dimanche 27 mai 2012 Dernière mise à jour 01h01
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Portée et influence du commentaire politique dans les médias québécois - Le cas de Claude Ryan, directeur du Devoir

Jean-Claude Leclerc - L'auteur, qui enseigne actuellement le journalisme à l'Université de Montréal tout en tenant une chronique au Devoir, a été éditorialiste à ce journal pendant 20 ans, dont huit pendant le mandat de M. Ryan.  7 mars 2005 
Extraits d'une présentation qui sera livrée dans le cadre du colloque «Ruptures et continuités de la société québécoise. Trajectoires de Claude Ryan», qui aura lieu mercredi et jeudi à l'Université de Montréal.

Claude Ryan, devenu éditorialiste, ne se trompe guère en voyant dans un journal «un moyen d'action extraordinaire» pour qui veut agir sur son époque. Surtout dans ces années fébriles de la Révolution tranquille, où rien ne semble impossible, le commentaire politique devrait même avoir une portée exceptionnelle. D'emblée, Ryan en est tout à fait conscient. Toutefois, les médias québécois de l'époque ne lui semblent pas jouer à cet égard un rôle très important. Sauf Le Devoir, bien entendu, auquel autrement il ne se serait pas associé. [...]

Pourtant, en 1962, Ryan surestime quelque peu Le Devoir en y voyant encore «un guide de la conscience collective canadienne-française». Certes, le nouveau directeur s'efforcera de sauvegarder les valeurs qui ont inspiré les fondateurs du journal. Il en donnera même une version moderne, dans un quotidien désormais non confessionnel. Mais Le Devoir ne sera plus, s'il ne le fut jamais, cette «sorte de magistrature morale» qu'il décrit à son arrivée rue Notre-Dame. [...]

Pas un arbitre

Dès avant Ryan, Le Devoir a cessé d'être un simple organe idéologique. Comme d'autres quotidiens, il devient un journal d'information, au meilleur sens du terme. Les faits lui importent, qu'ils plaisent ou pas, et non plus seulement «la bonne doctrine». Le journal de Bourassa restera pourtant un lieu de débats et d'idées. Mieux encore, Ryan y introduit, dans une page réservée à cette fin, la libre discussion des enjeux. Dès lors, réaction prévisible mais coûteuse, pour une partie des milieux religieux et nationalistes aux opinions bien arrêtées, le journal et son directeur paraissent avoir abandonné leur mission.

À peine en poste, Ryan en impose néanmoins comme analyste et critique, autant sinon plus que ses prédécesseurs. Mais il ne peut plus être l'arbitre du débat collectif dans une société où la majorité des catholiques quitte l'Église, et où maints nationalistes optent pour l'indépendance du Québec. Sur ces deux tendances lourdes de la dernière moitié du XXe siècle québécois, Ryan sera incapable d'avoir une influence décisive. Tout au plus la résistance qu'il leur oppose freinera les nouveaux dogmes en mal de dominer le Québec. Encore là, il réussira plus à ralentir la montée indépendantiste qu'à endiguer la ruée des classes moyennes d'après-guerre vers le consumérisme nord-américain.

Cette résistance de Ryan ne sera pas forcément réactionnaire. Elle va prendre deux formes. D'abord, Le Devoir accueille les opinions des autres autant qu'il propose les siennes propres. [...] Après avoir aussi été, à une autre époque, un foyer de préjugé et d'intolérance, Le Devoir devient un lieu exemplaire du nouveau pluralisme québécois.

Cette rupture avec la pensée autoritaire marque au Devoir la fin d'une longue tradition où l'on jugeait de tout à partir d'un principe ou d'une affiliation particulière. [...] La chose est nouvelle dans le catholicisme québécois, peu enclin à l'autocritique, tout comme dans le nationalisme, qui se radicalise. Mais ce Devoir ne fera guère école dans ces années tumultueuses alors que le Québec, cessant d'être unanime, se divise en plusieurs chapelles. [...]

À contre-courant

Et puis, Ryan lui-même maintient ouverte la discussion publique et l'enrichit en proposant des analyses et des orientations qui ne craignent pas, au besoin, d'aller à contre-courant. Dans un débat social comme celui de l'avortement, il aura contribué à faire basculer l'opinion publique en faveur du libre choix des femmes. Sur certains enjeux fondamentaux, comme la réforme constitutionnelle, la démocratisation du mode de scrutin, il aura semé des idées qui lui ont survécu. On les retrouve 30 ans plus tard dans le discours de groupes politiques. La plupart de ses propositions n'obtiendront toutefois pas le succès qu'on aurait pu attendre.

Pourtant, l'influence de Ryan sera décisive lors du rejet par le Québec de la réforme constitutionnelle arrêtée à Victoria en 1971. Quel que soit le jugement qu'on peut porter aujourd'hui sur ce tournant de l'histoire du pays, Le Devoir a été cette fois l'arbitre des choix du Québec. Sans avoir connu un succès aussi net, Ryan aura également dressé, un an plus tôt, lors de la crise d'Octobre, un barrage moral et politique important face au cabinet Trudeau et à la tentative de placer le Québec sous la loi martiale. Comme la plupart des gens de son époque, il aura cependant ignoré l'ampleur des mesures clandestines élaborées à Ottawa pour prévenir tant la sécession québécoise que l'agitation d'extrême gauche. [...]

De même, la Révolution tranquille ne peut moderniser le Québec sans qu'on mette fin à l'incompétence et à la corruption alors érigées en système. Sous Gérard Filion, le prédécesseur de Claude Ryan au Devoir, le journal avait donné un coup sévère au régime de l'Union nationale en faisant éclater le scandale du gaz naturel. Ryan accordera lui aussi une grande importance à l'intégrité dans les affaires publiques. Le Devoir suit de près les enquêtes sur diverses municipalités. Il fera tomber un chef de police à Montréal. On lui doit aussi, avec l'enquête publique sur le saccage de la Baie James, une certaine épuration du bâtiment, secteur en proie à une criminalité chronique. En matière électorale, il appuie les réformes démocratiques.

Pourtant, peu d'années après, l'État du Québec pactisera avec de nouvelles formes, plus subtiles, de corruption et de favoritisme. Ryan n'en est pas dupe, mais il ne saura plus trop comment reprendre la lutte. En réalité, Le Devoir est mobilisé, comme toute une génération le sera pendant trente ans, par la crise de l'unité nationale au Canada. Pendant que Ryan s'emploie à trouver des solutions aux problèmes constitutionnels, toute une classe profite de l'impasse politique et de ses interminables palabres pour s'installer dans le luxe d'une nouvelle bureaucratie. [...]
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Recherche complète sur le même sujet


Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012