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Un témoin du temps qui s'accélère

Jean Dion   29 mars 2005 
Nous reproduisons aujourd'hui, à l'occasion de la mort de Gérard Filion, une entrevue accordée à notre journaliste Jean Dion qui avait été publiée en janvier 2000 dans un cahier spécial sur le 90e anniversaire du Devoir.

Quand il raconte l'anecdote, plus de quarante ans après le fait, Gérard Filion rit encore. Aux larmes, littéralement, si bien qu'il doit retirer ses lunettes et sortir son mouchoir.

Nous sommes au milieu des années 1950. Maurice Duplessis règne en maître absolu sur le Québec plongé dans l'obscurité opaque. Le Parti libéral provincial est complètement désorganisé. Des groupes ont bien commencé de se former, autour de Refus global, de Cité libre et de la faculté des sciences sociales de l'Université Laval du père Georges-Henri Lévesque, pour prôner une plus grande ouverture, mais c'est Le Devoir, critique impénitent débusquant les scandales, qui exerce en réalité le rôle d'opposition officielle.

Le Devoir est une telle épine au pied de Duplessis que celui-ci ne rate jamais une occasion de déclarer qu'il le déteste et qu'il souhaite sa mort dans d'atroces souffrances. Cela crée de sérieux problèmes: à un moment donné, le directeur Filion n'arrive plus à trouver dans son personnel un volontaire pour couvrir la politique à Québec, le travail y étant trop désagréable dans les circonstances.

Un jour, M. Filion envoie l'un de ses jeunes journalistes, Marcel Thivierge, assister à la conférence de presse hebdomadaire du premier ministre. Il lui conseille de se faire discret, de s'asseoir dans le fond de la salle et de se contenter de prendre des notes.

Lorsque Maurice Duplessis entre dans la salle, il aperçoit rapidement ce visage inconnu et demande au nouveau venu de se présenter. Marcel Thivierge obtempère. «Quel journal?», demande Duplessis. «Le Devoir», répond le journaliste. «Le Devoir? C'est pas Thivierge, c'est ti-crisse! Dehors!»

Quand l'épisode sera raconté à Gérard Filion, il aura une réaction spontanée. «J'ai éclaté de rire. Que vouliez-vous que je fasse d'autre?» Ce ne sera d'ailleurs pas la seule fois qu'un envoyé du Devoir goûtera à la médecine du premier ministre. En juin 1958, en plein scandale du gaz naturel, un autre journaliste, Guy Lamarche, est expulsé d'une conférence de presse, par la police provinciale s'il vous plaît. «Je n'ai jamais détesté Duplessis, explique aujourd'hui M. Filion. Il était une tête de Turc. Sans Duplessis, j'aurais été un journaliste ordinaire. C'est lui qui m'a fait...»

À l'époque, le duplessisme n'en a plus pour longtemps. Le «cheuf» meurt en 1959 et, l'année suivante, les libéraux de Jean Lesage s'installent au pouvoir. La Révolution tranquille s'amorce, un bouleversement dont personne n'aurait pu imaginer l'ampleur, estime Gérard Filion. «Nous avions traversé une période de très grand conservatisme. On savait bien qu'avec la disparition de Duplessis il y aurait des changements, mais pas aussi profonds et pas aussi irréversibles que ceux qu'on a connus.»

«Après 1960, on s'est imaginé que tout était possible et que tout devait être fait le plus vite possible. On a rarement vu des transformations aussi rapides dans n'importe quelle société dans le monde. On a tout essayé, dans les domaines économique, social, intellectuel», dit M. Filion, qui a d'ailleurs participé activement à l'entreprise en quittant Le Devoir pour la Société générale de financement, en 1963. Lui qui était arrivé presque malgré lui à la tête du journal au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale avait vu sous son règne, marqué par la disparition d'un autre quotidien, Le Canada, en 1953, le tirage du Devoir passer de 18 000 à 42 000 exemplaires.

C'est du reste l'une des conséquences de la Révolution tranquille que Gérard Filion place au premier rang des événements du XXe siècle en politique québécoise: la création du Parti québécois. «C'était quelque chose de tout à fait nouveau. Dans les années 1960 arrive cette poussée de fièvre avec le PQ qui change complètement la donne au Québec et au Canada.»

«Auparavant, note-t-il, on avait deux vieux partis: les libéraux et l'Union nationale, conventionnels, traditionnels. Auparavant, vous étiez bleu ou rouge, maintenant vous êtes Québec ou Canada. C'est désormais le choix qu'il faut faire quand on va voter: rester Canadiens ou devenir indépendants. On avait assisté par le passé à de petites poussées de fièvre, incarnées dans le Bloc populaire par exemple, mais ça n'avait pas duré. Le PQ, lui, a mis dix ans à peine à provoquer la mort de l'Union nationale, et sa présence conditionne le débat politique partout au pays depuis 30 ans.»

Un débat dont M. Filion ne voit pas l'issue. «Ça fait longtemps que ça dure, et ça va continuer encore longtemps. Le Québec deviendra-t-il un jour indépendant? On ne sait jamais. L'opinion a de ces sautes d'humeur et a souvent des réactions sentimentales plutôt que raisonnables.»

