Le Devoir sous Gérard Filion: L'affaire Pax Plante - Qui écrira ces histoires abracadabrantes?
Gérard Filion - Directeur du Devoir de 1947 à 1958
29 mars 2005
Le Devoir aura connu un nouveau souffle sous la direction de Gérard Filion. Outre une opposition sans faille à Maurice Duplessis, d'énormes scandales sont dévoilés. Deux d'entre eux restent, 50 ans plus tard, des affaires marquantes dans l'histoire du Québec: le règne de la pègre et la corruption policière à Montréal, tel que cela a été raconté par Pax Plante dans Le Devoir de novembre 1949 à février 1950, et le scandale du gaz naturel que Le Devoir révèle le 13 juin 1958 et qui implique le tiers du cabinet Duplessis. En souvenir de Gérard Filion, voici en rappel la manière dont il a lui-même traité, dans ses mémoires et en éditorial, ces dossiers explosifs.
Extraits de Fais ce que peux, En guise de mémoires (Boréal, 1989)
Je prends donc la direction du [Devoir] le 10 avril [1947]. Je ne connais rien au journalisme quotidien. Un hebdomadaire spécialisé comme La Terre de Chez Nous [où Gérard Filion a été rédacteur en chef de 1935 à 1947], c'est du bricolage; le métier, c'est dans un quotidien qu'on l'apprend. Je ne connais rien non plus dans l'imprimerie. Il me faudra tout attendre en même temps. [...]
C'est [...] au cours de cette première année que je reçus la visite d'un individu que je connaissais à peine de nom. Un grand efflanqué, bronzé comme un Inuit, lunettes aux larges montures de corne, bouche gourmande, élocution lente et précise. C'est Pacifique Plante, dit Pax, qui dirige l'escouade de la moralité de la police de Montréal. Pax est un camarade de [André] Laurendeau [que Gérard Filion vient de nommer rédacteur en chef] au collège Sainte-Marie. Il a fait des études de droit, est devenu greffier de la Cour municipale, puis est passé au service de la police où il fait la vie dure aux preneurs aux livres (bookies) clandestins et aux souteneurs.
Il subit, m'explique-t-il, des pressions de plus en plus fortes de son supérieur, le chef Albert Langlois; il a le sentiment que Langlois se fait le porte-parole de membres influents du conseil municipal.
J'écoute Pax Plante me raconter des histoires abracadabrantes: portes de garde-robe cadenassées, tenancières condamnées vingt, trente, quarante fois, grosses madames portant un sac à main rempli de billets verts, qui se promènent ostensiblement dans les couloirs de la Cour municipale comme dans leur jardin. Je me dis en moi-même que le bonhomme exagère. Je me demande ce que je peux bien faire de plus que de donner instruction à notre courriériste municipal d'avoir l'oeil ouvert. Mais celui-ci est tout le contraire du journaliste d'enquête. De formation notariale, il note avec une scrupuleuse exactitude ce qu'il voit et entend, mais on ne peut lui en demander davantage.
Il faut écrire!
Le 8 mai 1948, Pax Plante est cavalièrement remercié de ses services. L'affaire paraît définitivement classée, en dépit des protestations de quelques conseillers, notamment Pierre Des Marais et Paul Dozois.
Durant un an, Pax Plante paraît introuvable, ou du moins il ne fait pas surface. Puis un beau jour de l'été 1949, il rapplique à mon bureau. Cette fois, il se fait plus insistant. Le jeu et la prostitution fleurissent comme jamais à Montréal, grâce à une politique de tolérance appliquée par la direction de la police, avec l'approbation tacite de l'administration. Pax Plante me suggère une série d'articles dans Le Devoir, mais comme il se sent incapable de les écrire, il me demande de mettre un journaliste à sa disposition. Des journalistes disponibles au Devoir, il n'y en a pas des tas. J'y penserai, que je lui dis.
J'en glissai probablement un mot à Laurendeau, à la suite de quoi il me vint à l'idée que Gérard Pelletier, qui sortait de la grève de l'amiante, pourrait être disponible. Au meilleur de mon souvenir, il fallut un bon trois mois à Pelletier pour mettre en ordre les liasses de documents amassés par Pax et rédiger les soixante-deux articles qui parurent dans Le Devoir du 28 novembre 1949 au 18 février 1950 sous la rubrique Montréal sous le règne de la pègre, que la Ligue d'action nationale publiera en plaquette en 1950.
La trouille
Ce que je retiens de l'affaire c'est l'incroyable trouille de Pax Plante. Il se sentait traqué par ceux dont il dénonçait les combines. Il se disait certain d'être abattu un jour; son cadavre serait coulé dans un bloc de béton et immergé dans le Saint-Laurent pour n'en ressortir qu'au Jugement dernier. Il se planquait quelque part dans le quartier Notre-Dame-de-Grâces et c'est là que Pelletier se faisait expliquer tous les trucs de la pègre montréalaise, avec documents à l'appui. Ses craintes n'étaient probablement pas dénuées de fondement, puisqu'au Devoir nous eûmes à subir quelques sévices. Une nuit, la grande vitrine de la rue Notre-Dame [où logeait alors Le Devoir] vola en éclats et nous eûmes à tolérer durant quelques semaines une sorte d'occupation policière, soit une patrouille en permanence en face de l'immeuble, plus un gendarme à chaque étage. Il va de soi que l'administration municipale voulait éviter par-dessus tout un saccage du journal, ce qui aurait donné une crédibilité certaine à nos dénonciations.
