Kent Nagano au Devoir - «Je fais confiance à Montréal»
Photo : Agence France-Presse
Kent Nagano
New York — «Je fais confiance à Montréal. Quelque chose me dit que c'est le bon moment, qu'il va se passer quelque chose. Ce n'est pas un attachement rationnel. Je ne peux pas l'expliquer, mais c'est ainsi.» Kent Nagano est à bout d'arguments lorsqu'on lui demande comment un chef aussi déterminé que lui peut s'être engagé dans un parcours dont il ne connaît pas les paramètres, une association avec un orchestre qui, depuis deux ans, ne parvient pas à définir ses propres règles.
Depuis sa désignation en tant que directeur musical de l'Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano n'a guère souhaité côtoyer les médias. Une semaine avant son premier concert, le 30 mars prochain, et sa rencontre avec la presse à Montréal, le 29 mars, il a accepté de recevoir Le Devoir à New York hier, où il dirige cette semaine.
La règle avait été définie d'avance: ne pas parler des négociations en cours. Cela n'a pas empêché le chef de répondre avec cette pondération qui le caractérise: «Je suis resté volontairement à l'extérieur de tout cela car ces discussions reposent sur une histoire. Or je ne connais pas cette histoire; je ne suis qu'un invité à l'heure actuelle, je ne prendrai mes fonctions qu'en septembre 2006.»
On sent que Kent Nagano pensait de bonne foi que la situation pourrait être réglée avant son arrivée. Il s'étonne même qu'il n'en soit rien: «Alors, tout cela va recommencer quand je serai parti?» Autre surprise: le chef ne connaît pas la convention sur laquelle les discussions achoppent. Il ne veut pas s'étendre en commentaires et, de ce point de vue aussi, la formule est prête: «Il y a des moments où il faut faire confiance. Je fais confiance à tous, je fais confiance à Montréal.»
Ce détachement des contingences quotidiennes au profit d'un certain idéalisme est un trait de caractère qui ressort de manière étonnamment forte. Kent Nagano avait négocié et obtenu à Berlin, selon le propre aveu d'Andreas Richter, le directeur du Deutsches Symphonie Orchester, un surcroît budgétaire d'un million d'euros par an (1,5 million de dollars) pour ses projets avec l'orchestre allemand. Si on cherche à savoir s'il s'est assuré du fait que Montréal et le Québec auraient les moyens de ses ambitions, il rétorque: «L'ambition, c'est bien plus que des limites économiques. Au DSO de Berlin, le budget était microscopique, mais il y avait une ambition de se mesurer aux autres orchestres de Berlin. Cette ambition était telle que cela m'a décidé à aller à Berlin. Sentir la volonté est plus important que tout: il y a un proverbe américain qui dit: "If there is a will, you will find a way". Cette volonté, je la sens dans l'orchestre [au sens large] et dans la communauté montréalaise.»
En entrevue, le représentant des musiciens du DSO nous confiait ceci mardi: «On a pu faire des choses à Berlin parce que même si le travail est régi par des conventions, nous sommes souples, et certaines choses se passent de manière peu orthodoxe. Il nous est arrivé de l'attendre quand son avion avait du retard.» Cette souplesse est-elle donc souhaitable ou indispensable pour travailler avec Kent Nagano? Le chef américain sourit: «On ne peut pas comparer les situations. Le DSO, comme l'Orchestre symphonique de Londres ou le Philharmonique de Vienne, est une entreprise privée. Ce qui le motive, c'est la qualité la plus élevée. Il nous est souvent arrivé de continuer de travailler après la fin normale des répétitions. C'est un état d'esprit et une tradition qui ne sont pas forcément exportables. Disons que ce n'est pas la même chose en France [sourire en coin]!»
S'agissant du projet de nouvelle salle à Montréal, Kent Nagano fait remarquer que toutes les expériences vécues à Lyon, à Manchester ou à Los Angeles ont été fort positives, non seulement pour les orchestres et leur «expression par le son» mais aussi pour la vie communautaire et économique. Il a assisté à la renaissance du «downtown Los Angeles» et à l'essor du vieux quartier industriel de Manchester. «Évidemment, la musique peut être faite ailleurs, mais on voit à quel point de grands orchestres — Boston, Amsterdam, Vienne — ont pu s'identifier à une salle, pas seulement à une acoustique mais à un lieu qui agrège une activité sociale.» Kent Nagano ne veut pas exprimer ses préférences pour un nouveau lieu montréalais face à une rénovation d'une salle existante, soulignant que la Scala de Milan est un exemple très réussi de rénovation. Reste à savoir si le théâtre Maisonneuve est comparable à la Scala de Milan!
