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Alain Juppé, professeur invité à l'ENAP - Une valeur ajoutée

Nelson Michaud - Professeur agrégé, directeur du Groupe d'étude, de recherche et de formation internationales (GERFI), École nationale d'administration publique  18 février 2005 
Mon collègue Gérard Bouchard s'est élevé contre la décision de l'ENAP d'accueillir Alain Juppé à titre de professeur invité (Le Devoir, 12 et 13 février 2005). M. Bouchard est un scientifique reconnu qui a bâti sa réputation sur des études éclairantes, témoins d'une démarche rigoureuse. Fort de son expérience, il conviendra volontiers que la validité de toute conclusion dépend directement des prémices sur lesquelles se base le raisonnement.

Or les conclusions qu'il tire dans ce cas-ci ne procèdent pas tant d'un raisonnement douteux que de prémices qui ne se vérifient pas dans la réalité. Pour bien comprendre la décision que M. Bouchard récuse, il faut connaître ce sur quoi elle a été basée.

Pour exprimer ces prémices, je pourrais simplement dire que c'est l'intérêt que les étudiants auront à côtoyer un praticien reconnu de l'administration publique qui a primé. Ce serait toutefois un peu court. Il faut plutôt définir cet intérêt puisque c'est dans sa définition que reposent les fondements de notre décision.

Comprendre l'Europe

L'Europe constitue un facteur d'une très grande importance pour qui veut saisir le contexte international. L'émergence d'une entité qui pourrait faire contrepoids aux Amériques et exercer une grande influence dans le monde ne peut laisser indifférent quiconque s'intéresse aux politiques publiques. Or [...] l'Europe est une entité complexe, de l'aveu même d'observateurs européens avertis.

Une école d'administration publique d'envergure peut-elle se permettre d'ignorer ce phénomène? La réponse, négative, va de soi. Alain Juppé peut-il contribuer significativement à une meilleure compréhension de celui-ci? Notre évaluation est que l'architecte de l'Europe nouvelle qu'il a été peut apporter à nos étudiants une lecture unique, de l'intérieur, et un éclairage révélateur sur les multiples facettes de cette Europe dont les administrateurs publics de demain devront tenir compte.

Comprendre les institutions internationales

La compréhension des mécanismes des grandes administrations publiques supranationales retient aussi notre attention. Le Canada et le Québec ancrent leur action internationale au multilatéralisme. Pour de futurs administrateurs publics qui désirent obtenir une formation à caractère international, une compréhension de ces institutions, de la Francophonie à l'ONU, est incontournable.

Or, que ce soit comme premier ministre ou comme ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé a été un acteur engagé dans plusieurs forums multilatéraux et compte quelques expériences fécondes à faire partager. Combien d'étudiants du Québec pourront se targuer d'avoir pu disséquer, analyser et discuter des décisions propres au contexte international avec un acteur qui a directement eu son mot à dire, et ce, à titre de détenteur d'un droit de veto, au Conseil de sécurité de l'ONU?

Comprendre la nature de notre administration publique

Les secteurs où les étudiants de l'ENAP pourront bénéficier d'échanges avec un praticien aguerri des grandes questions politico-administratives comprennent aussi l'organisation d'un système, celui de la France, unique au monde mais qui a fortement marqué le Québec d'après la Révolution tranquille.

Le Québec a cette particularité d'être bâti à partir d'institutions britanniques, d'un cadre fédératif d'inspiration américaine, et d'avoir développé son administration publique largement à partir de la pratique française. Or, si les deux premiers volets sont mieux documentés, l'émergence, somme toute récente, d'une administration publique moderne n'a pas donné lieu à une analyse aussi poussée. En ces temps où maints aspects de l'État sont mis en question, il est d'autant plus important de comprendre les origines et l'évolution de ses composantes afin de mieux évaluer le chemin à parcourir.

Alain Juppé a été au coeur même du pouvoir exécutif français. Peut-il contribuer à une meilleure compréhension, par nos étudiants, de ces questions? Assurément!

Bilan

On pourrait prolonger la liste de ces intérêts. On pourrait aussi dire que l'ENAP est en mesure d'offrir un milieu de travail stimulant à Alain Juppé, l'universitaire désireux d'analyser les impacts de la mondialisation sur les identités nationales.

Le choix du Québec comme terrain où traiter de cette question est-il si étriqué? Je serais surpris que M. Bouchard s'en offusque. Or le groupe de recherche qui, à l'ENAP, accueillera Alain Juppé s'intéresse notamment aux impacts de la mondialisation. La contribution qu'il y apportera se traduira vraisemblablement par des échanges mutuellement bénéfiques.

Certes, il y a l'hypothèque judiciaire. La question a aussi été analysée. Cette hypothèque est une dette envers la société française. D'une part, Alain Juppé est en train de payer très chèrement cette dette, son année d'inéligibilité laissant le champ libre à d'autres, toujours actifs sur la scène politique française. D'autre part, qui dit hypothèque dit dette, mais dette ne signifie pas pour autant insolvabilité, surtout pas du point de vue intellectuel, domaine dans lequel interviendra Alain Juppé.

Enfin, il est révolu, le temps où une personne endettée était mise au ban de toute société: la faute a été sanctionnée dans le milieu approprié — politique et français — et, comme plusieurs l'ont fait remarqué, n'a pas à faire l'objet d'une double sanction dans un autre milieu — universitaire et québécois. Cette sanction est circonscrite au point où Alain Juppé enseignera ce printemps dans l'une des institutions universitaires françaises les plus prestigieuses: l'Institut d'études politiques de Paris. Ne peut-on pas en conclure que, si Alain Juppé peut contribuer au développement des grands esprits de France qui fréquenteront Sciences Po au printemps, il le peut aussi pour les grands esprits du Québec qui fréquenteront l'ENAP à l'automne? [...]
 
 
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