Bouclier antimissile: Martin se méfiait des Américains
Nouveaux reproches de Washington à l’endroit d’Ottawa
Alec Castonguay
7 mars 2005
Ottawa — Les États-Unis ont accusé le Canada hier d'avoir changé de position à la dernière minute en refusant de les suivre dans le projet de bouclier antimissile, puisque tous les signes convergeaient vers une participation canadienne. Cette volte-face explique en grande partie l'irritation de la Maison-Blanche, a déclaré hier l'ambassadeur américain à Ottawa, Paul Cellucci.
Cette nouvelle charge américaine a rattrapé Paul Martin à la clôture du congrès libéral. Bombardé de questions à l'occasion d'une de ses rares conférences de presse, le premier ministre a avoué que le Canada avait tourné le dos aux États-Unis parce qu'il ne faisait pas confiance à son voisin quant à l'évolution du bouclier. Même en disant oui, les États-Unis n'en auraient fait qu'à leur tête, et Ottawa n'aurait pas été consulté sur la suite des choses, ce qui n'est pas dans l'intérêt du pays, a soutenu Paul Martin.
«Le bouclier antimissile est un projet en évolution, et on ne sait jamais quelles seront les demandes d'un projet en évolution, parce que ça va changer, a-t-il affirmé. Personne ne peut qualifier ou quantifier [ces demandes] aujourd'hui.»
Talonné par les journalistes, le premier ministre a poussé plus loin ses explications, révélant qu'il n'avait jamais eu de garanties des Américains que le Canada aurait son mot à dire dans le développement du projet. Cette incertitude l'a empêché de lancer le pays dans l'aventure. «On a pris notre décision parce qu'on voulait contrôler notre propre situation, a-t-il dit. Un projet en évolution, c'est bon pour celui qui le contrôle, mais ce n'est pas le Canada qui va le contrôler.»
L'avenir était trop incertain pour prendre le risque, a-t-il répété. «C'est impossible de dire quelles seront les demandes dans deux ou trois ans. C'est facile pour celui qui a le contrôle, les États-Unis, mais pas pour les Canadiens. On ne voulait pas embarquer dans quelque chose aujourd'hui et trouver une situation différente dans deux ou trois ans. La souveraineté de notre pays dépend des décisions que nous sommes capables de prendre en notre faveur», a tranché le premier ministre.
À ceux qui s'inquiètent de voir maintenant les États-Unis décider seuls du développement du bouclier sans que le Canada puisse dire un mot sur ce projet déployé à sa frontière, notamment sur une éventuelle arsenalisation de l'espace, Paul Martin avait une réponse simple et sans équivoque. «Les États-Unis vont prendre les décisions définitives sur le bouclier, mais cela aurait été le cas que nous soyons à la table ou non», a-t-il soutenu.
Le premier ministre a précisé que le Canada «ne jugeait pas» les Américains dans ce dossier. «Ils ont le droit de prendre les moyens pour se défendre. Nous comprenons que leur sécurité est importante, surtout en tant que superpuissance. Mais j'ai dit au président américain que le Canada prenait ses décisions dans son intérêt, suivant ses propres valeurs et en défendant sa souveraineté. C'est comme ça que nous restons l'allié que tous les pays veulent avoir», a-t-il souligné.
C'est grâce au Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD) que le Canada pourra être tenu au courant de l'évolution du projet, a dit Paul Martin. «L'amendement au NORAD était très important pour nous et pour les États-Unis. C'est avec ce mécanisme que nous pourrons influer sur les décisions sur notre protection», a expliqué le premier ministre.
Nouvelle charge de Cellucci
Ces déclarations de Paul Martin sur le bouclier antimissile, les premières depuis l'annonce de la décision canadienne le 24 février dernier, faisaient écho à une nouvelle charge de Washington menée hier par l'ambassadeur américain à Ottawa, Paul Cellucci.
Sur les ondes du réseau de télévision CTV, le plus haut diplomate américain au Canada a accusé Ottawa d'avoir brusquement changé d'idée sur le bouclier en refusant de suivre les États-Unis. Tous les signaux envoyés par l'administration Martin depuis des mois convergeaient vers une participation canadienne, a soutenu Paul Cellucci. De la modification au NORAD jusqu'aux déclarations personnelles de Paul Martin en 2003, lui qui était très favorable au projet, tout y était. «On nous avait clairement donné cette impression depuis un bon bout de temps», a-t-il dit sans faire de détour.
L'ambassadeur a affirmé que les États-Unis continuaient d'être «perplexes» devant cette volte-face. «Nous étions certains depuis un bon moment que le Canada voulait participer, c'était dans l'intérêt de la souveraineté du Canada de participer», a-t-il poursuivi. Ottawa est perdant avec cette décision, selon lui, puisqu'il «perd son siège à la table». «Ça nous laisse dans une situation où le Canada participe au NORAD et à la détection des missiles qui vont vers l'Amérique du Nord et le Canada, mais quand viendra le temps de prendre la décision de l'abattre, le Canada quittera la table et nous laissera choisir», a lancé l'ambassadeur sur un ton cassant.
Conversation Bush-Martin
Cette sortie de Paul Cellucci confirme que l'éponge n'est pas totalement passée dans ce dossier et que Washington digère encore mal l'affront canadien. D'ailleurs, selon nos informations, l'appel de George W. Bush fait à Paul Martin samedi matin n'était pas en lien avec le bouclier antimissile et ne visait pas à célébrer une réconciliation.
Même si Paul Martin avait téléphoné à la Maison-Blanche dès le 24 février dernier pour expliquer le refus canadien, George W. Bush n'a pas cru bon de répondre à l'appel du premier ministre. C'est plutôt pour parler de l'embargo sur le boeuf canadien que le président a pris le soin de téléphoner à son homologue. «Bush a appelé pour parler du boeuf, pour rappeler que sa position était en faveur d'une ouverture de la frontière malgré la position prise par le Sénat américain», a expliqué au Devoir Mélanie Gruer, l'attachée de presse de Paul Martin.
Ce n'est qu'après coup, dans cette conversation d'une vingtaine de minutes, que les deux hommes ont abordé pêle-mêle différents sujets, dont le bouclier antimissile. «Ils ont aussi parlé du bouclier parce que le président a vu le traitement médiatique négatif fait aux États-Unis après la décision», a souligné Mélanie Gruer. Une référence aux prestigieux New York Times et Wall Street Journal qui ont tous les deux démoli la décision canadienne en éditorial. Les deux hommes ont rapidement fait le tour du sujet, le président ne voulant pas s'étendre sur l'ampleur de son irritation. Martin et Bush ont convenu de «regarder vers l'avant» et de laisser ce différend de côté.
Pour faire passer la pilule, Paul Martin a souligné à George W. Bush l'effort canadien sur les dépenses militaires inscrites dans le dernier budget et a rappelé que le pays jouerait pleinement son rôle dans la protection du continent et sur la scène internationale. Les deux chefs d'État ont aussi discuté de l'OTAN et de la situation en Iran et au Proche-Orient. Les deux pays ont convenu que la diplomatie était la voie à suivre dans cette région du monde.
Bref, la moitié de la conversation a porté sur les affaires internationales. «Aucune mauvaise humeur» n'était visible, selon Mélanie Gruer, même si Bush a bien pris soin de préciser sa «déception» de voir le Canada dire non au bouclier antimissile.
Cette nouvelle charge américaine a rattrapé Paul Martin à la clôture du congrès libéral. Bombardé de questions à l'occasion d'une de ses rares conférences de presse, le premier ministre a avoué que le Canada avait tourné le dos aux États-Unis parce qu'il ne faisait pas confiance à son voisin quant à l'évolution du bouclier. Même en disant oui, les États-Unis n'en auraient fait qu'à leur tête, et Ottawa n'aurait pas été consulté sur la suite des choses, ce qui n'est pas dans l'intérêt du pays, a soutenu Paul Martin.
«Le bouclier antimissile est un projet en évolution, et on ne sait jamais quelles seront les demandes d'un projet en évolution, parce que ça va changer, a-t-il affirmé. Personne ne peut qualifier ou quantifier [ces demandes] aujourd'hui.»
Talonné par les journalistes, le premier ministre a poussé plus loin ses explications, révélant qu'il n'avait jamais eu de garanties des Américains que le Canada aurait son mot à dire dans le développement du projet. Cette incertitude l'a empêché de lancer le pays dans l'aventure. «On a pris notre décision parce qu'on voulait contrôler notre propre situation, a-t-il dit. Un projet en évolution, c'est bon pour celui qui le contrôle, mais ce n'est pas le Canada qui va le contrôler.»
L'avenir était trop incertain pour prendre le risque, a-t-il répété. «C'est impossible de dire quelles seront les demandes dans deux ou trois ans. C'est facile pour celui qui a le contrôle, les États-Unis, mais pas pour les Canadiens. On ne voulait pas embarquer dans quelque chose aujourd'hui et trouver une situation différente dans deux ou trois ans. La souveraineté de notre pays dépend des décisions que nous sommes capables de prendre en notre faveur», a tranché le premier ministre.
À ceux qui s'inquiètent de voir maintenant les États-Unis décider seuls du développement du bouclier sans que le Canada puisse dire un mot sur ce projet déployé à sa frontière, notamment sur une éventuelle arsenalisation de l'espace, Paul Martin avait une réponse simple et sans équivoque. «Les États-Unis vont prendre les décisions définitives sur le bouclier, mais cela aurait été le cas que nous soyons à la table ou non», a-t-il soutenu.
