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Manifestation au Liban - «Printemps 2005: fin de Syrie» disait l'une des pancartes

Rita Yazigi - Beyrouth  21 mars 2005 
Maintenant, c'est possible. Maintenant, si je descends dans la rue, ça fera une différence. Ma présence va compter. Aujourd'hui, si je mets un pied devant l'autre, une dimension symbolique accompagnera mon trajet. Ma marche signifiera que je suis pour la vérité. La vérité.

Lier un concept aussi compliqué que la vérité à un geste aussi simple que de marcher, c'est là, aussi, un geste de manifestation. Un sens soudain à ma vie. Tout à coup, quelque chose de plus grand est possible. Réclamer, en marchant, la vérité sur le meurtre de nos élites politiques et exiger le retrait des troupes syriennes du Liban, c'est exister au delà de ce que je réclame. C'est simple, c'est clair, c'est net, et c'est maintenant, c'est tout de suite si je ne veux pas attendre encore 15 autres années, alors vite!

La ville était littéralement en ébullition. Tout le monde marchait, et on pouvait penser que ce peuple marche déjà depuis sept mille ans. Beyrouth le sait bien. Moi, je ne savais rien. On ne m'a pas appris. Je ne savais pas encore qu'il en était ainsi dans tout le pays. Le soir, ils diront à la télé qu'ils seraient venus de partout, du Nord, du Sud, de la Bekaa et par tous les moyens.

C'est quand même grand de venir de Tripoli à Beyrouth par la mer comme au temps des Phéniciens, au temps où Europe jouait encore sur les plages de Sidon, c'était il y a longtemps, très longtemps, avant la guerre de Troie et la guerre civile libanaise, avant ma naissance, c'est grand de naviguer pour venir marcher, simplement parce que l'organisation du transport par bus avait été sabotée par quelques sous-traitants du Pouvoir.

Être vus

Je marche et on me voit! Le monde me voit. Et ça m'énerve, ça m'aliène. Pourquoi, lorsque j'ai marché non moins symboliquement il y a 15 ans, personne ne voulait rien voir. Ce monde occidental qui s'extasie. Pourtant nous étions nombreux ce jour-là, pas un million, mais nombreux.

Pourtant, le message était le même, il ne s'agissait pas d'un meurtre à l'époque, mais d'une guerre. Pourquoi tant de Libanais ont tiré sur tant de Libanais? Pourquoi les Syriens censés nous aider se sont-ils mis à nous tuer? Pourquoi tous les disparus? Tous les exilés?

Nous marchions car nous voulions la vérité sur cette guerre qui se terminait. Nous marchions parce qu'on nous disait que cette guerre était due à un fou furieux libanais qui l'avait initiée. Nous avions exigé, tout comme maintenant, le retrait des troupes syriennes.

Mais la réponse fut fulgurante. Il n'y aura pas seulement Présence syrienne renforcée mais Mainmise syrienne sur le pays. Cadeau. Un pays, ses ressources naturelles, géographiques, économiques, quatre millions d'individus présentés en cadeau à un pays voisin, la Syrie, pour qu'elle ne conteste pas la première guerre du Golfe.

Cet Occident qui nous défend aujourd'hui et nous permet de donner sens à notre marche est précisément le même qui nous a offert en pâture à un pays comme prix de son silence. Se réjouir aujourd'hui?

Et la paix, qu'en faire?

C'est dommage de naître juste avant une guerre civile, exactement avant, puisque l'incident déclencheur, ce fameux autobus mitraillé de Ain el Remmaneh a eu lieu le jour de mon troisième anniversaire, le 13 avril 1975; toute une vie durant: la guerre jusqu'au point de ne pas comprendre un concept comme celui de la paix. «La quoi?!...»

Un jour, pas très différents de tout ceux qui les a précédé, on m'a dit: «Voilà, c'est la paix !» Secrètement, je ne savais pas quoi en faire, je me débattait avec l'allure plus franche, plus claire, plus familière que je trouvais à la guerre, comparée à cette dite paix, mais j'avais honte de le dire. Une paix forcée, comme le viol d'une petite fille: au Moyen-Orient, on tait ce genre de chose.

Je voudrais bien comprendre, que les pays qui connaissent la paix et rien de la guerre m'expliquent pourquoi, après la fin d'une guerre civile si longue, une fin que nous avons quand même attendue

25 ans, pourquoi cette fin n'a pas été marquée par un événement comme cette manifestation, pourquoi n'avons-nous pas dansé et chanté? Comment cela se fait-il que ça nous ait pris un certain temps avant de réaliser que la guerre était finie? Ça se finit comme ça, une guerre?

La paix? Quelle paix? La guerre était finie et nous ne le savions pas. La majorité ne le savait pas, la majorité voulait autre chose. Autre chose qu'une mainmise syrienne qui pèse sur notre dignité et une crise économique qui obstrue notre avenir.

J'avais 18 ans lorsque cette fin invisible de cette guerre est arrivée et j'aurais voulu fêter. J'en aurai 33 le 13 avril. Les préparatifs ont un peu tardé. Mais ce n'est pas grave, je suis encore jeune, j'ai encore le temps de connaître une vie sereine dans mon pays mais en voyant cette marée humaine, je crains pour ceux qui ont 18 ans aujourd'hui.

Notre pays ne peut pas présumer de lui. Ne peut pas s'arracher à l'inquiétude; il a trop longtemps été effrayé pour devenir léger et joyeux sans arrière-pensée. Alors, moi, très simple citoyenne libanaise, je crains que quelque chose n'arrive et que la «communauté internationale», si changeante, ne change subitement d'avis. Le Liban est si beau qu'il peut être une magnifique monnaie d'échange pour de menus services.

Elle est belle la lumière du printemps, au Liban, douce et chaude, ils étaient beaux, à la manifestation, les drapeaux rouge et blanc. J'aurai aimé que vous soyez là pour voir comment le coeur d'une ville peut se remettre à battre quand moins d'un million de personnes, souvent jeunes, marchent sur la musique pleine de fougue de Ziad Boutros avec la voix de sa soeur Julia priant « je respire la liberté, ne me prive pas de cet air».

La manifestation, qu'elle contribue à remettre les Syriens à leur place ou pas, tenait lieu, pour moi, de fête. Celle qui peut marquer la fin de la guerre, la fin d'une ère.
 
 
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