Hommage à Gérard Filion - Un parcours qui épouse notre libération collective
Nous disons moins adieu à un sage qu'à un impatient qui a éclairé nos raisons de l'être
Lise Bissonnette - Ancienne directrice du Devoir et présidente-directrice générale de la Bibliothèque nationale du Québec
31 mars 2005
Texte lu hier aux funérailles de Gérard Filion
Aux enfants, aux petits-enfants et arrière-petits-enfants de M. Gérard Filion, j'exprime les condoléances de tous ceux qui l'ont connu — certes moins bien que vous tous, sa grande famille. Sa présence nous aura néanmoins marqués. Nous sommes très nombreux à nous considérer aussi comme ses descendants et, ce matin, nous sommes émus de pouvoir lui rendre hommage. Je vous remercie de m'avoir demandé de le faire en leur nom, votre confiance me touche.
Elle me touche d'autant plus que j'ai bien peu connu M. Filion; nos plus longues conversations ont été de quelques minutes, en des circonstances particulières au cours des derniers mois.
Je l'ai croisé vraiment une seule fois, lors d'une conférence où nous avions réuni les anciens directeurs, à l'occasion du 85e anniversaire du journal. Il avait amorcé son intervention en ironisant: «J'ai l'âge même du Devoir, disait-il, je me demande lequel des deux survivra à l'autre... » Le Devoir a été souvent plus fragile que lui, en effet. Mais je suis convaincue que M. Filion n'aurait pas souhaité le voir disparaître avant lui, après avoir été l'artisan même de sa pérennité, au milieu du siècle dernier.
Comment témoigner d'un homme et de son action sans l'avoir côtoyé? En me situant du côté de la reconnaissance qui, lorsque le coeur mesure un héritage, n'a pas besoin de la connaissance pour trouver une voix.
La juste guerre
J'avais à peine plus d'un an quand Gérard Filion a pris la direction du Devoir. Je suis donc de la génération qui a eu 15 ans dans la noirceur et 20 ans dans la clarté, qui a pu passer des petites résignations aux grands espoirs au moment même d'aborder la vie adulte et qui a ainsi pleinement souvenir aujourd'hui de ce que sa durable liberté fut d'abord une conquête. Nous ne l'avons pas obtenue à la naissance, cette liberté, certains l'ont fait éclore pour nous, à leurs risques, dans un Québec aux couloirs si étroits qu'ils semblaient le plus souvent fermés.
Le parcours de M. Filion épouse puis domine ce moment de libération collective. Issu du syndicalisme chrétien dont l'idéalisme fit émerger les valeurs de résistance au statu quo et surtout une foi en ce qu'on appelait le «progrès social», il aura su, dans la force de l'âge et alors que tant d'autres désespéraient en silence, mener un combat qui ne fut pas loin d'une guerre, d'une juste guerre. Pour seule arme, il avait les mots, qu'il utilisa pleinement, parfois brutalement parce que certaines ruptures l'exigeaient.
On résume trop souvent sa quinzaine d'années à la tête du Devoir à la lutte contre le régime corrompu et musclé de Maurice Duplessis, affrontement réel entre deux hommes que tout opposait. Mais l'histoire efface les destins personnels. Ce que Le Devoir de ces années-là a fait de mieux, c'était de donner une voix quotidienne à des causes que plusieurs défendaient mais qui avaient peu ou pas de lieux où se déployer: la justice sociale, des conditions de travail décentes, l'assainissement des moeurs politiques, le droit à l'éducation pour tous, une gestion économique compétente, l'édification des leviers de l'État québécois et la réforme de l'État canadien. Toutes ces idées fermes du Devoir des années 50 deviendront le programme même de la Révolution tranquille.
Aujourd'hui, elles se déclinent comme des clichés et certains sont même d'avis que la modernisation du Québec était inéluctable, qu'elle ne mérite pas notre regard encore émerveillé sur cette période. Ceux qui se sont intéressés de plus près à l'histoire du Devoir savent toutefois à quels chantages, rétorsions, menaces, la direction devait résister.
Mais le pire écueil, faut-il le rappeler, était l'indifférence de la majorité, si bien incarnée dans le petit tirage du Devoir. C'est a posteriori de son directorat magistral que l'influence de ce journal — une influence qu'il avait construite — a été vraiment reconnue, acceptée et parfois célébrée hors de nos contrées.
La période où M. Filion l'a arraché à son sommeil, à ses accointances politiques plus ou moins claires, à sa frilosité, pour le situer hors des idées reçues, avec son collègue, le si regretté André Laurendeau, a été une période où le mépris collectif était plus souvent exprimé que la reconnaissance. Encore aujourd'hui, en ces jours de deuil, cette reconnaissance lui est beaucoup trop mesurée.