Dans le public, l'effet fut plutôt modéré. Une curiosité passagère, qui se traduisit par une modeste hausse du tirage, pour retomber au niveau précédent. Mais ce qui s'ensuivit eut un impact énorme sur le destin de Montréal. C'est à partir des articles de Pax Plante que commença l'ère Jean Drapeau.
Extraits de Fais ce que peux, En guise de mémoires (Boréal, 1989)
Je prends donc la direction du [Devoir] le 10 avril [1947]. Je ne connais rien au journalisme quotidien. Un hebdomadaire spécialisé comme La Terre de Chez Nous [où Gérard Filion a été rédacteur en chef de 1935 à 1947], c'est du bricolage; le métier, c'est dans un quotidien qu'on l'apprend. Je ne connais rien non plus dans l'imprimerie. Il me faudra tout attendre en même temps. [...]
C'est [...] au cours de cette première année que je reçus la visite d'un individu que je connaissais à peine de nom. Un grand efflanqué, bronzé comme un Inuit, lunettes aux larges montures de corne, bouche gourmande, élocution lente et précise. C'est Pacifique Plante, dit Pax, qui dirige l'escouade de la moralité de la police de Montréal. Pax est un camarade de [André] Laurendeau [que Gérard Filion vient de nommer rédacteur en chef] au collège Sainte-Marie. Il a fait des études de droit, est devenu greffier de la Cour municipale, puis est passé au service de la police où il fait la vie dure aux preneurs aux livres (bookies) clandestins et aux souteneurs.
Il subit, m'explique-t-il, des pressions de plus en plus fortes de son supérieur, le chef Albert Langlois; il a le sentiment que Langlois se fait le porte-parole de membres influents du conseil municipal.
J'écoute Pax Plante me raconter des histoires abracadabrantes: portes de garde-robe cadenassées, tenancières condamnées vingt, trente, quarante fois, grosses madames portant un sac à main rempli de billets verts, qui se promènent ostensiblement dans les couloirs de la Cour municipale comme dans leur jardin. Je me dis en moi-même que le bonhomme exagère. Je me demande ce que je peux bien faire de plus que de donner instruction à notre courriériste municipal d'avoir l'oeil ouvert. Mais celui-ci est tout le contraire du journaliste d'enquête. De formation notariale, il note avec une scrupuleuse exactitude ce qu'il voit et entend, mais on ne peut lui en demander davantage.
Il faut écrire!
Le 8 mai 1948, Pax Plante est cavalièrement remercié de ses services. L'affaire paraît définitivement classée, en dépit des protestations de quelques conseillers, notamment Pierre Des Marais et Paul Dozois.
Durant un an, Pax Plante paraît introuvable, ou du moins il ne fait pas surface. Puis un beau jour de l'été 1949, il rapplique à mon bureau. Cette fois, il se fait plus insistant. Le jeu et la prostitution fleurissent comme jamais à Montréal, grâce à une politique de tolérance appliquée par la direction de la police, avec l'approbation tacite de l'administration. Pax Plante me suggère une série d'articles dans Le Devoir, mais comme il se sent incapable de les écrire, il me demande de mettre un journaliste à sa disposition. Des journalistes disponibles au Devoir, il n'y en a pas des tas. J'y penserai, que je lui dis.
J'en glissai probablement un mot à Laurendeau, à la suite de quoi il me vint à l'idée que Gérard Pelletier, qui sortait de la grève de l'amiante, pourrait être disponible. Au meilleur de mon souvenir, il fallut un bon trois mois à Pelletier pour mettre en ordre les liasses de documents amassés par Pax et rédiger les soixante-deux articles qui parurent dans Le Devoir du 28 novembre 1949 au 18 février 1950 sous la rubrique Montréal sous le règne de la pègre, que la Ligue d'action nationale publiera en plaquette en 1950.
La trouille
Ce que je retiens de l'affaire c'est l'incroyable trouille de Pax Plante. Il se sentait traqué par ceux dont il dénonçait les combines. Il se disait certain d'être abattu un jour; son cadavre serait coulé dans un bloc de béton et immergé dans le Saint-Laurent pour n'en ressortir qu'au Jugement dernier. Il se planquait quelque part dans le quartier Notre-Dame-de-Grâces et c'est là que Pelletier se faisait expliquer tous les trucs de la pègre montréalaise, avec documents à l'appui. Ses craintes n'étaient probablement pas dénuées de fondement, puisqu'au Devoir nous eûmes à subir quelques sévices. Une nuit, la grande vitrine de la rue Notre-Dame [où logeait alors Le Devoir] vola en éclats et nous eûmes à tolérer durant quelques semaines une sorte d'occupation policière, soit une patrouille en permanence en face de l'immeuble, plus un gendarme à chaque étage. Il va de soi que l'administration municipale voulait éviter par-dessus tout un saccage du journal, ce qui aurait donné une crédibilité certaine à nos dénonciations.
Dans le public, l'effet fut plutôt modéré. Une curiosité passagère, qui se traduisit par une modeste hausse du tirage, pour retomber au niveau précédent. Mais ce qui s'ensuivit eut un impact énorme sur le destin de Montréal. C'est à partir des articles de Pax Plante que commença l'ère Jean Drapeau.
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