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Libre opinion: La soirée des Jutra : francophonie ou joualophonie ?

Lionel Meney - Auteur du Dictionnaire québécois-français: pour mieux se comprendre entre francophones (Guérin, Montréal, 1999)  23 février 2005 
C'est la soirée des Jutra à la télévision de Radio-Canada. La grande fête du cinéma d'ici. L'occasion annuelle de montrer au monde ce que nous savons faire dans ce domaine.

Patrick Huard annonce la présence dans la salle de Frédéric Mitterrand, directeur des programmes de TV5: l'émission devrait être retransmise dans toute la francophonie par l'intermédiaire de la chaîne francophone mondiale. Frédéric Mitterrand se tortille dans son fauteuil, l'air contrarié. Il doit se demander quelle image de notre cinéma et de ses artisans cette soirée va projeter dans le reste de la francophonie.

Difficile dilemme pour un directeur de programmes: si la chaîne retransmet telle quelle l'émission, la plupart des francophones d'ailleurs vont «en perdre des grands bouttes»; si on la sous-titre pour qu'ils comprennent tout, elle risque de se faire accuser de colonialisme, d'impérialisme parisien, de mépriser notre langue, etc.

En effet, à quelle langue avons-nous eu droit? Au français standard d'ici, cher à nos aménagistes, c'est-à-dire «la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent [sic] à utiliser dans les situations de communication formelle» (dixit l'Association québécoise des professeurs de français)?

L'élite d'icitte...

Qu'on en juge par ce petit relevé de phrases et de mots entendus au cours de la soirée. Le dictionnaire anglais y est presque entièrement passé: ajustez votre appareil (plutôt que «réglez»); all right!; apprécier (comme dans l'expression «on apprécie beaucoup» plutôt que «nous sommes très reconnaissants»); anyway; une toune en B flat; backstage; check ben!; un beau clash de générations; come on!; cute («T'es pas mal cute, tu sais!», version québécoise de «T'as de beaux yeux, tu sais»); «définitivement» plutôt que «bien sûr»; fucké; une antenne full boostée; «y a pas d'personne plus l'fun pour travailler avec»; «I'a pété une fuse»); «I'a faite tellement de hits»; «I'a faite une job remarquable»; «A rit de toutes nos jokes»; «Regarde le kodak»; etc. Et je ne relève que les anglicismes...

«La mode française du tout-en-anglais, déclarait le rapport de la commission Larose sur la langue française, les hérisse profondément [les Québécois] et leur semble comme une démission, une trahison même quand elle risque, à leur avis, de mettre en péril la politique linguistique québécoise et l'avenir de la langue française au Québec.» Et si l'inverse était également vrai? Si les francophones d'ailleurs étaient, eux aussi, hérissés par cette avalanche d'anglicismes que déverse le discours public d'une certaine «élite» d'icitte?

Instant fort de cette soirée, lorsque Kalsang Dolma a reçu le prix du meilleur documentaire pour Ce qu'il reste de nous. Elle sait exprimer, dans un français standard irréprochable, le courage de ses compatriotes face à l'oppression chinoise. Il est assez curieux de constater qu'un des rares moments où le français n'a pas été malmené, c'est lorsque cette jeune Tibétaine s'est exprimée...

Sera-t-il possible qu'un jour, au Québec, on puisse dire, dans un gala, des choses intelligentes et drôles sans tomber dans le joual? Serait-il possible que la Société Radio-Canada, qui a, paraît-il, une politique de qualité de la langue, fasse respecter ses principes?
 
 
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