Le nationalisme de Claude Ryan - Un lien entre le fédéralisme et le catholicisme?
Denis Monière - Professeur, Département de science politique, Université de Montréal
7 mars 2005
Extrait d'une présentation qui sera livrée dans le cadre du colloque «Ruptures et continuités de la société québécoise. Trajectoires de Claude Ryan», qui aura lieu mercredi et jeudi à l'Université de Montréal.
Le clivage politique de la société québécoise sur l'avenir politique du Québec ne serait-il pas lié à un clivage religieux? Les intellectuels associés au fédéralisme et au souverainisme seraient divisés par une ligne de partage religieuse, les premiers étant demeurés attachés aux valeurs du catholicisme et les seconds ayant opté pour une vision agnostique de la société. Il s'agirait bien sûr d'une relation de nature probabiliste et non pas déterministe.
Cette hypothèse est évoquée implicitement dans ce qui est présenté comme le testament spirituel de Claude Ryan où il cite les cas de Trudeau, Chrétien et lui-même, auxquels il faut ajouter de nombreux autres ténors du fédéralisme comme les Marc Lalonde, Jeanne Sauvé, Gérard Pelletier, Jean Marchand qui ont tous été de fervents catholiques (Mon testament spirituel, Montréal, Novalis, 2004).
À l'inverse, les chefs du mouvement souverainiste, les D'Allemagne, Bourgault, Lévesque, Parizeau ne sont pas reconnus pour leur allégeance au catholicisme.
Cela ne veut pas dire que tous les fédéralistes sont des catholiques, ni que tous les souverainistes sont des agnostiques, mais que le système intellectuel qui sous-tend ces deux visions a été construit à partir de modèles et de références conceptuelles différents. L'adhésion au fédéralisme ou à tout le moins la résistance au souverainisme reposerait sur un archétype religieux.
Je ne prétends pas que cette explication s'applique à toutes les sociétés catholiques, mais je pense qu'elle est opérationnelle au Canada français pour des raisons historiques liées au pacte colonial par lequel l'Église, après la Conquête, s'est engagée par son influence idéologique à conserver la loyauté des Canadiens à la couronne britannique en échange du maintien de ses privilèges.
La religion fonctionne à la transcendance, c'est-à-dire qu'elle fait accepter une vision du monde hiérarchisée, l'idée selon laquelle il y a un ordre supérieur de pouvoir auquel il faut se soumettre. À titre d'illustration, rappelons les propos éclairants de l'abbé Lartigue: «Soyez soumis à tous ceux qui nous gouvernent, quand même ils seraient injustes à votre égard, car c'est là la volonté de Dieu.»
Se prétendant universelle dans la continuité de l'empire romain, l'Église s'est toujours méfiée du principe de la souveraineté nationale parce qu'il suscitait l'émiettement de son autorité politique et pouvait menacer ses prérogatives temporelles.
Un modèle de référence
L'organisation de l'Église catholique sert de modèle de référence aux penseurs du nationalisme traditionnel pour justifier leur adhésion au fédéralisme parce qu'elle a réalisé l'unité des fidèles dans le maintien de la diversité des cultures. En prônant les vertus de l'amour et de la charité, elle a réussi à unir les différences pour atteindre un bien supérieur.
De la même façon, la fédération permet de prétendre faire le bien à une plus grande échelle; dès lors si on est croyant, on doit être plus porté à sacrifier son identité politique pour faire un plus grand bien. Se sacrifier soi-même pour le bien des autres n'est-ce pas le moyen idéal de se sanctifier?
Le refus de la séparation, le désir d'appartenir à une vaste communauté qui englobe le particulier sans toutefois le nier, tel est l'héritage idéologique de la pensée catholique. La perspective nationale quant à elle serait trop restreinte pour réaliser ces valeurs. Le catholicisme donnerait ainsi une prime de légitimité aux institutions fédérales et susciterait une résistance à l'idée de l'indépendance du Québec en refusant la portée universelle du concept de nation.
Certes, la Révolution tranquille a progressivement opéré la séparation du religieux et du politique, mais dans les consciences, l'influence de la religion n'a pas disparu par enchantement. Elle a pu modeler des dispositions favorables au fédéralisme.
C'est le modèle de l'universalisme catholique qui inspire la pensée politique de Claude Ryan, l'idée selon laquelle plusieurs cultures peuvent coexister de façon harmonieuse dans un tout structuré par une valeur suprême: la religion. En postulant que le modèle du catholicisme nourrit l'idéologie fédéraliste, nous rejoignons le point de vue de son biographe Aurélien Leclerc lorsqu'il affirme que la colonne vertébrale de la pensée de Ryan se trouve dans le catholicisme. Dès lors, il n'est pas étonnant que Claude Ryan incite le catholique à s'inspirer de l'Évangile dans son engagement politique.