Ce bourreau de travail se lève à 5h le matin et étudie ses partitions pendant trois heures avant d'enchaîner sur le courrier électronique et les appels téléphoniques, puis les répétitions. Depuis 1976, il a pris... dix jours de vacances, l'an dernier, pour voir sa fille. «Nous travaillons beaucoup», répond-il à la question de savoir si le salaire imposant des grands musiciens (chefs et solistes) n'est pas un peu irrationnel. Il n'élude pas la question et avoue humblement: «Je ne tiens jamais rien pour acquis, mais nous sommes privilégiés et heureux d'une telle compensation.» Ainsi est Kent Nagano: posé, poli.
Dans toutes ses considérations à propos de son avenir à Montréal, Kent Nagano prend bien soin de ne pas faire part d'objectifs précis, sauf le fait qu'il aimerait bien habiter la métropole: «Je ne sais pas pourquoi, ce n'est pas logique, comme je l'ai déjà dit, mais j'éprouve cette attraction pour Montréal en tant que ville.» Son épouse, en tout cas, va s'enquérir du système éducatif pour la scolarisation de leur fille. C'est bon signe: à Manchester, où, au final, l'expérience n'avait pas été très concluante, Nagano n'avait jamais cherché à se loger, contrairement à son successeur Mark Elder, qui s'était empressé d'y acheter un appartement. Ainsi, au sujet des enregistrements, il n'a pas «décidé s'il faut attendre ou penser à maintenir au plus vite une présence qui était très importante» du temps de Charles Dutoit. Il en va de même pour les tournées: «Il y a des moments où on a envie de partager le travail qu'on fait, mais je ne suis pas fixé sur le rythme que cela doit prendre.»
On l'attendait calculateur, rationnel. Il apparaît idéaliste, presque rêveur. Mais il connaît les défis qui l'attendent: «Il y a eu une période compliquée depuis le départ de Charles Dutoit. Je sens maintenant, après la déstabilisation, que l'orchestre mérite d'avoir une optique pour le futur. Espérons maintenant une vraie perspective.» Les éléments pratiques sont-ils réunis pour cela? Pas sûr. En tout cas, l'espoir fait vivre, et Kent Nagano en a à revendre.
Depuis sa désignation en tant que directeur musical de l'Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano n'a guère souhaité côtoyer les médias. Une semaine avant son premier concert, le 30 mars prochain, et sa rencontre avec la presse à Montréal, le 29 mars, il a accepté de recevoir Le Devoir à New York hier, où il dirige cette semaine.
La règle avait été définie d'avance: ne pas parler des négociations en cours. Cela n'a pas empêché le chef de répondre avec cette pondération qui le caractérise: «Je suis resté volontairement à l'extérieur de tout cela car ces discussions reposent sur une histoire. Or je ne connais pas cette histoire; je ne suis qu'un invité à l'heure actuelle, je ne prendrai mes fonctions qu'en septembre 2006.»
On sent que Kent Nagano pensait de bonne foi que la situation pourrait être réglée avant son arrivée. Il s'étonne même qu'il n'en soit rien: «Alors, tout cela va recommencer quand je serai parti?» Autre surprise: le chef ne connaît pas la convention sur laquelle les discussions achoppent. Il ne veut pas s'étendre en commentaires et, de ce point de vue aussi, la formule est prête: «Il y a des moments où il faut faire confiance. Je fais confiance à tous, je fais confiance à Montréal.»
Ce détachement des contingences quotidiennes au profit d'un certain idéalisme est un trait de caractère qui ressort de manière étonnamment forte. Kent Nagano avait négocié et obtenu à Berlin, selon le propre aveu d'Andreas Richter, le directeur du Deutsches Symphonie Orchester, un surcroît budgétaire d'un million d'euros par an (1,5 million de dollars) pour ses projets avec l'orchestre allemand. Si on cherche à savoir s'il s'est assuré du fait que Montréal et le Québec auraient les moyens de ses ambitions, il rétorque: «L'ambition, c'est bien plus que des limites économiques. Au DSO de Berlin, le budget était microscopique, mais il y avait une ambition de se mesurer aux autres orchestres de Berlin. Cette ambition était telle que cela m'a décidé à aller à Berlin. Sentir la volonté est plus important que tout: il y a un proverbe américain qui dit: "If there is a will, you will find a way". Cette volonté, je la sens dans l'orchestre [au sens large] et dans la communauté montréalaise.»
