Commandites - Dépenses secrètes en territoire libéral
Le programme fédéral des commandites a servi à financer des activités et des événements dans les circonscriptions de l'ex-premier ministre, Jean Chrétien, et de l'ex-ministre des Travaux publics, Alfonso Gagliano, sans que subsiste de preuve écrite de ces dépenses de fonds publics.
La commission Gomery a levé en partie le voile sur les retombées concrètes du programme pour la machine libérale, hier avec le témoignage de Gilles-André Gosselin, dont l'agence de publicité a géré une enveloppe de 568 750 $ pour des «événements inattendus» en 1998-99. Des événements aussi imprévus que le centenaire de la ville de Grand-Mère, la Classique internationale de canots de la Mauricie, le Festival d'été de Shawinigan-Sud ou la réalisation de l'Agenda multiculturel 1999.
Dans les mois suivant l'élection des libéraux, cette enveloppe a été dépensée au tiers dans la région de Jean Chrétien, natif de Shawinigan, au tiers au sein de la communauté italienne de Montréal, à laquelle M. Gagliano est intimement lié, et au tiers ailleurs.
Il faut éplucher les documents internes de Gosselin Communications stratégiques, l'agence de Gilles-André Gosselin, pour connaître la nature précise des projets financés dans la catégorie fourre-tout des «événements inattendus». Gilles-André Gosselin ignorait lui-même l'utilisation de ces fonds puisqu'il était en congé de maladie lorsque les contrats ont été signés entre le ministère des Travaux publics et son agence, a-t-il témoigné hier. Tout au plus l'abondance de clients «italiens» suscitait-elle de petites blagues au bureau.
La nécessité d'accroître la visibilité du gouvernement fédéral au Québec a répondu aux intérêts immédiats de certains membres influents du Parti libéral du Canada, selon les documents mis en preuve hier à la commission d'enquête sur le programme des commandites. Et Gilles-André Gosselin, dont le témoignage ne fait que commencer, semble pris au carrefour de ces intérêts concordants.
Grâce à l'agence de M. Gosselin, l'Association italienne canadienne du village de Saint-Martin a reçu une commandite de 6850 $ pour installer un plaque de bronze sur la «piazza Canada» (place Canada) dans ce village de Sicile, une région dont M. Gagliano est originaire. Le président de l'Association a demandé de l'aide financière au ministre Gagliano lui-même, dans une lettre datée du 2 novembre 1998. La commandite n'a pas été acheminée directement à l'Association italienne canadienne du village de Saint-Marin; elle a plutôt transité par le Bal des neiges, un événement hivernal se déroulant à Ottawa, selon une procédure qui n'a pas encore été expliquée clairement devant la commission Gomery.
Un autre homme riche
Gilles-André Gosselin a par ailleurs mis 3,2 millions de dollars dans sa poche en deux ans seulement grâce au programme fédéral des commandites... à sa plus grande surprise.
La bonne fortune a pourchassé ce publicitaire de 57 ans. Le 18 mars 1997, il envoyait pour la première fois le dossier de son entreprise, Gosselin Communication stratégiques, au directeur du programme des commandites au ministère des Travaux publics, Charles Guité, un homme qu'il connaissait bien pour avoir travaillé à ses côtés dans la fonction publique, en 1985-86.
Cinq semaines plus tard, le 28 avril, sa firme devenait une agence autorisée du gouvernement et recevait le jour même ses premiers contrats. M. Gosselin avait pris soin d'ouvrir un bureau à Ottawa le 1er avril, mais il assure que cette décision d'affaires a été prise de façon indépendante. Charles Guité ne lui a fait «aucune promesse», a-t-il dit. M. Guité lui a cependant permis de s'enrichir au-delà de toute espérance. En aménageant de nouveaux bureaux à Ottawa, Gilles-André Gosselin s'attendait à bénéficier de contrats annuels de 200 000 à 300 000 $ tout au plus. «Je n'aurais jamais, mais jamais imaginé qu'il me tomberait un truc semblable sur la tête», a-t-il avoué hier.
Ce «truc», c'est le programme fédéral des commandites et sa manne. En 1997-98 et 1998-99, Gosselin Communications stratégiques a obtenu 21,2 millions de dollars en contrats de commandite du ministère des Travaux publics. Le chiffre d'affaires tournait autour de 250 000 $ pour l'année fiscale précédente. Sur les 21,2 millions, l'agence a acheminé des commandites de 11,3 millions, elle a perçu des commissions de 1,4 million et elle a facturé 8,2 millions en coûts de production et honoraires.
Durant ces deux années fastes, Gilles-André Gosselin s'est octroyé des salaires de 87 093 $ et 145 474 $ auxquels s'ajoutent des primes de 470 000 $ et 2,5 millions. M. Gosselin a vendu son entreprise à Groupaction le 1er octobre 1998, mais il a conservé un poste, sans description de tâche, assorti d'un salaire annuel de 200 000 $.
