La Journée mondiale de la jeunesse et les médias - Quel traitement donner aux religions?
Xavier Gravend-Tirole
8 février 2010 12h13
La Journée mondiale de la jeunesse à Toronto est derrière nous depuis quelques semaines, mais il est encore trop tôt pour faire un bilan des retombées. En revanche, il est grand temps d’aborder un aspect plus délicat du sujet: la couverture des JMJ. J’ai entendu tant d’inexactitudes au cours des semaines qui ont précédé l’événement et pendant qu’il a eu lieu qu’il me semble nécessaire de corriger enfin. Loin de tout pouvoir cautionner des JMJ, je suis outré par certains commentaires que j’ai pu lire dans les médias. Analyste à RDI et prenant à coeur le rapport des religions à la société dans le domaine des communications, j’ai l'inconvenante prétention de remettre ici quelques pendules à l’heure.
Que retient-on quand on parle de la JMJ? Le pape. Aussi bizarre que cela puisse être, il vole la vedette aux jeunes. Il est présenté comme la star. Pourquoi alors ne pas avoir appelé cet événement «Journée mondiale du pape»? Mais je ne sais qui accuser de cette mauvaise interprétation des choses: les médias, de ne retenir que la bizarrerie d’un vieillard attirant les jeunes? Ou l’Église, de faire sa publicité sur la JMJ de Toronto autour d’un homme dont le rôle est de servir, et non de dominer?
Rôle démesuré
Le rôle attribué à Jean-Paul II par les médias est démesuré. «Jipitou» n’est pas mon idole, même si je salue avec respect le courage de Karol Wojtyla, l’homme. Cet homme n’est qu’un homme. En faire un demi-dieu, le successeur du Christ plutôt que le successeur de Pierre, est une absurdité qu’il faudra toujours dénoncer. Il n’est que le pape, porte-parole de l’Église romaine. Son message spirituel n’est pas le sien, mais celui des Évangiles. Il n’est ni PDG, ni monarque absolu de l’Église. Il n’est pas le curé du monde, mais seulement l’évêque de Rome, patriarche de l’Église latine. Et Mgr Jean-Claude Turcotte, archevêque de Montréal, n’est ni le vicaire, ni l’employé de Jean-Paul II, mais le serviteur du Christ et de la communauté montréalaise. Quand on ne sait pas mettre en perspective ces distinctions fondamentales, comment peut-on prétendre couvrir le sujet correctement?
Si certains de nos dirigeants cléricaux s’arrangent bien de cette conception centraliste romaine, certains journalistes manquent gravement de sens critique à leur égard. Imaginons que certains attribuent à Jean Chrétien ou Bernard Landry des pouvoirs qui ne leur appartiennent pas: la population et les médias auraient crié à l’injustice depuis longtemps. Mais qui dénonce les caricatures des religions en général, et de l’Église catholique romaine en particulier? Les médias, au lieu de jouer ce rôle, sont les premiers colporteurs de ces parodies. Navrant.
Manque de connaissance
De très nombreuses observations sur la JMJ de Toronto montrent un flagrant manque de connaissance dans le domaine religieux. Comme si l’esprit critique disparaissait quand il s’agit de réfléchir sur les religions. Certains y sont allergiques, soit. Sont-ils au moins conscients de leur allergie, et de leur perception souvent très émotive des choses? On peut en douter. À titre d’exemple, l’hebdomadaire Voir a publié dans son édition du 1er août des réflexions qui frisent l’absurdité: la compréhension des religions de Geneviève St-Germain et Richard Martineau, est dérisoire. Ce dernier, par exemple, déclare que les religions sont des sectes qui ont réussi. Je l’ai parfois dit, moi aussi. Mais à la blague. Parce que je sais que ce n’est qu’une blague. Peut-être ne le sait-il pas?
Qu’est-ce qu’une religion? Selon Clifford Geertz, professeur d’anthropologie à Princeton, quatre composantes majeures permettent de distinguer une religion:
n la métaphysique (une conception particulière de l’Absolu, qu’il soit Dieu, Allah ou le Sunyata, accordée à une conception de l’être humain)
n une communauté professant la croyance en cette métaphysique
n des rites communs à cette communauté
n un ethos (une attitude, une conduite de vie) de l’individu.
La religion a pour vocation de proposer un chemin de paix à l’être humain, et de rappeler la valeur de la compassion dans la société. Partir d’un a priori inverse pour réfléchir sur les événements dits religieux fausse tout débat, et risque de détourner l’attention sur les vrais problèmes.
Une religion n’est pas une secte qui a réussi. Les sectes sont les maladies des religions. Il est impossible de dire clairement d’un groupe «Voici une secte, voici une religion…» Il faut plus de nuances. Il s’agit de recenser les tendances sectaires d’un groupe religieux particulier, comme l’isolement des membres devant la société, la main-mise d’un individu sur le groupe, le rôle de l’argent, le respect de la conscience individuelle, etc. En bref, ce qui déshumanise l’être humain est sectaire, et ce qui l’humanise ne l’est pas. Reste à trouver à quelle conception de l’être humain on peut faire référence pour parler d’humanisation ou non.
Je suis le premier à dénoncer dans l’histoire, et encore aujourd’hui, les tendances sectaires qui habitent l’institution catholique romaine, ou certains groupes ou certaines personnes qui en font partie. Nommez l’Inquisition, les Croisades, le culte du Pape, etc. Je vous seconde. Mais la maladie remet-elle en cause le corps entier? Ne vaut-il pas mieux aider le malade à se remettre sur pied plutôt qu’exécuter le malheureux?
