L'aberration fatale
Claude Chiasson
20 août 2002
Ça ne tourne pas rond. Notre système capitaliste, dis-je, ne tourne pas rond. Que vous soyez excellent ou piètre gestionnaire, cela importe peu. Les deux sont récompensés. Qu'une entreprise se développe selon un modèle d'affaires adéquat, qu'une autre le fasse selon un modèle d'affaires boiteux, cela importe peu. Les deux survivront. Aberrant, n'est-ce pas?
Cette aberration a un nom: la Loi sur la faillite. Son but: éviter les faillites soudaines et les mises à pied brutales. Comment? En empêchant les créanciers d'exercer, pour un certain temps, leur droit de saisir sur-le-champ, dès qu'il y a défaut de paiement d'une dette, l'actif d'une entreprise et de le liquider, question de récupérer à même le produit de la liquidation en tout ou en partie les sommes prêtées. Voilà toute une échappatoire pour une entreprise en difficulté financière. En s'inscrivant sous la protection de la Loi sur la faillite (au Canada comme aux États-Unis), cette entreprise se protège de ses créanciers. Ce faisant, elle les force à négocier une entente à l'amiable. Une entente qui prend généralement la forme de restructuration du capital. C'est-à-dire la conversion en tout ou en partie de la dette devenue trop lourde au bilan en actions émises directement du Trésor de la compagnie. Cette entrée forcée de capitaux propres se fait évidemment au détriment des anciens actionnaires de la compagnie qui, eux, au terme du processus, y perdent leur chemise.
La belle affaire
Quant à l'entreprise, elle survit. Mieux. Elle en sort ragaillardie, fin prête à rivaliser avec les autres firmes de son secteur, voire à déclencher des guerres de prix sanglantes. Les concurrents, eux, même s'ils ont fait preuve d'une meilleure gestion, doivent une fois de plus rivaliser contre cette entreprise sauvée in extremis par la Loi sur la faillite. Pire, ils se retrouvent confronter à un concurrent dont le bilan assaini est désormais plus solide que le leur.
La belle affaire, n'est-ce pas? Tellement une belle affaire que s'inscrire sous la protection de la Loi sur la faillite est presque devenu un élément courant de la planification financière des entreprises. C'est du moins l'impression que j'en ai quand, après avoir inscrit son entreprise sous la protection de la Loi sur la faillite, j'entends le président de WorldCom dire que sa firme s'en sortira indemne en janvier 2003. Qu'elle en sortira plus forte.
Même chose lorsque, à propos de l'inscription il y a deux semaines de US Airways sous cette même loi, j'entends un analyste financier dire que cette firme américaine s'en sortira en meilleure santé et donc en mesure d'honorer ses contrats d'achat de plusieurs centaines de Regional Jet de Bombardier.
Sans cette Loi sur la faillite, WorldCom aurait carrément fermé ses portes. Ses clients auraient été obligés de retenir les services d'une autre entreprise, à l'occurrence Sprint ou AT&T. Mais, à cause de cette Loi sur la faillite, il n'en est rien. WorldCom continue de servir ses clients, voire même en soutirer à ses adversaires. Quant à Sprint et AT&T, elles ne récoltent rien. Ces deux entreprises, aux prises également avec un bilan affaibli et une surcapacité d'offres de service dans leur secteur, se trouvent plongées en pleine concurrence déloyale alors qu'elles sont confrontées à une firme qui n'est même plus obligée d'honorer sa dette. Pire. C'est cette même firme qui leur a fait concurrence pendant de nombreuses années en gonflant frauduleusement ses ventes de quelque sept milliards de dollars US.
Même constat pour Global Crossing inscrite sous la Loi sur la faillite depuis plusieurs trimestres. Elle aussi a mené une lutte sauvage à Téléglobe et d'autres entreprises du secteur des appels outre-mers en truquant ses chiffres. Mais, grâce à la Loi sur la faillite, ses récents acquéreurs asiatiques l'ont achetée pour des vétilles avec probablement la liste de clients intacte. Voilà comment Global Crossing aura survécu à ses adversaires.
Voilà toute une aberration de notre système. Une aberration qui peut à terme lui être fatale. Car, la Loi sur la faillite empêche ou du moins retarde la consolidation souvent nécessaire à certaines industries affligées d'une surcapacité de production. Elle perpétue alors dans cette industrie le contexte de concurrence malsaine. Une concurrence composée d'acteurs éternels mais affaiblis qui débouche en bout de ligne sur la déflation. Quant aux banques, en acceptant le jeu de la restructuration du capital, elle creuse petit à petit leur propre tombe. Car, en permettant ainsi à la firme mal gérée de survivre, elles affaiblissent les autres plus fortes qui sont, pour elles, de meilleurs clients. Poussé à l'extrême, ce processus laisse supposer que toutes les entreprises, grandes et petites, devront un jour ou l'autre s'inscrire sous la protection de la Loi sur la faillite si elles veulent lutter entre elles sur un pied d'égalité.