En entrevue, le représentant des musiciens du DSO nous confiait ceci mardi: «On a pu faire des choses à Berlin parce que même si le travail est régi par des conventions, nous sommes souples, et certaines choses se passent de manière peu orthodoxe. Il nous est arrivé de l'attendre quand son avion avait du retard.» Cette souplesse est-elle donc souhaitable ou indispensable pour travailler avec Kent Nagano? Le chef américain sourit: «On ne peut pas comparer les situations. Le DSO, comme l'Orchestre symphonique de Londres ou le Philharmonique de Vienne, est une entreprise privée. Ce qui le motive, c'est la qualité la plus élevée. Il nous est souvent arrivé de continuer de travailler après la fin normale des répétitions. C'est un état d'esprit et une tradition qui ne sont pas forcément exportables. Disons que ce n'est pas la même chose en France [sourire en coin]!»
S'agissant du projet de nouvelle salle à Montréal, Kent Nagano fait remarquer que toutes les expériences vécues à Lyon, à Manchester ou à Los Angeles ont été fort positives, non seulement pour les orchestres et leur «expression par le son» mais aussi pour la vie communautaire et économique. Il a assisté à la renaissance du «downtown Los Angeles» et à l'essor du vieux quartier industriel de Manchester. «Évidemment, la musique peut être faite ailleurs, mais on voit à quel point de grands orchestres — Boston, Amsterdam, Vienne — ont pu s'identifier à une salle, pas seulement à une acoustique mais à un lieu qui agrège une activité sociale.» Kent Nagano ne veut pas exprimer ses préférences pour un nouveau lieu montréalais face à une rénovation d'une salle existante, soulignant que la Scala de Milan est un exemple très réussi de rénovation. Reste à savoir si le théâtre Maisonneuve est comparable à la Scala de Milan!
Ce bourreau de travail se lève à 5h le matin et étudie ses partitions pendant trois heures avant d'enchaîner sur le courrier électronique et les appels téléphoniques, puis les répétitions. Depuis 1976, il a pris... dix jours de vacances, l'an dernier, pour voir sa fille. «Nous travaillons beaucoup», répond-il à la question de savoir si le salaire imposant des grands musiciens (chefs et solistes) n'est pas un peu irrationnel. Il n'élude pas la question et avoue humblement: «Je ne tiens jamais rien pour acquis, mais nous sommes privilégiés et heureux d'une telle compensation.» Ainsi est Kent Nagano: posé, poli.
Dans toutes ses considérations à propos de son avenir à Montréal, Kent Nagano prend bien soin de ne pas faire part d'objectifs précis, sauf le fait qu'il aimerait bien habiter la métropole: «Je ne sais pas pourquoi, ce n'est pas logique, comme je l'ai déjà dit, mais j'éprouve cette attraction pour Montréal en tant que ville.» Son épouse, en tout cas, va s'enquérir du système éducatif pour la scolarisation de leur fille. C'est bon signe: à Manchester, où, au final, l'expérience n'avait pas été très concluante, Nagano n'avait jamais cherché à se loger, contrairement à son successeur Mark Elder, qui s'était empressé d'y acheter un appartement. Ainsi, au sujet des enregistrements, il n'a pas «décidé s'il faut attendre ou penser à maintenir au plus vite une présence qui était très importante» du temps de Charles Dutoit. Il en va de même pour les tournées: «Il y a des moments où on a envie de partager le travail qu'on fait, mais je ne suis pas fixé sur le rythme que cela doit prendre.»
On l'attendait calculateur, rationnel. Il apparaît idéaliste, presque rêveur. Mais il connaît les défis qui l'attendent: «Il y a eu une période compliquée depuis le départ de Charles Dutoit. Je sens maintenant, après la déstabilisation, que l'orchestre mérite d'avoir une optique pour le futur. Espérons maintenant une vraie perspective.» Les éléments pratiques sont-ils réunis pour cela? Pas sûr. En tout cas, l'espoir fait vivre, et Kent Nagano en a à revendre.
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