Il nous a pourtant légué la plus haute idée du Devoir même si, malheureusement pour nos griffes, nous n'avions plus de Duplessis à nous mettre sous la patte. On a beaucoup évoqué, avec nostalgie, son style à la hache qui remplissait d'aise les mécontents et opposants aux mécréants qui gouvernaient. Mais on peut écrire dru en ayant peu à dire, comme tant de textes d'humeur tentent désormais de le faire en ne suscitant que défoulement.
C'est plutôt d'écriture libérée qu'il faut parler chez M. Filion, une écriture qui incarnait sa façon de diriger le journal et sa conception de l'éditorial. Le journalisme, pour lui, n'était pas un travail de médiation entre les pouvoirs et les commettants ou groupes divers. Il était un travail de distanciation: observer, étudier, juger, parfois se tromper, toujours prendre vraiment position, dans une certaine solitude. C'est d'abord cela, l'indépendance d'un journal, et ce directeur aura été à mes yeux, quand j'eus le privilège de compter parmi ses successeurs, celui qui l'aura le mieux incarnée dans l'histoire du Devoir et qui m'a dès lors le plus inspirée.
La mise en oeuvre
D'autant qu'il aura su ensuite se détacher du métier avec simplicité, faire la preuve qu'on peut défendre des idées mais aussi les mettre en oeuvre. Ce fut le cas à la Société générale de financement, ce morceau du futur modèle québécois d'économie mixte qu'il avait appelé de ses voeux éditoriaux. Ce fut le cas à la commission scolaire qu'il eut plaisir à présider au début des grandes réformes. Là aussi, il osait mettre à l'épreuve de l'action l'idée la plus féconde de la Révolution tranquille, l'accès généralisé au savoir et surtout la démocratisation de l'éducation.
Vice-président de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement, M. Filion fut signataire du célèbre rapport Parent — document dont la lecture trop passionnée me fit mettre à la porte de mon pensionnat — mais qui a su traverser le temps presque intact après avoir fait naître notre ministère de l'Éducation. C'est en ses pages qu'avec mes amis et collègues des mouvements étudiants de l'époque, j'ai compris, pour ne plus jamais l'oublier, que l'égalité des chances n'était pas une utopie mais un impératif et que nous avions le devoir de nous en donner les moyens.
Nous sommes encore loin du compte, non seulement en éducation mais pour toutes les causes à peine évoquées en ce bref rappel des convictions d'un homme. C'est peut-être pourquoi, dans la voix de Gérard Filion, il y avait comme une brusquerie qui ressemblait à une tentation de nous chapitrer. Nous disons moins adieu à un sage qu'à un impatient, qui a éclairé nos raisons de l'être et dont le souvenir ne cessera de nous mettre en garde contre la satisfaction.
Je l'en remercie avec vous.
Aux enfants, aux petits-enfants et arrière-petits-enfants de M. Gérard Filion, j'exprime les condoléances de tous ceux qui l'ont connu — certes moins bien que vous tous, sa grande famille. Sa présence nous aura néanmoins marqués. Nous sommes très nombreux à nous considérer aussi comme ses descendants et, ce matin, nous sommes émus de pouvoir lui rendre hommage. Je vous remercie de m'avoir demandé de le faire en leur nom, votre confiance me touche.
Elle me touche d'autant plus que j'ai bien peu connu M. Filion; nos plus longues conversations ont été de quelques minutes, en des circonstances particulières au cours des derniers mois.
Je l'ai croisé vraiment une seule fois, lors d'une conférence où nous avions réuni les anciens directeurs, à l'occasion du 85e anniversaire du journal. Il avait amorcé son intervention en ironisant: «J'ai l'âge même du Devoir, disait-il, je me demande lequel des deux survivra à l'autre... » Le Devoir a été souvent plus fragile que lui, en effet. Mais je suis convaincue que M. Filion n'aurait pas souhaité le voir disparaître avant lui, après avoir été l'artisan même de sa pérennité, au milieu du siècle dernier.
Comment témoigner d'un homme et de son action sans l'avoir côtoyé? En me situant du côté de la reconnaissance qui, lorsque le coeur mesure un héritage, n'a pas besoin de la connaissance pour trouver une voix.
La juste guerre
J'avais à peine plus d'un an quand Gérard Filion a pris la direction du Devoir. Je suis donc de la génération qui a eu 15 ans dans la noirceur et 20 ans dans la clarté, qui a pu passer des petites résignations aux grands espoirs au moment même d'aborder la vie adulte et qui a ainsi pleinement souvenir aujourd'hui de ce que sa durable liberté fut d'abord une conquête. Nous ne l'avons pas obtenue à la naissance, cette liberté, certains l'ont fait éclore pour nous, à leurs risques, dans un Québec aux couloirs si étroits qu'ils semblaient le plus souvent fermés.