Pour gagner sa reconnaissance auprès du ministère des Travaux publics, Gilles-André Gosselin a dû mentir. Dans la présentation de son entreprise, il liste 12 employés à son actif, alors qu'il n'en a aucun. Il évalue à 1,25 million de dollars le chiffre d'affaires que sa compagnie pourrait dégager à Ottawa, une affirmation lancée en l'air. Gilles-André Gosselin reconnaît aujourd'hui qu'il a «étiré un peu l'élastique». «C'était pas casher», a dit cet ancien journaliste de la Société Radio-Canada et ancien directeur du Centre d'édition du gouvernement du Canada. Le témoignage de M. Gosselin se poursuit aujourd'hui; le procureur de la commission Gomery, Guy Cournoyer, a effleuré à peine hier le volumineux dossier de son agence.
Lafleur, suite et fin
L'examen du dossier de Jean Lafleur Communication Marketing (JLCM) et de ses compagnies satellites a par ailleurs pris fin hier avec le témoignage d'un ancien employé, Stéphane Guertin. Celui-ci a minimisé le nombre d'exemplaires de L'Encyclopédie du Canada envoyés au recyclage lors de l'acquisition de JLCM par Groupaction. Selon lui, 300 volumes auraient été détruits au lieu de 1500, une affirmation dont il ne peut prouver l'absolue certitude. M. Guertin, responsable de ce projet, croyait que les ouvrages restants avaient été distribués aux employés de Groupaction. Jamais il n'aurait permis qu'ils soient mis au pilonnage, a-t-il assuré.
L'Encyclopédie du Canada a enfin révélé d'autres de ses secrets. C'est finalement la Société canadienne des Postes, un des principaux clients de JLCM, qui en a assuré la distribution à la place de Travail sans frontière. Choisie sans appels de candidatures, Postes Canada a facturé 43 185 $ pour ce service. Fidèle à son habitude, l'agence de Jean Lafleur s'est pris une commission de 17,65 % (7622 $). Fait à souligner, JLCM avait déjà obtenu 135 000 $ supplémentaires pour assurer justement la distribution de L'Encyclopédie.
L'ouvrage, imprimé à 15 000 exemplaires en 2000-01, ne manque pas de détails savoureux. Il consacre une bonne demi-page au premier ministre de l'époque, Jean Chrétien, dépeint comme un «orateur expressif et convaincant», qui a la faveur populaire aussi bien au Québec que dans le reste du Canada. «S'exprimant dans une langue imagée et populaire, en français comme en anglais, il sait toucher son auditoire», nous apprend l'ouvrage qui vante les exploits politiques de M. Chrétien, exception faite de la courte victoire du NON lors du référendum de 1995.
La commission Gomery a levé en partie le voile sur les retombées concrètes du programme pour la machine libérale, hier avec le témoignage de Gilles-André Gosselin, dont l'agence de publicité a géré une enveloppe de 568 750 $ pour des «événements inattendus» en 1998-99. Des événements aussi imprévus que le centenaire de la ville de Grand-Mère, la Classique internationale de canots de la Mauricie, le Festival d'été de Shawinigan-Sud ou la réalisation de l'Agenda multiculturel 1999.
Dans les mois suivant l'élection des libéraux, cette enveloppe a été dépensée au tiers dans la région de Jean Chrétien, natif de Shawinigan, au tiers au sein de la communauté italienne de Montréal, à laquelle M. Gagliano est intimement lié, et au tiers ailleurs.
Il faut éplucher les documents internes de Gosselin Communications stratégiques, l'agence de Gilles-André Gosselin, pour connaître la nature précise des projets financés dans la catégorie fourre-tout des «événements inattendus». Gilles-André Gosselin ignorait lui-même l'utilisation de ces fonds puisqu'il était en congé de maladie lorsque les contrats ont été signés entre le ministère des Travaux publics et son agence, a-t-il témoigné hier. Tout au plus l'abondance de clients «italiens» suscitait-elle de petites blagues au bureau.
La nécessité d'accroître la visibilité du gouvernement fédéral au Québec a répondu aux intérêts immédiats de certains membres influents du Parti libéral du Canada, selon les documents mis en preuve hier à la commission d'enquête sur le programme des commandites. Et Gilles-André Gosselin, dont le témoignage ne fait que commencer, semble pris au carrefour de ces intérêts concordants.
Grâce à l'agence de M. Gosselin, l'Association italienne canadienne du village de Saint-Martin a reçu une commandite de 6850 $ pour installer un plaque de bronze sur la «piazza Canada» (place Canada) dans ce village de Sicile, une région dont M. Gagliano est originaire. Le président de l'Association a demandé de l'aide financière au ministre Gagliano lui-même, dans une lettre datée du 2 novembre 1998. La commandite n'a pas été acheminée directement à l'Association italienne canadienne du village de Saint-Marin; elle a plutôt transité par le Bal des neiges, un événement hivernal se déroulant à Ottawa, selon une procédure qui n'a pas encore été expliquée clairement devant la commission Gomery.
