Trop parler
Josée Boileau
30 mars 2005
En octobre, le juge Gomery invoquait le bon sens et son expérience de magistrat pour refuser l'audience à huis clos que réclamait Charles Guité. Hier, il a eu recours aux mêmes arguments... et il a conclu à l'inverse, par une ordonnance de non-publication des propos de trois témoins-clés. Elle est tout à fait injustifiée.
On aura beau faire valoir que l'interdit de publication prononcé hier par le juge John Gomery n'est pas absolu, qu'il pourra être levé avant la fin des procès criminels de Charles Guité, Jean Brault et Paul Coffin — peut-être même pendant les travaux de la commission si l'avocat des médias arrive à persuader le juge Gomery que leurs témoignages ne nuiront pas à ces procès —, la décision est néanmoins incompréhensible.
Que s'est-il tant passé depuis octobre? Une attention médiatique décuplée, dit le juge Gomery, et «un degré élevé d'indignation publique à l'égard de certaines révélations faites récemment devant la commission». Ce degré, on le notera, est à la hauteur des propres réactions du juge, qui ne s'est privé ni de haussements de sourcils, ni de réactions, ni de commentaires à la suite de «certaines révélations faites récemment devant la commission». De plus, c'est le juge Gomery lui-même qui nous avait prévenus en décembre: «le meilleur reste à venir». Les médias, pas fous, ont suivi le guide et délégué en masse leurs représentants depuis la reprise des audiences en janvier.
S'ils y sont encore, c'est parce que le juge a eu raison: les électeurs n'en finissent plus d'être éberlués devant l'insouciance, l'impertinence, l'arrogance qui ont présidé au gaspillage de fonds publics. La commission Gomery n'est pas un show, c'est une dure leçon de citoyenneté.
Mais voilà qu'au moment même où cette leçon commence à porter, où les gens comprennent l'ampleur d'un système qu'on leur avait caché, ils ne doivent plus rien entendre au motif que 12 personnes seront appelées, en mai, à juger des aspects criminels de l'affaire — aspects qui ne sont pourtant pas du ressort de la commission, comme le juge Gomery l'a rappelé hier.
Cette fois, il n'y a donc plus moyen de s'étonner, comme l'avait fait M. Gomery en octobre, en réponse à l'avocat de M. Guité, «que l'état d'esprit et l'opinion des jurés [puissent] être si facilement influencés par les médias qu'ils en perdent irrémédiablement toute aptitude à juger de la culpabilité ou de l'innocence d'un accusé en fonction de la preuve présentée durant un procès criminel, plutôt qu'en fonction de ce qu'ils voient et entendent à la télévision et dans les journaux.» Au contraire, voilà qu'en mars, les jurés potentiels sont tout à coup devenus bien vulnérables...
En fait, ce qui s'est vraiment passé entre octobre et mars, c'est que le juge Gomery a eu le malheur de s'épancher dans les médias. On peut croire que les avocats de ce «charmant voyou» qu'est Charles Guité, comme l'a surnommé M. Gomery en décembre, ne laisseront rien passer en défaveur de leur client. Et le juge n'est pas sans savoir qu'il a trop parlé. Ne chercherait-il pas maintenant à ménager la chèvre et le chou: calmer le jeu avec les trois témoins incriminés, sans nier le droit du public à l'information. Après tout, il ne fait que le décaler!
Mais ce décalage n'a pas lieu d'être; il n'a même pas à être négocié à la pièce, témoignage après témoignage, au gré de la force de conviction de l'avocat des médias et de l'humeur du juge ce jour-là. La comparaison a été faite maintes fois et elle tient toujours: les Hell's Angels étaient beaucoup plus connus au Québec qu'un Jean Brault ou un Chuck Guité, et on a réussi à les juger. Rien ne justifie cette soudaine perte de confiance dans notre processus judiciaire.
jboileau@ledevoir.ca
On aura beau faire valoir que l'interdit de publication prononcé hier par le juge John Gomery n'est pas absolu, qu'il pourra être levé avant la fin des procès criminels de Charles Guité, Jean Brault et Paul Coffin — peut-être même pendant les travaux de la commission si l'avocat des médias arrive à persuader le juge Gomery que leurs témoignages ne nuiront pas à ces procès —, la décision est néanmoins incompréhensible.
Que s'est-il tant passé depuis octobre? Une attention médiatique décuplée, dit le juge Gomery, et «un degré élevé d'indignation publique à l'égard de certaines révélations faites récemment devant la commission». Ce degré, on le notera, est à la hauteur des propres réactions du juge, qui ne s'est privé ni de haussements de sourcils, ni de réactions, ni de commentaires à la suite de «certaines révélations faites récemment devant la commission». De plus, c'est le juge Gomery lui-même qui nous avait prévenus en décembre: «le meilleur reste à venir». Les médias, pas fous, ont suivi le guide et délégué en masse leurs représentants depuis la reprise des audiences en janvier.
S'ils y sont encore, c'est parce que le juge a eu raison: les électeurs n'en finissent plus d'être éberlués devant l'insouciance, l'impertinence, l'arrogance qui ont présidé au gaspillage de fonds publics. La commission Gomery n'est pas un show, c'est une dure leçon de citoyenneté.
Mais voilà qu'au moment même où cette leçon commence à porter, où les gens comprennent l'ampleur d'un système qu'on leur avait caché, ils ne doivent plus rien entendre au motif que 12 personnes seront appelées, en mai, à juger des aspects criminels de l'affaire — aspects qui ne sont pourtant pas du ressort de la commission, comme le juge Gomery l'a rappelé hier.
Cette fois, il n'y a donc plus moyen de s'étonner, comme l'avait fait M. Gomery en octobre, en réponse à l'avocat de M. Guité, «que l'état d'esprit et l'opinion des jurés [puissent] être si facilement influencés par les médias qu'ils en perdent irrémédiablement toute aptitude à juger de la culpabilité ou de l'innocence d'un accusé en fonction de la preuve présentée durant un procès criminel, plutôt qu'en fonction de ce qu'ils voient et entendent à la télévision et dans les journaux.» Au contraire, voilà qu'en mars, les jurés potentiels sont tout à coup devenus bien vulnérables...
En fait, ce qui s'est vraiment passé entre octobre et mars, c'est que le juge Gomery a eu le malheur de s'épancher dans les médias. On peut croire que les avocats de ce «charmant voyou» qu'est Charles Guité, comme l'a surnommé M. Gomery en décembre, ne laisseront rien passer en défaveur de leur client. Et le juge n'est pas sans savoir qu'il a trop parlé. Ne chercherait-il pas maintenant à ménager la chèvre et le chou: calmer le jeu avec les trois témoins incriminés, sans nier le droit du public à l'information. Après tout, il ne fait que le décaler!
Mais ce décalage n'a pas lieu d'être; il n'a même pas à être négocié à la pièce, témoignage après témoignage, au gré de la force de conviction de l'avocat des médias et de l'humeur du juge ce jour-là. La comparaison a été faite maintes fois et elle tient toujours: les Hell's Angels étaient beaucoup plus connus au Québec qu'un Jean Brault ou un Chuck Guité, et on a réussi à les juger. Rien ne justifie cette soudaine perte de confiance dans notre processus judiciaire.
jboileau@ledevoir.ca
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