Plus cohérent, moins représentatif
Bernard Descôteaux
19 février 2005
Le remaniement ministériel auquel vient de procéder le premier ministre Jean Charest s'imposait. Le brassage de cartes auquel on a assisté hier a toutefois surpris par son ampleur. Il faut y voir une manifestation de la volonté du premier ministre de reprendre son gouvernement en main. Question: ce remaniement suffira-t-il à rétablir le lien de confiance avec les Québécois?
Jean Charest a lui-même posé clairement l'objet de ce remaniement en disant qu'il attendait désormais de ses ministres «discipline, cohérence et solidarité dans l'action». Il évoquait ainsi ce qui est à la source même des difficultés qu'a connues ce gouvernement depuis qu'il a été élu: indiscipline, incohérence et division.
Qu'un nouveau gouvernement souffre d'un manque de cohésion pendant les premiers mois de son existence n'est pas anormal. Seul le temps permet à une nouvelle équipe de se souder. Toutefois, dans le cas présent, le temps a paru avoir l'effet contraire. La solidarité, plutôt que de s'accentuer, aura plutôt eu tendance à se dissoudre alors que s'exprimaient de plus en plus ouvertement les points de vue divergents, pour ne pas dire les dissensions, entre les membres du cabinet, y compris le premier ministre, sur des dossiers majeurs comme le déséquilibre fiscal, les subventions aux écoles privées juives et le choix du site du futur CHUM.
Remanier était devenu urgent pour le premier ministre alors que se posait de plus en plus la question de la capacité même de l'équipe libérale de gouverner. Revenait de plus en plus souvent aussi une question beaucoup plus insidieuse à propos de la capacité même du premier ministre de diriger son gouvernement et d'encadrer ses ministres. Pour ne pas perdre irrémédiablement la confiance de ses concitoyens, M. Charest se devait de porter un grand coup et de reprendre en main la direction de son gouvernement.
***
Si le renvoi de trois ministres aura beaucoup retenu l'attention hier, le geste le plus significatif fait par le premier ministre à l'occasion de ce remaniement est d'ordre structurel. En mettant sur pied un comité des priorités, il se dote d'un outil qui lui faisait terriblement défaut pour définir les orientations de son gouvernement et encadrer l'action de ses ministres.
Une telle structure existait dans les gouvernements précédents, mais le premier ministre l'avait mise de côté au moment de former son premier cabinet. Il s'était contenté de créer des comités ministériels dont le but était de faire cheminer les dossiers au conseil des ministres. Le cabinet était devenu le lieu de tous les arbitrages, sans qu'il y ait au préalable un examen serré des dossiers à la lumière des orientations prioritaires du gouvernement.
Siégeront à ce nouveau comité en compagnie de M. Charest la présidente du Conseil du trésor, les ministres des Finances, du Développement économique, du Développement durable, des Transports, des Affaires municipales et de la Sécurité publique, mais aussi les ministres de l'Éducation et de la Santé qui, à eux deux, accaparent plus de la moitié de l'espace budgétaire du gouvernement.
Ces dix superministres formeront le noyau central du gouvernement et détiendront l'essentiel du pouvoir. Ils donneront d'autant plus de cohésion à l'action du gouvernement que le premier ministre a pris soin d'y faire siéger des gens dont la loyauté lui est assurée et qui, sur le plan idéologique, sont généralement tous sur la même longueur d'onde.
Dans le même esprit, il faut souligner la décision de M. Charest de donner une nouvelle dimension à la fonction de vice-premier ministre, qu'il a confiée au ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis. Celui-ci, un de ses hommes de confiance, cumulera aussi le poste de vice-président du comité des priorités et de leader du gouvernement à l'Assemblée nationale. M. Dupuis devient ainsi le véritable numéro deux du gouvernement. Il aura sur ses collègues une véritable autorité que ceux qui, par le passé, ont occupé la fonction de vice-premier ministre n'avaient pas.
***
Un remaniement n'est cependant pas qu'affaire de forme. Le jeu de chaises musicales peut aussi être l'occasion d'amorcer un changement de politiques. Tout nouveau ministre peut voir les choses différemment de son prédécesseur et engager un virage pour renouer le dialogue qui a pu être rompu avec certaines clientèles. Ce pourrait être le cas à l'Éducation, où l'arrivée de Jean-Marc Fournier pourrait permettre un dégel des relations avec les associations d'étudiants.
Des propos tenus hier par le premier ministre Charest, rien ne permet d'espérer un recentrage majeur des politiques du gouvernement, Tout au contraire, celui-ci semble déterminé à garder le cap sur les grands axes de sa politique de modernisation de l'État québécois.
Un signe de cela est le départ du gouvernement du député d'Outremont, Yves Séguin, qui était l'un des rares ministres à afficher ouvertement des positions centristes et nationalistes. Contrairement à ses collègues Sam Hamad et Jacques Chagnon, démis pour cause d'incompétence, le premier ministre ne pouvait pas évoquer ce motif pour chasser M. Séguin du gouvernement. Il y avait entre les deux hommes des désaccords qui allaient au-delà des reproches qui pouvaient être adressés à ce dernier pour ne pas toujours savoir faire preuve de retenue dans ses propos. Sa défense vigoureuse du dossier du déséquilibre fiscal n'était pas partagée, tout comme sa propension à privilégier des choix sociaux dans les politiques fiscales qu'il défendait.
Ce nouveau conseil des ministres sera sans doute plus discipliné et plus solidaire dans l'action, comme le souhaite le premier ministre. Par contre, il sera moins représentatif des divers points de vue qu'on retrouve au sein du Parti libéral comme de l'ensemble de la société québécoise. Déjà, au moment de former son premier cabinet, M. Charest avait exclu des voix progressistes comme celle du député Christos Sirros. Avec le départ d'Yves Séguin, on peut craindre que le gouvernement ne s'éloigne encore davantage du centre et glisse vers des politiques plus conservatrices. La vie de Jean Charest sera peut-être plus paisible sans Yves Séguin pour contester de l'intérieur certaines de ses politiques, mais il y perd certainement un atout important pour renouer le dialogue et retrouver la confiance des Québécois.
bdescoteaux@ledevoir.ca
Jean Charest a lui-même posé clairement l'objet de ce remaniement en disant qu'il attendait désormais de ses ministres «discipline, cohérence et solidarité dans l'action». Il évoquait ainsi ce qui est à la source même des difficultés qu'a connues ce gouvernement depuis qu'il a été élu: indiscipline, incohérence et division.
Qu'un nouveau gouvernement souffre d'un manque de cohésion pendant les premiers mois de son existence n'est pas anormal. Seul le temps permet à une nouvelle équipe de se souder. Toutefois, dans le cas présent, le temps a paru avoir l'effet contraire. La solidarité, plutôt que de s'accentuer, aura plutôt eu tendance à se dissoudre alors que s'exprimaient de plus en plus ouvertement les points de vue divergents, pour ne pas dire les dissensions, entre les membres du cabinet, y compris le premier ministre, sur des dossiers majeurs comme le déséquilibre fiscal, les subventions aux écoles privées juives et le choix du site du futur CHUM.
Remanier était devenu urgent pour le premier ministre alors que se posait de plus en plus la question de la capacité même de l'équipe libérale de gouverner. Revenait de plus en plus souvent aussi une question beaucoup plus insidieuse à propos de la capacité même du premier ministre de diriger son gouvernement et d'encadrer ses ministres. Pour ne pas perdre irrémédiablement la confiance de ses concitoyens, M. Charest se devait de porter un grand coup et de reprendre en main la direction de son gouvernement.
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Si le renvoi de trois ministres aura beaucoup retenu l'attention hier, le geste le plus significatif fait par le premier ministre à l'occasion de ce remaniement est d'ordre structurel. En mettant sur pied un comité des priorités, il se dote d'un outil qui lui faisait terriblement défaut pour définir les orientations de son gouvernement et encadrer l'action de ses ministres.