Cette aberration a un nom: la Loi sur la faillite. Son but: éviter les faillites soudaines et les mises à pied brutales. Comment? En empêchant les créanciers d'exercer, pour un certain temps, leur droit de saisir sur-le-champ, dès qu'il y a défaut de paiement d'une dette, l'actif d'une entreprise et de le liquider, question de récupérer à même le produit de la liquidation en tout ou en partie les sommes prêtées. Voilà toute une échappatoire pour une entreprise en difficulté financière. En s'inscrivant sous la protection de la Loi sur la faillite (au Canada comme aux États-Unis), cette entreprise se protège de ses créanciers. Ce faisant, elle les force à négocier une entente à l'amiable. Une entente qui prend généralement la forme de restructuration du capital. C'est-à-dire la conversion en tout ou en partie de la dette devenue trop lourde au bilan en actions émises directement du Trésor de la compagnie. Cette entrée forcée de capitaux propres se fait évidemment au détriment des anciens actionnaires de la compagnie qui, eux, au terme du processus, y perdent leur chemise.
La belle affaire
Quant à l'entreprise, elle survit. Mieux. Elle en sort ragaillardie, fin prête à rivaliser avec les autres firmes de son secteur, voire à déclencher des guerres de prix sanglantes. Les concurrents, eux, même s'ils ont fait preuve d'une meilleure gestion, doivent une fois de plus rivaliser contre cette entreprise sauvée in extremis par la Loi sur la faillite. Pire, ils se retrouvent confronter à un concurrent dont le bilan assaini est désormais plus solide que le leur.
La belle affaire, n'est-ce pas? Tellement une belle affaire que s'inscrire sous la protection de la Loi sur la faillite est presque devenu un élément courant de la planification financière des entreprises. C'est du moins l'impression que j'en ai quand, après avoir inscrit son entreprise sous la protection de la Loi sur la faillite, j'entends le président de WorldCom dire que sa firme s'en sortira indemne en janvier 2003. Qu'elle en sortira plus forte.
Même chose lorsque, à propos de l'inscription il y a deux semaines de US Airways sous cette même loi, j'entends un analyste financier dire que cette firme américaine s'en sortira en meilleure santé et donc en mesure d'honorer ses contrats d'achat de plusieurs centaines de Regional Jet de Bombardier.
Sans cette Loi sur la faillite, WorldCom aurait carrément fermé ses portes. Ses clients auraient été obligés de retenir les services d'une autre entreprise, à l'occurrence Sprint ou AT&T. Mais, à cause de cette Loi sur la faillite, il n'en est rien. WorldCom continue de servir ses clients, voire même en soutirer à ses adversaires. Quant à Sprint et AT&T, elles ne récoltent rien. Ces deux entreprises, aux prises également avec un bilan affaibli et une surcapacité d'offres de service dans leur secteur, se trouvent plongées en pleine concurrence déloyale alors qu'elles sont confrontées à une firme qui n'est même plus obligée d'honorer sa dette. Pire. C'est cette même firme qui leur a fait concurrence pendant de nombreuses années en gonflant frauduleusement ses ventes de quelque sept milliards de dollars US.
Même constat pour Global Crossing inscrite sous la Loi sur la faillite depuis plusieurs trimestres. Elle aussi a mené une lutte sauvage à Téléglobe et d'autres entreprises du secteur des appels outre-mers en truquant ses chiffres. Mais, grâce à la Loi sur la faillite, ses récents acquéreurs asiatiques l'ont achetée pour des vétilles avec probablement la liste de clients intacte. Voilà comment Global Crossing aura survécu à ses adversaires.
Voilà toute une aberration de notre système. Une aberration qui peut à terme lui être fatale. Car, la Loi sur la faillite empêche ou du moins retarde la consolidation souvent nécessaire à certaines industries affligées d'une surcapacité de production. Elle perpétue alors dans cette industrie le contexte de concurrence malsaine. Une concurrence composée d'acteurs éternels mais affaiblis qui débouche en bout de ligne sur la déflation. Quant aux banques, en acceptant le jeu de la restructuration du capital, elle creuse petit à petit leur propre tombe. Car, en permettant ainsi à la firme mal gérée de survivre, elles affaiblissent les autres plus fortes qui sont, pour elles, de meilleurs clients. Poussé à l'extrême, ce processus laisse supposer que toutes les entreprises, grandes et petites, devront un jour ou l'autre s'inscrire sous la protection de la Loi sur la faillite si elles veulent lutter entre elles sur un pied d'égalité.
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