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L'homme politique français invité à enseigner à l'ENAP - Alain Juppé et le Québec: une affaire d'éthique ou de culture politique?

Jacques Palard - Directeur du Centre de recherche et d'études sur le Canada et le Québec en sciences sociales, Institut d'études de Bordeaux  26 février 2005 
«La visite attendue de M. Juppé aura un retentissement politique et économique qui traduit des liens qui unissent nos deux peuples.» (Lucien Bouchard, premier ministre du Québec, communiqué du 30 mai 1996, soit quelques jours avant la visite officielle au Québec d'Alain Juppé, premier ministre de la République française.)

«Incrédulité, perplexité, colère, honte, dépit: tels sont quelques-uns des sentiments que j'ai éprouvés en apprenant que la direction et une très forte majorité des professeurs de la prestigieuse École nationale d'administration publique du Québec (ENAP) avaient décidé d'accueillir parmi eux, pour un an, le politicien français déchu Alain Juppé.» (Gérard Bouchard, professeur au département des sciences humaines de l'Université du Québec à Chicoutimi, «Embauche d'Alain Juppé: l'ENAP a-t-elle perdu la tête?», Le Devoir, 12 et 13 février 2005.)

Le rapprochement de ces deux textes, écrits par deux frères, crée bien sûr une illusion d'optique: à l'évidence, la fonction de M. Juppé et sa position sociale et politique ont changé, comme ont changé, de ce fait même, les raisons qui le conduisent à envisager, hier et aujourd'hui, un séjour au Québec.

Une énigme

Ce raccourci dans le temps n'en révèle pas moins une énigme. Cette énigme est d'autant plus symptomatique que l'invitation à enseigner à l'ENAP a soulevé, au sein des universités, des attitudes vigoureuses et contraires, parfois collectives et sans doute, en matière de mobilisation, sans véritable équivalent au cours des années récentes. Peut-on rendre compte, et, si oui, comment, des tenants et aboutissants de cette affaire qui met aux prises — ce qui n'est certainement pas anodin — un homme politique français en voie de (re)conversion et un corps professionnel québécois?

Ce que se donne dès l'abord à voir, c'est un conflit de valeurs, sur fond d'arguments éthiques. Ce ne sont pas les compétences de M. Juppé qui sont mises en cause, non plus que l'intérêt que représenterait pour l'institution d'accueil son expérience politique dans le champ de l'administration publique et des relations internationales. Ce qui est mis en avant, c'est avant tout sa condamnation, pour des faits qui remontent à l'exercice de ses fonctions à la mairie de Paris.

Depuis ces faits, M. Juppé est devenu, en 1995, en un court laps de temps, tout à la fois premier ministre, maire de Bordeaux et président de la communauté urbaine de Bordeaux tout en exerçant les fonctions de président du principal parti du gouvernement qu'il dirige [...]. La condamnation de M. Juppé en décembre dernier à un an d'inéligibilité, assortie d'une peine de prison avec sursis de 14 mois, lui a fait perdre, pendant cette période, toute charge élective.

L'exemplarité

Pour nombre d'enseignants et d'étudiants québécois, cette condamnation le rend en outre inapte à occuper un poste d'enseignant, poste qui non seulement comporte la délivrance de connaissances à des fins de formation mais va également de pair avec une exigence d'exemplarité morale. Dans ces colonnes, Guy Rocher en a même fait récemment une question d'honneur: le métier de pédagogue commande le respect d'un contrat auquel on ne saurait faillir sans porter atteinte et à sa fonction et à son institution d'appartenance.

Un tel contrat agit comme par anticipation: les comportements passés sont garants des convictions et des pratiques présentes. S'y applique aussi une conception que l'on pourrait qualifier d'intégraliste: dans cette perspective, on ne saurait distinguer sans dommage l'homme public de l'homme privé.

D'aucuns verront là une forme de religion séculière — substitut de croyances religieuses naguère dominantes? L'«affaire Juppé» offre dès lors l'occasion à une partie de la communauté universitaire québécoise d'imposer — et de se rappeler à elle-même? — les limites de la discordance entre les divers champs d'activité, entre lesquels il ne saurait y avoir de solution de continuité.

Dans le tout premier numéro de la revue Éthique publique (printemps 1999), Claude Ryan évoquait le fréquent rappel par l'un de ses professeurs de «la parole de l'Écriture suivant laquelle tout homme a un côté fourbe et menteur». Et il en appelait en conséquence à un «esprit d'humilité, de tolérance et de retenue qui convient à une société démocratique». Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce point de vue n'est pas partagé par la plupart de ceux qui ont choisi de faire connaître leur position. Serait-il ainsi dans la mission de l'universitaire de mettre la barre plus haut que le journaliste et l'homme politique?

L'incompréhension

Par-delà cette question de l'éthique, ce qui paraît principalement en question, c'est une profonde différence entre les cultures politiques québécoise et française, singulièrement en ce qui concerne la conception des fonctions exercées dans l'espace public. Ce qui frappe, en effet, c'est la forte dissonance cognitive entre ce qui se lit dans les déclarations d'indignation, voire d'hostilité, qui visent M. Juppé et la réception que celui-ci s'estime en droit de recevoir, du moins si on s'accorde à reconnaître une égale bonne foi à chacune des parties.

Dans son «Blog-notes», en date du 21 février, l'ex-député-maire de Bordeaux se dit «abasourdi par le tumulte qu'a provoqué la décision de l'ENAP de [l']accueillir à Montréal» alors même qu'il entendait «servir, quelque part, ce qui a toujours été [sa] vocation: l'intérêt général». Il y dément l'engagement de démarches — qui ne sauraient donc être qualifiées d'infructueuses — auprès d'universités états-uniennes.

Mais à aucun moment et en raison même de sa posture de dénégation il ne fait véritablement écho à ce qui paraît pourtant être ce qu'il y a de plus fondamental dans l'expression critique des tribunes libres publiées, notamment, par Le Devoir; ou, plutôt, il met celles-ci sur le compte de la passion politique, «la plus terrible de toutes les passions».

C'est que, peut-être, le jugement qu'elles contiennent pourrait s'avérer difficilement audible sur cette rive-ci de l'Atlantique. Les cas ne manquent pas en France de personnalités politiques condamnées pour corruption ou malversation financière, et parfois à des peines de prison ferme, qui se sont ensuite présentées à nouveau avec succès devant leurs électeurs. On peut s'en étonner et s'en offusquer, mais c'est ainsi.

Cette attitude pourrait bien dénoter un type d'attentes à l'endroit de l'exercice des fonctions publiques, qui ne relève nullement de la recherche d'un absolu, ou de pratiques, au sens propre du terme, «impeccables». Tout se passe comme si la République et la démocratie — sans doute très perfectible mais que l'on sait imparfaite par nature — en avaient «vu d'autres». En tout état de cause, si une institution universitaire française avait décidé d'engager M. Juppé, on peut faire le pari que cela n'aurait déclenché aucune protestation publique d'importance de la part du corps enseignant.

On peut légitimement faire l'hypothèse selon laquelle la recherche éthique est liée à la conception que la société se fait de l'État et de ses missions, et donc à la fois des élus et de la fonction publique. Force est alors de constater que le climat d'incompréhension qui s'instaure entre M. Juppé et ses détracteurs québécois traduit une différence de premier plan entre les cultures politiques de nos deux pays. Et plus encore si on considère que l'éthique gouvernementale va au-delà de l'adoption d'un simple code déontologique et qu'elle a vocation à trouver son plein aboutissement dans une éthique réflexive des représentants de l'État.
 
 
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