davantage les Kurdes vivant en Turquie.

Toutes ces dissensions rappelées, on terminera en soulignant que l'adhésion de la population américaine à une guerre contre l'Irak sans coalition, sans Européens et autres, a fondu comme neige au soleil; 23 % seulement selon un récent sondage. En cette histoire, Bush est seul à... seul!
 
 
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