Un esprit agnostique demeure réfractaire à cette logique de la transcendance. Il voit les institutions politiques, quelle que soit la nature du régime politique, comme des produits de rapports de forces et d'intérêts. Il ne se laisse pas abuser par les apparences de légitimité qui camouflent des rapports de domination. Il place la volonté humaine au centre de sa vision du monde.
Le clivage politique de la société québécoise sur l'avenir politique du Québec ne serait-il pas lié à un clivage religieux? Les intellectuels associés au fédéralisme et au souverainisme seraient divisés par une ligne de partage religieuse, les premiers étant demeurés attachés aux valeurs du catholicisme et les seconds ayant opté pour une vision agnostique de la société. Il s'agirait bien sûr d'une relation de nature probabiliste et non pas déterministe.
Cette hypothèse est évoquée implicitement dans ce qui est présenté comme le testament spirituel de Claude Ryan où il cite les cas de Trudeau, Chrétien et lui-même, auxquels il faut ajouter de nombreux autres ténors du fédéralisme comme les Marc Lalonde, Jeanne Sauvé, Gérard Pelletier, Jean Marchand qui ont tous été de fervents catholiques (Mon testament spirituel, Montréal, Novalis, 2004).
À l'inverse, les chefs du mouvement souverainiste, les D'Allemagne, Bourgault, Lévesque, Parizeau ne sont pas reconnus pour leur allégeance au catholicisme.
Cela ne veut pas dire que tous les fédéralistes sont des catholiques, ni que tous les souverainistes sont des agnostiques, mais que le système intellectuel qui sous-tend ces deux visions a été construit à partir de modèles et de références conceptuelles différents. L'adhésion au fédéralisme ou à tout le moins la résistance au souverainisme reposerait sur un archétype religieux.
Je ne prétends pas que cette explication s'applique à toutes les sociétés catholiques, mais je pense qu'elle est opérationnelle au Canada français pour des raisons historiques liées au pacte colonial par lequel l'Église, après la Conquête, s'est engagée par son influence idéologique à conserver la loyauté des Canadiens à la couronne britannique en échange du maintien de ses privilèges.
La religion fonctionne à la transcendance, c'est-à-dire qu'elle fait accepter une vision du monde hiérarchisée, l'idée selon laquelle il y a un ordre supérieur de pouvoir auquel il faut se soumettre. À titre d'illustration, rappelons les propos éclairants de l'abbé Lartigue: «Soyez soumis à tous ceux qui nous gouvernent, quand même ils seraient injustes à votre égard, car c'est là la volonté de Dieu.»
Se prétendant universelle dans la continuité de l'empire romain, l'Église s'est toujours méfiée du principe de la souveraineté nationale parce qu'il suscitait l'émiettement de son autorité politique et pouvait menacer ses prérogatives temporelles.
Un modèle de référence
L'organisation de l'Église catholique sert de modèle de référence aux penseurs du nationalisme traditionnel pour justifier leur adhésion au fédéralisme parce qu'elle a réalisé l'unité des fidèles dans le maintien de la diversité des cultures. En prônant les vertus de l'amour et de la charité, elle a réussi à unir les différences pour atteindre un bien supérieur.
De la même façon, la fédération permet de prétendre faire le bien à une plus grande échelle; dès lors si on est croyant, on doit être plus porté à sacrifier son identité politique pour faire un plus grand bien. Se sacrifier soi-même pour le bien des autres n'est-ce pas le moyen idéal de se sanctifier?
Le refus de la séparation, le désir d'appartenir à une vaste communauté qui englobe le particulier sans toutefois le nier, tel est l'héritage idéologique de la pensée catholique. La perspective nationale quant à elle serait trop restreinte pour réaliser ces valeurs. Le catholicisme donnerait ainsi une prime de légitimité aux institutions fédérales et susciterait une résistance à l'idée de l'indépendance du Québec en refusant la portée universelle du concept de nation.
Certes, la Révolution tranquille a progressivement opéré la séparation du religieux et du politique, mais dans les consciences, l'influence de la religion n'a pas disparu par enchantement. Elle a pu modeler des dispositions favorables au fédéralisme.
C'est le modèle de l'universalisme catholique qui inspire la pensée politique de Claude Ryan, l'idée selon laquelle plusieurs cultures peuvent coexister de façon harmonieuse dans un tout structuré par une valeur suprême: la religion. En postulant que le modèle du catholicisme nourrit l'idéologie fédéraliste, nous rejoignons le point de vue de son biographe Aurélien Leclerc lorsqu'il affirme que la colonne vertébrale de la pensée de Ryan se trouve dans le catholicisme. Dès lors, il n'est pas étonnant que Claude Ryan incite le catholique à s'inspirer de l'Évangile dans son engagement politique.
Un esprit agnostique demeure réfractaire à cette logique de la transcendance. Il voit les institutions politiques, quelle que soit la nature du régime politique, comme des produits de rapports de forces et d'intérêts. Il ne se laisse pas abuser par les apparences de légitimité qui camouflent des rapports de domination. Il place la volonté humaine au centre de sa vision du monde.
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