Un autre homme riche
Gilles-André Gosselin a par ailleurs mis 3,2 millions de dollars dans sa poche en deux ans seulement grâce au programme fédéral des commandites... à sa plus grande surprise.
La bonne fortune a pourchassé ce publicitaire de 57 ans. Le 18 mars 1997, il envoyait pour la première fois le dossier de son entreprise, Gosselin Communication stratégiques, au directeur du programme des commandites au ministère des Travaux publics, Charles Guité, un homme qu'il connaissait bien pour avoir travaillé à ses côtés dans la fonction publique, en 1985-86.
Cinq semaines plus tard, le 28 avril, sa firme devenait une agence autorisée du gouvernement et recevait le jour même ses premiers contrats. M. Gosselin avait pris soin d'ouvrir un bureau à Ottawa le 1er avril, mais il assure que cette décision d'affaires a été prise de façon indépendante. Charles Guité ne lui a fait «aucune promesse», a-t-il dit. M. Guité lui a cependant permis de s'enrichir au-delà de toute espérance. En aménageant de nouveaux bureaux à Ottawa, Gilles-André Gosselin s'attendait à bénéficier de contrats annuels de 200 000 à 300 000 $ tout au plus. «Je n'aurais jamais, mais jamais imaginé qu'il me tomberait un truc semblable sur la tête», a-t-il avoué hier.
Ce «truc», c'est le programme fédéral des commandites et sa manne. En 1997-98 et 1998-99, Gosselin Communications stratégiques a obtenu 21,2 millions de dollars en contrats de commandite du ministère des Travaux publics. Le chiffre d'affaires tournait autour de 250 000 $ pour l'année fiscale précédente. Sur les 21,2 millions, l'agence a acheminé des commandites de 11,3 millions, elle a perçu des commissions de 1,4 million et elle a facturé 8,2 millions en coûts de production et honoraires.
Durant ces deux années fastes, Gilles-André Gosselin s'est octroyé des salaires de 87 093 $ et 145 474 $ auxquels s'ajoutent des primes de 470 000 $ et 2,5 millions. M. Gosselin a vendu son entreprise à Groupaction le 1er octobre 1998, mais il a conservé un poste, sans description de tâche, assorti d'un salaire annuel de 200 000 $.
Pour gagner sa reconnaissance auprès du ministère des Travaux publics, Gilles-André Gosselin a dû mentir. Dans la présentation de son entreprise, il liste 12 employés à son actif, alors qu'il n'en a aucun. Il évalue à 1,25 million de dollars le chiffre d'affaires que sa compagnie pourrait dégager à Ottawa, une affirmation lancée en l'air. Gilles-André Gosselin reconnaît aujourd'hui qu'il a «étiré un peu l'élastique». «C'était pas casher», a dit cet ancien journaliste de la Société Radio-Canada et ancien directeur du Centre d'édition du gouvernement du Canada. Le témoignage de M. Gosselin se poursuit aujourd'hui; le procureur de la commission Gomery, Guy Cournoyer, a effleuré à peine hier le volumineux dossier de son agence.
Lafleur, suite et fin
L'examen du dossier de Jean Lafleur Communication Marketing (JLCM) et de ses compagnies satellites a par ailleurs pris fin hier avec le témoignage d'un ancien employé, Stéphane Guertin. Celui-ci a minimisé le nombre d'exemplaires de L'Encyclopédie du Canada envoyés au recyclage lors de l'acquisition de JLCM par Groupaction. Selon lui, 300 volumes auraient été détruits au lieu de 1500, une affirmation dont il ne peut prouver l'absolue certitude. M. Guertin, responsable de ce projet, croyait que les ouvrages restants avaient été distribués aux employés de Groupaction. Jamais il n'aurait permis qu'ils soient mis au pilonnage, a-t-il assuré.
L'Encyclopédie du Canada a enfin révélé d'autres de ses secrets. C'est finalement la Société canadienne des Postes, un des principaux clients de JLCM, qui en a assuré la distribution à la place de Travail sans frontière. Choisie sans appels de candidatures, Postes Canada a facturé 43 185 $ pour ce service. Fidèle à son habitude, l'agence de Jean Lafleur s'est pris une commission de 17,65 % (7622 $). Fait à souligner, JLCM avait déjà obtenu 135 000 $ supplémentaires pour assurer justement la distribution de L'Encyclopédie.
L'ouvrage, imprimé à 15 000 exemplaires en 2000-01, ne manque pas de détails savoureux. Il consacre une bonne demi-page au premier ministre de l'époque, Jean Chrétien, dépeint comme un «orateur expressif et convaincant», qui a la faveur populaire aussi bien au Québec que dans le reste du Canada. «S'exprimant dans une langue imagée et populaire, en français comme en anglais, il sait toucher son auditoire», nous apprend l'ouvrage qui vante les exploits politiques de M. Chrétien, exception faite de la courte victoire du NON lors du référendum de 1995.
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