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Les étudiants en conflit avec le gouvernement - Et moi qui croyais être née au mauvais moment

Blanche Baillargeon - Étudiante en musique au premier cycle à l'Université de Montréal  24 mars 2005 
Les étudiants de la faculté de musique de l'Université de Montréal, dont je suis, sont en grève. Il se passe donc une chose surprenante: deux fois semaine, une quantité impressionnante de personnes se rassemblent et, pendant des heures, discutent politique.

Débats d'idées, visions d'avenir, dialogues fertiles: je reste bouche bée devant le consensus. Nous votons la grève et planifions des actions quotidiennes.

Nous avons décidé de faire de la musique notre arme car elle est douce: des groupes envahissent les métros, une fanfare marche à travers le campus universitaire et jusque dans ses facultés les plus réfractaires. Mercredi dernier, lorsque 100 000 étudiants ont marché ensemble, nul doute que notre troupe de percussions a adouci les moeurs, mis de l'entrain dans la marche, contribué à faire de cette manifestation étudiante, la plus grande depuis 1968, un événement festif et pacifique.

Je suis fière de nous. Je suis, pour tout dire, comblée: je constate avec stupeur que j'ai une génération. C'est la mienne, elle est belle, elle a quelque chose à dire: quelle surprise! Quel choc que ce rassemblement inattendu! [...]

Je prends part à cette grève, et c'est avec une énergie et une conviction que je ne me connaissais pas. Ce qui me fait agir, ce n'est pas uniquement cet argent que nous soutire le gouvernement mais bien la totalité des décisions que prend ce gouvernement dont je n'ai pas encore digéré l'élection, il y a deux ans. Je ne supporte aucune vision de droite au Québec et refuse catégoriquement la destruction massive de ce que nos parents, quoi qu'on puisse leur reprocher aujourd'hui, ont mis en place il y a 40 ans.

Si je considère que cette grève a sa raison d'être, c'est surtout parce que, ensemble pour une fois, la première depuis très longtemps, nous pouvons manifester notre colère, toutes générations confondues: le Québec est en crise, et s'il faut toucher le fond pour pouvoir remonter, nous n'en sommes pas loin, alors reprenons les choses en main.

Faisons de ce Québec, province ou pays, comme il vous convient, un lieu où il fait bon vivre, un lieu où le nivellement par le bas n'existe pas, une société forte et fière qui ne se compromet pas en de tristes comparaisons. Soyons donc finalement à la hauteur de ce que nous pouvons être!

L'énergie que je sens partout autour de moi me surprend, je la croyais inexistante, je croyais être née au mauvais moment; quel bonheur de constater que je m'étais trompée. J'espère voir dans ce tourbillon impressionnant de prise de parole et de position quelque chose comme un commencement, le début d'autre chose d'encore plus grand. Il y a tant à faire!

J'ai envie que cette solidarité étudiante inattendue fasse des bébés, que naissent regroupements d'artistes, nouvelles communautés, meilleurs partages, plus grandes visions, projets de toute sorte... J'ai envie que les prochaines années soient de celles dont on se souvient, de celles qui construisent et qui marquent, j'ai envie qu'explose l'art indépendant, que cessent de cohabiter les mots «industrie» et «culture», j'ai envie que notre langue vive et qu'elle vive belle, j'ai envie d'une société qui s'exprime. J'ai envie d'un système d'éducation de qualité, efficace et accessible: c'est essentiel. J'ai envie de tant de choses! [...]

Disons ce que nous avons à dire, faisons ce que nous avons à faire. Nous n'y perdrons rien: une société qui tisse ensemble les liens de la solidarité est une société qui tient les rênes de l'avenir.

Il y a deux mois, jamais je n'aurais tenu des propos de la sorte, sauf dans de petites soirées amicales où parler de gauche va de soi; aujourd'hui que je constate un rassemblement comme il n'y en a pas eu au Québec depuis des lustres, je me donne le droit d'être idéaliste. Je vous demande de l'être avec moi.
 
 
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