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Réapprendre à s'aimer

La retraite venue, les couples se font et se défont

Louise-Maude Rioux Soucy   14 février 2005 
La retraite sonne l’heure de l’amour récréatif, qui trouve enfin à s’épanouir.
Photo : Agence France-Presse
La retraite sonne l’heure de l’amour récréatif, qui trouve enfin à s’épanouir.
La retraite venue, Simone a vite déchanté. Elle qui espérait une vie pleine de voyages et de nouveautés s'est butée à l'immobilisme de son mari qui a plutôt mis ses pantoufles pour ne plus les quitter. Un an plus tard, elle divorçait. Après dix ans de quête, Simone recueille aujourd'hui les fruits de son audace, découvrant l'amour — le vrai, le sulfureux! — à 76 ans, dans les yeux de son partenaire de bridge, rencontré en... Floride.

Il faut dire que le Sunshine State est un microcosme particulièrement favorable aux rencontres des aînés à la santé triomphante. «Les gens âgés se regroupent de plus en plus selon leurs intérêts, des couples se font et se défont. En Floride, quand un homme devient veuf, il y a toujours cinq à six veuves qui sont disponibles. Se connaissant déjà, il est plus facile de commencer une relation», explique le sexologue clinicien Michel Campbell, qui remarque que, depuis cinq ans, les aînés sont de plus en plus nombreux à requérir ses services.

L'arrivée du Viagra en 1998, vite rejoint par le Levitra et le Cialis qui ont flairé la bonne affaire, n'est pas étrangère à ce mouvement de réappropriation du plaisir chez les retraités, qu'ils soient de fraîche date ou non. «Le Viagra a permis en quelque sorte d'ouvrir le dialogue sexuel. Mais d'autres variables plus importantes expliquent ce changement. Dans les 15 dernières années, il y a eu beaucoup d'émissions et d'articles sur la sexualité montrant que la sexualité était une variable importante — quel que soit l'âge — pour que le couple s'épanouisse», poursuit M. Campbell.

Aujourd'hui, nous entrons dans l'ère de l'amour récréatif, qui, à l'heure des rides et des cheveux gris, trouve tout le temps qu'il lui faut pour s'épanouir. Veuf depuis moins d'un an, Bruno, 68 ans, la santé rayonnante, a rencontré Marthe par l'entremise d'un groupe d'accompagnement au deuil. C'est Marthe, de treize ans sa cadette, qui a fait les premiers pas. Mais quand il a voulu l'inviter au réveillon familial, ses enfants se sont montrés si indignés qu'il est revenu sur sa décision, ce qui a considérablement refroidi sa douce, qui trouve leur réaction puérile.

Dans les yeux de plusieurs enfants, l'amour à 60 ans et plus, c'est pour les autres, moins par pudeur, que par intérêt. «Souvent, ce sont les enfants qui brouillent les cartes, prétextant un malaise, un veuvage trop récent, remarque M. Campbell. Quand on creuse un peu, on réalise que c'est moins une question de pudeur qu'une bête question d'argent. "Mon père valait 250 000 $, qu'est-ce qui arrive s'il se remarie? S'il meurt?"»

En dépit de cela, une étude réalisée en France montre bien que le sexe a la cote chez les plus âgés. En 1972, la proportion des plus de 50 ans qui disaient ne pas avoir eu de relations sexuelles dans les 12 derniers mois était de 30 % chez les hommes et de 60 % pour les femmes. En 1992, ils n'étaient plus que 11 % chez les hommes et 28 % chez les femmes. Au Canada et au Québec, où l'exercice n'a pas été fait, les spécialistes notent la même chose dans leur pratique.

En 20 ans de carrière, la sexologue Lise Bisson n'a jamais eu autant de demandes de la part des retraités. «La retraite amène bien des fantasmes, dont, au premier chef, la capacité de multiplier la fréquence des relations en raison d'une plus grande disponibilité. Mais ce ne sont pas tous les couples qui sont prêts à meubler ce temps de cette façon parce qu'ils se sont trop éloignés en cours de route.»

Et apprivoiser la vieillesse ne se fait pas nécessairement sans heurts quand on est habitué à vivre sa sexualité de la même façon depuis 30 ans. «Il y a beaucoup de changements au niveau physique qui font que cette fonction peut être plus fragile. En vieillissant, l'aspect affectif prend de l'importance, mais les deuils, les conflits qui minent leur vie empêchent parfois certains de s'adapter. Pour eux, le Viagra n'est pas la solution, ils doivent réapprendre à aimer et c'est autrement plus compliqué», explique celle qui a aussi une formation d'infirmière.

La médication a en effet des limites. Sans désir, pas d'érection. Et la consultation d'un ou une sexologue est encore loin d'être un réflexe. Car le droit au plaisir a tout âge n'est pas gagné, croit Mme Bisson. «Le tabou lié à l'amour et à la sexualité au troisième et au quatrième âge n'est pas complètement balayé. Je rencontre encore des gens qui font le deuil de leur sexualité aussi tôt que dans la jeune cinquantaine.»

Plus marginales encore, les dernières années ont vu se multiplier les amourettes passagères, et ce, même si la recherche de l'âme soeur reste la norme chez les plus âgés. «La société se dirige de plus en plus vers la récréation, particulièrement à la retraite, et la sexualité n'échappe pas à cette tendance. En 20 ans, on est passé d'une sexualité de procréation à une sexualité de récréation», raconte Michel Campbell.

Et ce n'est pas sans inquiéter les autorités sanitaires. En France, en 2003, le taux de VIH diagnostiqué pour la première fois était de 12,8 % chez les 50 à 59 ans, de 4 % chez les 60-69 ans et de 1,7 % chez les plus de 70 ans. Au Québec, les dernières données rassemblées par le MSSS en 2002 s'arrêtent à 60 ans. Pour les 60 ans et plus, le taux d'incidence par 100 000 personnes est de 25,2 pour les hommes et 6,8 pour les femmes, surpassant ainsi largement les moins de 20 ans avec 10,1 chez les filles et 13,4 chez les garçons.

C'est que, au quotidien, la question de la protection reste rare. «La question se pose, mais encore trop timidement», remarque le Dr Arthur-Antoine Amyot, psychogériatre à l'hôpital Sacré-Coeur et professeur titulaire à la faculté de médecine — psychiatrie de l'Université de Montréal. Cela dit, ce n'est pas une question pour baisser les bras, croit Mme Bisson. «Pour les retraités, la rupture, c'est la liberté. Ils prennent des risques, d'autant plus que ce n'est pas une habitude de se protéger après des années de vie commune. Le port du condom est aussi problématique alors que l'érection est plus fragile, cela peut créer une tension.»

Pour Michel Campbell, il ne fait nul doute que la drague aussi a pris timidement sa place. «On a l'impression que, parce qu'ils sont âgés, ils ne sont pas actifs. On se trompe. Il faudrait aussi faire de la prévention. Il y a des hommes de 70 ans qui fréquentent deux, trois femmes dans le building, ce sont un peu les Jean-Paul Belleau modernes. Les femmes sont plus nombreuses, cela laisse beaucoup de choix aux hommes», prévient-il en guise de conclusion.
 
 
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