Agora: Pour en finir avec la prétendue supériorité du privé
Antoine Baby - Sociologue et chercheur en éducation
30 mars 2005
On a beau dire et beau faire, les effectifs de l'école privée sont en croissance et, conséquemment, les effectifs de l'école publique sont en décroissance. Cette tendance est encore plus accentuée au secondaire qu'au primaire. Cela est dû dans une large mesure à l'effet de miroir aux alouettes des palmarès de toute sorte, qui n'en finissent plus de faire scintiller en trompe-l'oeil les présumées vertus de l'enseignement privé.
Parallèlement, l'école publique perd de plus en plus de son pouvoir d'attraction, si elle en eut jamais, mais on n'arrivera jamais à redorer suffisamment son image pour renverser la tendance tant qu'on n'aura pas sérieusement retouché l'image déformée de la prétendue excellence du privé. [...]
Qui sont les élèves?
Si l'enseignement privé trône au sommet des palmarès de pacotille, si ses élèves connaissent plus de succès aux épreuves uniques que ceux de l'enseignement public, cela tient à un ensemble de facteurs qui n'ont aucun lien de cause à effet avec l'école elle-même. En effet, la preuve n'est pas faite que ce que le jargon du métier appelle l'«effet école» y soit pour quelque chose dans les succès des élèves du privé. Tout invite à croire au contraire que ces succès s'expliquent d'abord et avant tout par les antécédents familiaux de ces élèves et que ces succès sont en réalité ceux des enfants qui fréquentent cette école et non ceux de l'école en tant que telle.
Mais qui sont donc les élèves de l'enseignement privé? Ce sont d'abord des élèves qui ont subi avec succès les épreuves de l'admission. À l'entrée, on ne prend que les plus forts. En cours de route, on ne garde que les plus forts des plus forts, avec des taux d'élimination souvent faramineux. Se soustrayant impunément aux contraintes de la loi de fréquentation scolaire obligatoire, l'école privée met à la porte aux moindres insuccès, à la moindre inconduite. On ne garde alors que les meilleurs à tous égards, et il ne reste en fin de compte que la crème de la crème.
Ces élèves d'élite, comme on dit «des troupes d'élite», viennent généralement des familles dont les parents sont plus instruits et davantage convaincus de la valeur et de l'importance de l'instruction et de l'éducation scolaire que la moyenne des familles. Qui plus est, ce sont des familles qui ont plus que les autres les moyens de mettre à la disposition de leurs enfants un environnement intellectuel et culturel qui ne peut qu'améliorer leurs résultats scolaires.
Ces élèves profitent à la maison d'un appui et d'un renforcement incontestablement supérieurs à ceux dont peuvent profiter les élèves du public et en particulier les enfants de milieux défavorisés. Il suffit pour s'en convaincre de fréquenter quelque peu ces écoles pour constater rapidement que ce que les enseignants déplorent le plus vivement, c'est de ne pas pouvoir compter sur le soutien des familles aux travaux et aux préoccupations scolaires de leurs élèves. En effet, ces familles sont généralement enchaînées dans un primo vivere qui les empêche de valoriser les études et la vie intellectuelle autant que les familles plus aisées et les parents plus instruits.
Comment s'étonner?
Au moyen de la triple sélection, l'enseignement privé se constitue ainsi des cohortes de vedettes qui lui feront une gloire et une réputation non méritées. Il sélectionne en effet:
- selon le rendement et les «scolaptitudes» à l'admission;
- selon le rendement et le comportement en cours de route, sans égard à l'obligation scolaire;
- selon la fortune des parents et leur capacité de créer un climat familial stimulant.
Dans ces conditions, faut-il s'étonner que les élèves du privé réussissent mieux que ceux de l'école publique? Y a-t-il vraiment quelque chose qui autorise l'école privée à se péter les bretelles d'aise et de satisfaction et à faire ensuite croire aux parents qu'elle donne un meilleur enseignement que l'école publique? Il s'agit là de prétentions futiles, voire d'une imposture.
Les succès des élèves du privé représentent tout au plus ce que les écrits de langue anglaise sur ces questions appellent une self-fullfilling prophecy, c'est-à-dire une prédiction qui se réalise nécessairement étant donné ses prémisses. Bref, il s'agit d'une prédiction qui n'en est pas une puisque prédire, c'est annoncer comme devant être ou devant se produire un événement qui n'a pas une forte probabilité de le faire.
Je mettrais bien plus que ma chemise en jeu à affirmer que, dans ces conditions, les plus forts à l'admission seront aussi les plus forts à la sortie, surtout si on m'assure qu'on éliminera ceux qui flanchent en cours de route. Ces succès, on le voit bien, n'ont rien à voir avec la prétendue excellence de l'intervention pédagogique qui caractériserait l'école privée.
Un pari
Personnellement, je crois que la meilleure façon d'en finir avec la prétendue supériorité de l'enseignement privé serait de le soumettre au défi de la fiabilité et de la solidarité. Dans cette perspective, ne seraient subventionnés que les établissements qui accepteraient de se soumettre aux mêmes contraintes et aux mêmes obligations que les établissements publics.
Tout établissement privé qui voudrait être agréé aux fins des subventions du ministère de l'Éducation devrait donc:
- cesser de sélectionner à l'admission;
- assumer au prorata de ses effectifs sa part des catégories d'élèves requérant plus de ressources, soit les élèves handicapés ou en difficulté d'apprentissage ou d'adaptation (les fameux EHDAA), les élèves en formation professionnelle et les élèves en milieux défavorisés;
- honorer l'obligation de fréquentation scolaire obligatoire comme l'école publique doit le faire. Ceci signifie par exemple ne pas mettre à la porte avant 16 ans un élève au seul motif de l'échec scolaire.
Le pari que je fais ainsi a quelque chose de machiavélique, j'en conviens. Soumise aux mêmes obligations et aux même contraintes collectives que l'enseignement public, l'école privée connaîtrait les mêmes succès, ni plus ni moins.
J'éprouve déjà une jouissance indicible à l'idée de contempler les palmarès quelques années après la mise en oeuvre de telles mesures. Exit, la prétendue supériorité! Écrasée sous le poids de sa juste contribution au bien commun, l'école privée aurait assurément perdu de sa superbe. Elle aurait aussi perdu tout son sex appeal en trompe-l'oeil auprès des parents, qui cesseraient alors de la préférer. Elle mourrait ainsi de sa belle mort ou ne survivrait que pour ceux qui ont les moyens de se la payer.
CQFD.
Parallèlement, l'école publique perd de plus en plus de son pouvoir d'attraction, si elle en eut jamais, mais on n'arrivera jamais à redorer suffisamment son image pour renverser la tendance tant qu'on n'aura pas sérieusement retouché l'image déformée de la prétendue excellence du privé. [...]
Qui sont les élèves?
Si l'enseignement privé trône au sommet des palmarès de pacotille, si ses élèves connaissent plus de succès aux épreuves uniques que ceux de l'enseignement public, cela tient à un ensemble de facteurs qui n'ont aucun lien de cause à effet avec l'école elle-même. En effet, la preuve n'est pas faite que ce que le jargon du métier appelle l'«effet école» y soit pour quelque chose dans les succès des élèves du privé. Tout invite à croire au contraire que ces succès s'expliquent d'abord et avant tout par les antécédents familiaux de ces élèves et que ces succès sont en réalité ceux des enfants qui fréquentent cette école et non ceux de l'école en tant que telle.
Mais qui sont donc les élèves de l'enseignement privé? Ce sont d'abord des élèves qui ont subi avec succès les épreuves de l'admission. À l'entrée, on ne prend que les plus forts. En cours de route, on ne garde que les plus forts des plus forts, avec des taux d'élimination souvent faramineux. Se soustrayant impunément aux contraintes de la loi de fréquentation scolaire obligatoire, l'école privée met à la porte aux moindres insuccès, à la moindre inconduite. On ne garde alors que les meilleurs à tous égards, et il ne reste en fin de compte que la crème de la crème.
Ces élèves d'élite, comme on dit «des troupes d'élite», viennent généralement des familles dont les parents sont plus instruits et davantage convaincus de la valeur et de l'importance de l'instruction et de l'éducation scolaire que la moyenne des familles. Qui plus est, ce sont des familles qui ont plus que les autres les moyens de mettre à la disposition de leurs enfants un environnement intellectuel et culturel qui ne peut qu'améliorer leurs résultats scolaires.
Ces élèves profitent à la maison d'un appui et d'un renforcement incontestablement supérieurs à ceux dont peuvent profiter les élèves du public et en particulier les enfants de milieux défavorisés. Il suffit pour s'en convaincre de fréquenter quelque peu ces écoles pour constater rapidement que ce que les enseignants déplorent le plus vivement, c'est de ne pas pouvoir compter sur le soutien des familles aux travaux et aux préoccupations scolaires de leurs élèves. En effet, ces familles sont généralement enchaînées dans un primo vivere qui les empêche de valoriser les études et la vie intellectuelle autant que les familles plus aisées et les parents plus instruits.
Comment s'étonner?
Au moyen de la triple sélection, l'enseignement privé se constitue ainsi des cohortes de vedettes qui lui feront une gloire et une réputation non méritées. Il sélectionne en effet:
- selon le rendement et les «scolaptitudes» à l'admission;
- selon le rendement et le comportement en cours de route, sans égard à l'obligation scolaire;
- selon la fortune des parents et leur capacité de créer un climat familial stimulant.
Dans ces conditions, faut-il s'étonner que les élèves du privé réussissent mieux que ceux de l'école publique? Y a-t-il vraiment quelque chose qui autorise l'école privée à se péter les bretelles d'aise et de satisfaction et à faire ensuite croire aux parents qu'elle donne un meilleur enseignement que l'école publique? Il s'agit là de prétentions futiles, voire d'une imposture.
Les succès des élèves du privé représentent tout au plus ce que les écrits de langue anglaise sur ces questions appellent une self-fullfilling prophecy, c'est-à-dire une prédiction qui se réalise nécessairement étant donné ses prémisses. Bref, il s'agit d'une prédiction qui n'en est pas une puisque prédire, c'est annoncer comme devant être ou devant se produire un événement qui n'a pas une forte probabilité de le faire.
Je mettrais bien plus que ma chemise en jeu à affirmer que, dans ces conditions, les plus forts à l'admission seront aussi les plus forts à la sortie, surtout si on m'assure qu'on éliminera ceux qui flanchent en cours de route. Ces succès, on le voit bien, n'ont rien à voir avec la prétendue excellence de l'intervention pédagogique qui caractériserait l'école privée.
Un pari
Personnellement, je crois que la meilleure façon d'en finir avec la prétendue supériorité de l'enseignement privé serait de le soumettre au défi de la fiabilité et de la solidarité. Dans cette perspective, ne seraient subventionnés que les établissements qui accepteraient de se soumettre aux mêmes contraintes et aux mêmes obligations que les établissements publics.
Tout établissement privé qui voudrait être agréé aux fins des subventions du ministère de l'Éducation devrait donc:
- cesser de sélectionner à l'admission;
- assumer au prorata de ses effectifs sa part des catégories d'élèves requérant plus de ressources, soit les élèves handicapés ou en difficulté d'apprentissage ou d'adaptation (les fameux EHDAA), les élèves en formation professionnelle et les élèves en milieux défavorisés;
- honorer l'obligation de fréquentation scolaire obligatoire comme l'école publique doit le faire. Ceci signifie par exemple ne pas mettre à la porte avant 16 ans un élève au seul motif de l'échec scolaire.
Le pari que je fais ainsi a quelque chose de machiavélique, j'en conviens. Soumise aux mêmes obligations et aux même contraintes collectives que l'enseignement public, l'école privée connaîtrait les mêmes succès, ni plus ni moins.
J'éprouve déjà une jouissance indicible à l'idée de contempler les palmarès quelques années après la mise en oeuvre de telles mesures. Exit, la prétendue supériorité! Écrasée sous le poids de sa juste contribution au bien commun, l'école privée aurait assurément perdu de sa superbe. Elle aurait aussi perdu tout son sex appeal en trompe-l'oeil auprès des parents, qui cesseraient alors de la préférer. Elle mourrait ainsi de sa belle mort ou ne survivrait que pour ceux qui ont les moyens de se la payer.
CQFD.
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