Le premier ministre a précisé que le Canada «ne jugeait pas» les Américains dans ce dossier. «Ils ont le droit de prendre les moyens pour se défendre. Nous comprenons que leur sécurité est importante, surtout en tant que superpuissance. Mais j'ai dit au président américain que le Canada prenait ses décisions dans son intérêt, suivant ses propres valeurs et en défendant sa souveraineté. C'est comme ça que nous restons l'allié que tous les pays veulent avoir», a-t-il souligné.
C'est grâce au Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD) que le Canada pourra être tenu au courant de l'évolution du projet, a dit Paul Martin. «L'amendement au NORAD était très important pour nous et pour les États-Unis. C'est avec ce mécanisme que nous pourrons influer sur les décisions sur notre protection», a expliqué le premier ministre.
Nouvelle charge de Cellucci
Ces déclarations de Paul Martin sur le bouclier antimissile, les premières depuis l'annonce de la décision canadienne le 24 février dernier, faisaient écho à une nouvelle charge de Washington menée hier par l'ambassadeur américain à Ottawa, Paul Cellucci.
Sur les ondes du réseau de télévision CTV, le plus haut diplomate américain au Canada a accusé Ottawa d'avoir brusquement changé d'idée sur le bouclier en refusant de suivre les États-Unis. Tous les signaux envoyés par l'administration Martin depuis des mois convergeaient vers une participation canadienne, a soutenu Paul Cellucci. De la modification au NORAD jusqu'aux déclarations personnelles de Paul Martin en 2003, lui qui était très favorable au projet, tout y était. «On nous avait clairement donné cette impression depuis un bon bout de temps», a-t-il dit sans faire de détour.
L'ambassadeur a affirmé que les États-Unis continuaient d'être «perplexes» devant cette volte-face. «Nous étions certains depuis un bon moment que le Canada voulait participer, c'était dans l'intérêt de la souveraineté du Canada de participer», a-t-il poursuivi. Ottawa est perdant avec cette décision, selon lui, puisqu'il «perd son siège à la table». «Ça nous laisse dans une situation où le Canada participe au NORAD et à la détection des missiles qui vont vers l'Amérique du Nord et le Canada, mais quand viendra le temps de prendre la décision de l'abattre, le Canada quittera la table et nous laissera choisir», a lancé l'ambassadeur sur un ton cassant.
Conversation Bush-Martin
Cette sortie de Paul Cellucci confirme que l'éponge n'est pas totalement passée dans ce dossier et que Washington digère encore mal l'affront canadien. D'ailleurs, selon nos informations, l'appel de George W. Bush fait à Paul Martin samedi matin n'était pas en lien avec le bouclier antimissile et ne visait pas à célébrer une réconciliation.
Même si Paul Martin avait téléphoné à la Maison-Blanche dès le 24 février dernier pour expliquer le refus canadien, George W. Bush n'a pas cru bon de répondre à l'appel du premier ministre. C'est plutôt pour parler de l'embargo sur le boeuf canadien que le président a pris le soin de téléphoner à son homologue. «Bush a appelé pour parler du boeuf, pour rappeler que sa position était en faveur d'une ouverture de la frontière malgré la position prise par le Sénat américain», a expliqué au Devoir Mélanie Gruer, l'attachée de presse de Paul Martin.
Ce n'est qu'après coup, dans cette conversation d'une vingtaine de minutes, que les deux hommes ont abordé pêle-mêle différents sujets, dont le bouclier antimissile. «Ils ont aussi parlé du bouclier parce que le président a vu le traitement médiatique négatif fait aux États-Unis après la décision», a souligné Mélanie Gruer. Une référence aux prestigieux New York Times et Wall Street Journal qui ont tous les deux démoli la décision canadienne en éditorial. Les deux hommes ont rapidement fait le tour du sujet, le président ne voulant pas s'étendre sur l'ampleur de son irritation. Martin et Bush ont convenu de «regarder vers l'avant» et de laisser ce différend de côté.
Pour faire passer la pilule, Paul Martin a souligné à George W. Bush l'effort canadien sur les dépenses militaires inscrites dans le dernier budget et a rappelé que le pays jouerait pleinement son rôle dans la protection du continent et sur la scène internationale. Les deux chefs d'État ont aussi discuté de l'OTAN et de la situation en Iran et au Proche-Orient. Les deux pays ont convenu que la diplomatie était la voie à suivre dans cette région du monde.
Bref, la moitié de la conversation a porté sur les affaires internationales. «Aucune mauvaise humeur» n'était visible, selon Mélanie Gruer, même si Bush a bien pris soin de préciser sa «déception» de voir le Canada dire non au bouclier antimissile.
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