Une telle structure existait dans les gouvernements précédents, mais le premier ministre l'avait mise de côté au moment de former son premier cabinet. Il s'était contenté de créer des comités ministériels dont le but était de faire cheminer les dossiers au conseil des ministres. Le cabinet était devenu le lieu de tous les arbitrages, sans qu'il y ait au préalable un examen serré des dossiers à la lumière des orientations prioritaires du gouvernement.
Siégeront à ce nouveau comité en compagnie de M. Charest la présidente du Conseil du trésor, les ministres des Finances, du Développement économique, du Développement durable, des Transports, des Affaires municipales et de la Sécurité publique, mais aussi les ministres de l'Éducation et de la Santé qui, à eux deux, accaparent plus de la moitié de l'espace budgétaire du gouvernement.
Ces dix superministres formeront le noyau central du gouvernement et détiendront l'essentiel du pouvoir. Ils donneront d'autant plus de cohésion à l'action du gouvernement que le premier ministre a pris soin d'y faire siéger des gens dont la loyauté lui est assurée et qui, sur le plan idéologique, sont généralement tous sur la même longueur d'onde.
Dans le même esprit, il faut souligner la décision de M. Charest de donner une nouvelle dimension à la fonction de vice-premier ministre, qu'il a confiée au ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis. Celui-ci, un de ses hommes de confiance, cumulera aussi le poste de vice-président du comité des priorités et de leader du gouvernement à l'Assemblée nationale. M. Dupuis devient ainsi le véritable numéro deux du gouvernement. Il aura sur ses collègues une véritable autorité que ceux qui, par le passé, ont occupé la fonction de vice-premier ministre n'avaient pas.
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Un remaniement n'est cependant pas qu'affaire de forme. Le jeu de chaises musicales peut aussi être l'occasion d'amorcer un changement de politiques. Tout nouveau ministre peut voir les choses différemment de son prédécesseur et engager un virage pour renouer le dialogue qui a pu être rompu avec certaines clientèles. Ce pourrait être le cas à l'Éducation, où l'arrivée de Jean-Marc Fournier pourrait permettre un dégel des relations avec les associations d'étudiants.
Des propos tenus hier par le premier ministre Charest, rien ne permet d'espérer un recentrage majeur des politiques du gouvernement, Tout au contraire, celui-ci semble déterminé à garder le cap sur les grands axes de sa politique de modernisation de l'État québécois.
Un signe de cela est le départ du gouvernement du député d'Outremont, Yves Séguin, qui était l'un des rares ministres à afficher ouvertement des positions centristes et nationalistes. Contrairement à ses collègues Sam Hamad et Jacques Chagnon, démis pour cause d'incompétence, le premier ministre ne pouvait pas évoquer ce motif pour chasser M. Séguin du gouvernement. Il y avait entre les deux hommes des désaccords qui allaient au-delà des reproches qui pouvaient être adressés à ce dernier pour ne pas toujours savoir faire preuve de retenue dans ses propos. Sa défense vigoureuse du dossier du déséquilibre fiscal n'était pas partagée, tout comme sa propension à privilégier des choix sociaux dans les politiques fiscales qu'il défendait.
Ce nouveau conseil des ministres sera sans doute plus discipliné et plus solidaire dans l'action, comme le souhaite le premier ministre. Par contre, il sera moins représentatif des divers points de vue qu'on retrouve au sein du Parti libéral comme de l'ensemble de la société québécoise. Déjà, au moment de former son premier cabinet, M. Charest avait exclu des voix progressistes comme celle du député Christos Sirros. Avec le départ d'Yves Séguin, on peut craindre que le gouvernement ne s'éloigne encore davantage du centre et glisse vers des politiques plus conservatrices. La vie de Jean Charest sera peut-être plus paisible sans Yves Séguin pour contester de l'intérieur certaines de ses politiques, mais il y perd certainement un atout important pour renouer le dialogue et retrouver la confiance des Québécois.
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