«Mais la question fondamentale dans ce dossier est de savoir comment réagirait le Canada. Il se retrouverait coupé en deux et devrait se résigner à disparaître. Il y a combien de pays dans le monde qui sont coupés en deux? Aucun. Il y a eu le Pakistan et le Bangladesh, il y a eu l'Allemagne avec le corridor polonais, et on a vu ce que ç'a donné. C'est déjà un indice que ça ne pourrait pas fonctionner facilement.»

«Mon appréhension, souligne-t-il, c'est que, quelle que soit la volonté du Québec, le Canada ne pourrait jamais, s'il tient à rester un pays, lui permettre de s'en aller.»

Le succès de Bombardier

En économie aussi, Gérard Filion voit dans l'amorce de la Révolution tranquille un passage incontournable. «1960, dit-il, a marqué un tournant dans la vie des Canadiens français.» Dans les années précédentes, Le Devoir s'était résolument prononcé en faveur d'une intervention de l'État dans l'économie «parce qu'on n'avait pas d'autres moyens entre les mains». Mais si, aujourd'hui, il continue d'affirmer que cette intervention était «nécessaire» et qu'elle l'est encore à maints égards, il rappelle aussi que des progrès considérables ont été accomplis grâce à quelques visionnaires.

«Dans les années 1950, le vaisseau amiral de l'économie canadienne-française était Dupuis Frères. C'était le symbole de notre réussite. Dupuis Frères a disparu, et on n'est pas morts pour autant. Parce qu'il y a eu beaucoup de gens qui ont pris de grandes initiatives et profité de l'engouement de l'atmosphère de l'époque pour créer et développer des affaires remarquables.» Il cite notamment Paul Desmarais, le Mouvement Desjardins, et surtout Bombardier.

«La plus grande réussite économique du siècle au Québec, c'est peut-être Bombardier. En 1960, l'entreprise était déjà là. Après la mort du fondateur, ç'aurait pu tourner à rien du tout, mais c'est devenu ce que c'est aujourd'hui parce qu'il y a eu un homme [Laurent Beaudoin, le gendre de Joseph-Armand Bombardier] qui avait la main à ça. Il n'y a pas beaucoup d'entreprises qui sont montées si vite et devenues si solides en quelques années à peine.»

«Bien sûr, quand vous avez de telles entreprises et que des gens deviennent multimillionnaires, ça fait scandale, mais y a-t-il moyen de créer une économie prospère sans hommes comme ça? Les Soviétiques ont essayé une autre formule, et on a vu ce que ç'a donné. Aussi longtemps qu'on ne trouvera pas une autre formule, ce seront encore des individus qui feront de grandes affaires. Des créateurs. S'agit ensuite de voir à ce qu'ils n'affament pas les autres; c'est pour ça que les institutions sociales sont nécessaires. Mais on ne peut pas se passer de ces créateurs.»

La traversée du siècle

Sur le plan international, M. Filion retient le Pacte de coopération de 1963, conclu par le président français Charles de Gaulle et le chancelier de la RFA, Konrad Adenauer, qui scellait la réconciliation franco-allemande.

«Cet accord a complètement changé la donne, et l'atmosphère, en Europe. Auparavant, sur le continent européen, après une guerre, on préparait la suivante. C'était la revanche perpétuelle. Cette fois-ci, on a dit: "La revanche, c'est fini, on va essayer de travailler ensemble." Par la suite, la Grande-Bretagne a fini par se rallier et, à long terme, cela a donné l'Union européenne, qui fait aujourd'hui contrepoids à la puissance des États-Unis.»

«Avec cette entente, on a su qu'il n'y aurait plus de guerre en Europe de l'Ouest.»

Gérard Filion a traversé le siècle. Il raconte les soirées électorales d'autrefois, lors desquelles la population se massait à la gare de chemin de fer pour connaître les résultats, transmis par télégraphe. Il a connu la lampe à pétrole. Il se rappelle la Déclaration de guerre en 1914. Il témoigne d'un autre univers. «On vivait chacun chez soi à la campagne. Je suis né dans le premier rang à L'Isle-Verte. Les paroisses voisines de Saint-Éphrem et de Saint-Paul-de-la-Croix, c'était, pour nous, le bout du monde.»

Aujourd'hui, la planète entière est à portée d'ordinateur. Mais l'homme, qui avait cinq mois quand est né Le Devoir, qui continue de suivre l'actualité et qui dit n'avoir «pas l'impression d'être si âgé que ça», ne se sent pas dépassé pour autant. De ce monde encombré, il dit qu'«il n'y a jamais trop d'information: on choisit, on n'est pas obligés de tout gober».

Tout de même. Au XXe siècle, «il y a eu une accélération de l'histoire phénoménale, conclut-il. Pour le meilleur ou pour le pire, je ne sais pas. Je sais simplement qu'il faut l'accepter et en tirer le meilleur parti. De toute manière, on ne résiste pas à ces choses-là.»
 
 
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