Le parcours de M. Filion épouse puis domine ce moment de libération collective. Issu du syndicalisme chrétien dont l'idéalisme fit émerger les valeurs de résistance au statu quo et surtout une foi en ce qu'on appelait le «progrès social», il aura su, dans la force de l'âge et alors que tant d'autres désespéraient en silence, mener un combat qui ne fut pas loin d'une guerre, d'une juste guerre. Pour seule arme, il avait les mots, qu'il utilisa pleinement, parfois brutalement parce que certaines ruptures l'exigeaient.
On résume trop souvent sa quinzaine d'années à la tête du Devoir à la lutte contre le régime corrompu et musclé de Maurice Duplessis, affrontement réel entre deux hommes que tout opposait. Mais l'histoire efface les destins personnels. Ce que Le Devoir de ces années-là a fait de mieux, c'était de donner une voix quotidienne à des causes que plusieurs défendaient mais qui avaient peu ou pas de lieux où se déployer: la justice sociale, des conditions de travail décentes, l'assainissement des moeurs politiques, le droit à l'éducation pour tous, une gestion économique compétente, l'édification des leviers de l'État québécois et la réforme de l'État canadien. Toutes ces idées fermes du Devoir des années 50 deviendront le programme même de la Révolution tranquille.
Aujourd'hui, elles se déclinent comme des clichés et certains sont même d'avis que la modernisation du Québec était inéluctable, qu'elle ne mérite pas notre regard encore émerveillé sur cette période. Ceux qui se sont intéressés de plus près à l'histoire du Devoir savent toutefois à quels chantages, rétorsions, menaces, la direction devait résister.
Mais le pire écueil, faut-il le rappeler, était l'indifférence de la majorité, si bien incarnée dans le petit tirage du Devoir. C'est a posteriori de son directorat magistral que l'influence de ce journal — une influence qu'il avait construite — a été vraiment reconnue, acceptée et parfois célébrée hors de nos contrées.
La période où M. Filion l'a arraché à son sommeil, à ses accointances politiques plus ou moins claires, à sa frilosité, pour le situer hors des idées reçues, avec son collègue, le si regretté André Laurendeau, a été une période où le mépris collectif était plus souvent exprimé que la reconnaissance. Encore aujourd'hui, en ces jours de deuil, cette reconnaissance lui est beaucoup trop mesurée.
Il nous a pourtant légué la plus haute idée du Devoir même si, malheureusement pour nos griffes, nous n'avions plus de Duplessis à nous mettre sous la patte. On a beaucoup évoqué, avec nostalgie, son style à la hache qui remplissait d'aise les mécontents et opposants aux mécréants qui gouvernaient. Mais on peut écrire dru en ayant peu à dire, comme tant de textes d'humeur tentent désormais de le faire en ne suscitant que défoulement.
C'est plutôt d'écriture libérée qu'il faut parler chez M. Filion, une écriture qui incarnait sa façon de diriger le journal et sa conception de l'éditorial. Le journalisme, pour lui, n'était pas un travail de médiation entre les pouvoirs et les commettants ou groupes divers. Il était un travail de distanciation: observer, étudier, juger, parfois se tromper, toujours prendre vraiment position, dans une certaine solitude. C'est d'abord cela, l'indépendance d'un journal, et ce directeur aura été à mes yeux, quand j'eus le privilège de compter parmi ses successeurs, celui qui l'aura le mieux incarnée dans l'histoire du Devoir et qui m'a dès lors le plus inspirée.
La mise en oeuvre
D'autant qu'il aura su ensuite se détacher du métier avec simplicité, faire la preuve qu'on peut défendre des idées mais aussi les mettre en oeuvre. Ce fut le cas à la Société générale de financement, ce morceau du futur modèle québécois d'économie mixte qu'il avait appelé de ses voeux éditoriaux. Ce fut le cas à la commission scolaire qu'il eut plaisir à présider au début des grandes réformes. Là aussi, il osait mettre à l'épreuve de l'action l'idée la plus féconde de la Révolution tranquille, l'accès généralisé au savoir et surtout la démocratisation de l'éducation.
Vice-président de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement, M. Filion fut signataire du célèbre rapport Parent — document dont la lecture trop passionnée me fit mettre à la porte de mon pensionnat — mais qui a su traverser le temps presque intact après avoir fait naître notre ministère de l'Éducation. C'est en ses pages qu'avec mes amis et collègues des mouvements étudiants de l'époque, j'ai compris, pour ne plus jamais l'oublier, que l'égalité des chances n'était pas une utopie mais un impératif et que nous avions le devoir de nous en donner les moyens.
Nous sommes encore loin du compte, non seulement en éducation mais pour toutes les causes à peine évoquées en ce bref rappel des convictions d'un homme. C'est peut-être pourquoi, dans la voix de Gérard Filion, il y avait comme une brusquerie qui ressemblait à une tentation de nous chapitrer. Nous disons moins adieu à un sage qu'à un impatient, qui a éclairé nos raisons de l'être et dont le souvenir ne cessera de nous mettre en garde contre la satisfaction.
Je l'en remercie avec vous.
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