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Le Devoir sous Gérard Filion: Éditorial sur le scandale du gaz naturel - L'aboutissement naturel d'un système

29 mars 2005 
Les ministres de M. Duplessis n'ont pas, comme le premier ministre l'a affirmé et comme certaines personnes distraites le croient, acheté des titres de la Corporation de gaz naturel dans le cours ordinaire des transactions boursières. Même si cela était, le geste serait dangereux et répréhensible. Mais leur cas est beaucoup plus grave.

C'est au moment même du lancement de la Corporation de gaz naturel que les ministres, à une ou deux exceptions peut-être, ont acheté des titres. Qu'on se réfère à la nouvelle que nous publions en première page. On trouve dans le livre des obligataires le nom de MM. Onésime Gagnon et Paul Dozois, inscrits le 2 mai 1957, ceux de MM. Johnny Bourque et Jacques Miquelon, le 8 mai; M. Daniel Johnson, plus expéditif, est déjà inscrit dans les registres le 30 avril. Comme les titres ont été mis sur le marché le 25 avril, le décalage des dates indique, d'après les gens au fait de la question, le temps qu'il faut généralement pour qu'un nouvel actionnaire ou obligataire soit inscrit chez le fiduciaire.

Mais il y a davantage. L'émission officielle se fit le 25 avril, mais les commandes affluèrent chez les courtiers bien avant cette date. Dès la fin de mars, le public était alerté et les acheteurs pressaient les courtiers de les faire participer au coup de Bourse qui se préparait.

Les mieux informés étaient évidemment les ministres, puisqu'ils avaient adopté le 7 mars précédent un arrêté ministériel, portant le N° 203, auquel était attaché le projet de contrat entre Hydro-Québec et la Corporation. Ils étaient donc eux pleinement au courant de ce qui s'en venait, et c'est avec leurs informations de ministres de la Couronne qu'ils jugèrent à propos de faire une spéculation intéressante.

Quand nous affirmons que les ministres se sont vendu à eux-mêmes une marchandise appartenant au public, nous n'exagérons rien. Comme membres du cabinet, ils étaient au courant depuis deux ans des tractations entre la province et la Corporation de gaz naturel; d'une façon plus immédiate, ils connaissaient depuis le 7 mars 1957 la teneur des contrats entre les deux parties. Forts de cette connaissance, ils sont parmi les premiers souscripteurs aux titres de la Corporation de gaz naturel. Combien en ont-ils acheté? Nous n'en savons rien. Combien de ministres sont impliqués dans l'affaire? Nous en connaissons huit seulement. Mais nous avons des témoignages sûrs à l'effet qu'au moins une demi-douzaine d'autres en auraient fait autant. Les plus finauds ne s'y sont d'ailleurs pas fait prendre. Ils ont joué sur marge, laissant les titres au nom du courtier; ils ont empoché un profit de capital, puis se sont retirés sans laisser de traces dans les documents officiels. Au fond, les huit qui sont impliqués dans l'affaire ne sont que des amateurs. Les professionnels ont porté des gants pour éviter de laisser leurs empreintes digitales. Seule une enquête royale ayant autorité pour forcer les courtiers à révéler leurs transactions mesurerait l'ampleur de l'opération de concussion qui s'est faite au printemps 1957.

***

Beaucoup de gens s'interrogent et ne comprennent pas comment des vieux routiers de la politique sont arrivés à se laisser prendre aussi stupidement. Il n'y a qu'une explication: pour eux, c'était une affaire normale.

La concussion a existé à toutes les époques et sous tous les régimes. Elle est inhérente à la nature humaine. Ce qui lui donne un accent particulier sous le gouvernement de M. Duplessis, c'est qu'elle est érigée à l'état de système de gouvernement. Le premier ministre a déjà déclaré: Quand on a un petit pain, on le partage entre ses hommes. Il a déjà dit aux gens de Verchères: Si vous voulez des routes, votez pour l'Union nationale et aux gens de Shawinigan: si vous voulez un pont neuf, vous nous le ferez savoir par la manière dont vous voterez.

Le petit pain de l'Union nationale grossit d'année en année. Il est aujourd'hui de l'ordre d'un demi-milliard, soit le budget annuel de la province. Chaque montant est dépensé en fonction du rendement électoral. Les amis sont bien servis; les adversaires se serrent la ceinture. Un tel régime de favoritisme et de concussion est appelé à finir dans un immense scandale. C'est ce qui arrive aujourd'hui.

Le peuple sait depuis longtemps que l'administration de l'Union nationale est pourrie, parce que chacun a eu connaissance dans son milieu propre de petits et de moyens scandales. Cette habitude, je serais tenté d'écrire cet entraînement, rend plausibles les pires monstruosités. LE DEVOIR aurait écrit, il y a dix ans, les mêmes choses qu'il n'aurait pas été cru. Aujourd'hui les gens ont tellement vu de saletés de toutes sortes dans leurs propres milieux qu'il existe dans l'opinion publique un préjugé défavorable aux hommes qui dirigent les destinées du Québec.

M. Duplessis se drape dans son intégrité et insiste sur le fait que personnellement il n'a pas trempé dans l'affaire. Il y a tellement de ses proches à figurer dans la transaction qu'on est fondé à poser au moins quelques interrogations. Mais quoi qu'il en soit, le premier ministre garde toute la responsabilité politique du scandale qui vient d'éclater. Il ne peut en renier la paternité parce qu'il a posé lui-même et à plusieurs reprises les prémices des actes dont ses ministres se sont rendus coupables.

Ce n'est pas en expulsant les journalistes de ses conférences de presse, ni en essayant de faire chanter les journaux par des menaces de poursuites qu'il blanchira sa réputation. C'est devant le peuple de la province qu'il devra s'expliquer; le plus tôt sera le mieux.






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