Ma foi ne se fonde pas sur des considérations sociales. Elle repose sur une confiance dans le fait que l’Amour est le seul bien qui puisse faire avancer l’humanité. Elle n’est pas d’ordre politique, culturel, ou même moral. Elle est existentielle. Elle descend aux racines des questions humaines universelles. J’admire des hommes comme Gandhi ou Martin Luther King qui ont su, à leur manière, témoigner de cette non-violence comme seul moyen pour faire avancer les choses. Je suis contre tout idéalisme, et à ce titre, je me sens mieux avec les anarchistes modernes qu’avec les rêveurs d’humanité qui tuent en son nom (Staline, Mao Tsé-Toung ou Hitler, pour ne nommer que les plus monstrueux). Quand l’être humain prétend posséder la vérité, c’est là qu’il vient de l’assassiner.
Accrocher la vérité
Je ne prétends pas posséder la vérité. Je pense néanmoins l’approcher en me faisant le disciple de Jésus, cet homme qui à tout point de vue, est l’être humain exemplaire. L’archétype de ma propre humanité, pourrais-je ajouter. C’est en son nom que je cherche à m’humaniser moi-même, et à me détacher de tout égoïsme, de tout égocentrisme. C’est lui qui inspire ma vie, comme il a inspiré celle de Gandhi, et de bien d’autres dévoués personnages ayant décidé de se consacrer aux plus pauvres, aux plus démunis, aux oubliés de cette planète.
L’Église n’est que le terreau, le laboratoire d’essai de cette tentative pour devenir meilleur. Elle n’est qu’un laboratoire parmi d’autres, car la lumière ne lui appartient pas. Elle s’en veut le témoin par excellence, bien sûr (comme toutes les religions révélées). Mais depuis Vatican II, l’Église reconnaît bien que la lumière est présente dans les autres religions. Elle reconnaît aussi qu’elle s’est trompée, trop souvent. Ses représentants commencent à le déclarer «officiellement». Le «Peuple de Dieu» est un peuple aussi imparfait que celui décrit dans l’Exode ou dans le Deutéronome, toujours prêt à adorer les veaux d’or et à oublier d’où ils viennent.
Forces et faiblesses
Est-ce une raison pour rejeter le message? Est-ce une raison pour ne pas essayer? La religion catholique a ses faiblesses, elle a aussi ses forces. Certains philosophes non chrétiens, comme André Comte-Sponville, déclarent sans difficulté que l’éthique d’amour mise en oeuvre par ce rabbin de Galilée mort en Judée autour de l’an 30 est la plus belle, la plus haute qui soit. Personnellement, je ne connais pas de message plus clair, plus simple, plus beau que celui d’aimer son prochain, et de garder pour Absolu l’Absolu lui-même. C’est la seule voie qui empêchera la société de retomber dans les totalitarismes qu’elle a connus.
Nous avons assisté à Toronto au plus grand rassemblement de jeunes que l’histoire du Canada ait connu. N’est-ce pas un argument suffisant pour expliquer l’intérêt journalistique suscité, et se poser la question «Pourquoi tous ces jeunes du monde entier à Toronto?» Je demeure néanmoins sceptique au sujet des intentions qui ont motivé plusieurs médias à couvrir la JMJ de Toronto. Qu’est-on allé voir? De jeunes roseaux agités par le vent?! Ou un vieil homme habitué des caméras depuis le début de son pontificat?
J’aurais aimé que ce soit la quête spirituelle des jeunes qui soit relevée par les médias. Malheureusement, trop souvent, ce fut le pape qui a été mis en avant, comme si c’était lui, la vedette. Pourtant, si quelques journalistes avaient suffisamment interrogé les jeunes sur leur raison de venir à Toronto, ils se seraient aperçus que les papolâtres n’étaient qu’une minorité dans la masse des jeunes catholiques présents. Je connais plusieurs personnes ayant justement refusé d’aller à Toronto pour ne pas être assimilées à des groupies du Pape, comme certaines publicités et certains médias le laissaient entendre. La grande majorité des jeunes que j’ai interrogés à Toronto sont venus pour diverses raisons: rencontrer d’autres jeunes ayant la foi; chercher la paix en écoutant ce que d’autres peuvent vivre; témoigner de leur foi; venir faire la fête au Canada avec leurs amis… Le stéréotype du JMJiste n’existe donc pas. Il n’y avait rien d’homogène dans cette masse de jeunes rassemblés à Toronto. Les raisons et les sensibilités qui habitaient ces jeunes sont aussi variées que le nombre de pays représentés (estimé à 165).
Une émotion qui ne veut rien dire
Pourquoi tant de larmes, d’émotion à voir passer le pape? Elle ne veut rien dire, cette émotion. Ne ressemble-t-elle pas étrangement à celle des autres stars fabriquées par le show-business et les médias? Analyser une foule à partir de ses réactions émotives de masse n’a jamais été un bon moyen pour comprendre un événement. N’en sommes-nous pas conscients?
J’ai la désagréable impression que l’insolite a la plupart du temps préséance sur l’information pour augmenter le tirage ou les cotes d’écoute. Un vieux pape qui attire les jeunes, c’est plus vendeur que des jeunes en recherche spirituelle. Est-ce que le but de l’information est de distraire, ou d’informer? Le pape ou Lady Di, c’est le monde enchanté. La masse en quête de sagesse, c’est lourd et trop humain. Le détail prime sur l’événement. Le récit d’une aventure fait place à ce qui pourra étonner, surprendre, faire sensation. La nouvelle doit-elle obligatoirement être sexy, sensationnelle? Non. Et encore moins l’information.
Décadence
Je ne comprends pas cet apparent manque de professionnalisme des médias. On parle de la décadence de l’institution ecclésiale. Soit. