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L'université sur la place publique

Cette grève n'est pas un geste irréfléchi

Pascale Bédard, Myriam Berthelet, Éric Duhaime, Amélie Groleau - Étudiants à la maîtrise en sociologie, Université du Québec à Montréal  9 mars 2005 
Depuis le 1er mars 2005, 45 000 étudiants des niveaux collégial et universitaire sont en grève. Cette grève générale a été votée afin que le gouvernement Charest revoie ses positions face aux compressions de 103 millions de dollars effectuées dans le régime des prêts et bourses, entre autres revendications. Nous croyons que la grève est un moment privilégié afin d'entamer une réflexion plus large sur la place accordée à l'université dans la société québécoise. [...]

Le Québec est fier de sa Révolution tranquille, qui a permis la démocratisation de l'éducation. La naissance d'un ministère spécifique à ce domaine dans les années 60, la création des cégeps et celle de nouvelles universités à vocation plus populaire comme le réseau de l'Université du Québec sont autant d'éléments qui fondent cette fierté.

Cependant, 40 ans plus tard, que reste-t-il de cet esprit démocratique alors que l'accessibilité des études universitaires est constamment compromise par des mesures portant atteinte au droit à l'éducation: menace de dégel des frais de scolarité, augmentation des frais afférents, accroissement de l'endettement étudiant, etc.?

Quelle augmentation de budget?

Il est intéressant de remarquer que lors du dévoilement du dernier budget provincial, le 30 mars 2004, Yves Séguin, alors ministre des Finances, se targuait d'augmenter le budget alloué à l'éducation de 2,7 %. Ces 309 millions ont bien été investis quelque part, mais où? Pourquoi n'en ressentons-nous pas les effets? Pourquoi certains cours universitaires sont-ils de plus en plus surchargés? Pourquoi les directions des universités prennent-elles le soin de «rationaliser» les choix de cours, faute de budget?

Cet argent aurait-il été investi exclusivement aux niveaux primaire, secondaire et collégial? À constater le début des moyens de pression chez les enseignants du primaire et du secondaire ainsi que l'empressement des associations collégiales à rejoindre le mouvement de grève, il nous semble bien que cette fameuse augmentation des budgets n'est pas plus facile à déceler au sein de ces différents milieux.

Et pourquoi alors, si le budget de l'éducation augmente, est-il nécessaire d'endetter davantage les étudiants en coupant le régime des prêts et bourses? Pour les responsabiliser davantage? Eh bien, cet argument est de trop. Nous sommes la «génération responsable»: la dégradation de l'environnement menant au réchauffement de la planète, les risques de plus en plus élevés de pandémies et les défis du vieillissement de la population ne sont que quelques éléments de notre reluisant avenir, de nos «responsabilités» à venir.

Nous sommes déjà responsables des erreurs passées. Est-il vraiment nécessaire de nous responsabiliser davantage en hypothéquant notre avenir? En fait, il s'agit plutôt d'une déresponsabilisation de l'État envers l'éducation publique par l'établissement de politiques néolibérales.

Le savoir à privilégier

Pour réfléchir à ces nouveaux défis qui attendent notre société, la poursuite d'une réflexion globale et critique est indispensable. Nous devons être en mesure de tirer les leçons de l'histoire, de comprendre les origines de l'ordre économique qui nous gouverne et les logiques qui le sous-tendent afin d'élaborer de nouvelles conceptions du monde.

Malheureusement, dans l'ordre actuel des choses, tout doit aller plus vite. Le savoir doit s'adapter à la réalité constamment en changement et les savoir-faire gestionnaires apparaissent comme la nouvelle panacée alors que les savoirs universalistes comme la philosophie, l'histoire ou la sociologie sont taxés de se limiter à un pelletage de nuages idéaliste.

La réflexion à long terme sur la globalité de l'expérience humaine et la recherche du sens de nos actions sociales seraient devenues des activités futiles, improductives et inutiles. Ainsi en serait-il également de l'art, des lettres et de la physique fondamentale... Notre époque est-elle donc présomptueuse au point de croire n'avoir plus besoin de retourner aux fondements de nos cultures, s'engageant dans une fuite en avant sans retour réflexif? [...]

Dans la roue perpétuelle des innovations, du changement, de la technologie et des progrès scientifiques, n'oublions-nous pas qu'il est primordial de penser ces changements? N'oublions-nous pas que cette réflexion est aussi riche et aussi fondamentale pour le développement de la culture humaine que tous les progrès technologiques possibles? D'où la nécessité de préserver le financement public des universités.

La rhétorique politique actuelle, nous la connaissons: «le gouvernement n'a pas d'argent». Tout ce qui pouvait être investi l'a déjà été dans les deux grandes priorités que sont la santé et l'éducation. Ceci est alarmant à plusieurs égards. Compte tenu des efforts investis dans les domaines «prioritaires», il n'est pas étonnant que les domaines «non prioritaires», tels le monde de la culture et le milieu écologique, crient haut et fort leur indignation.

Quelle est la cohérence d'un gouvernement qui n'est pas en mesure d'assumer l'importance des priorités qu'il s'est lui-même fixées? De l'argent, au Québec, il y en a. La question est alors celle-ci: comment souhaitons-nous répartir cette richesse? Il s'agit bien d'un choix de société.

L'éducation, à n'importe quel niveau, n'est pas un privilège. Les choix idéologiques du gouvernement ne devraient pas condamner les étudiants à un surendettement exponentiel, les contraignant à vivre pauvrement non seulement pendant mais également après leurs études. En tant qu'étudiants, nous sommes convaincus d'enrichir la culture québécoise grâce à nos acquis et par nos efforts.

Cette grève n'est pas un geste irréfléchi: elle symbolise le ras-le-bol des étudiants face au peu de cas que l'on fait de leur situation dans la société et du peu de reconnaissance dont bénéficie leur statut au Québec. Nous sommes l'avenir. Et nous sommes prêts à porter ce débat sur la place publique.
 
 
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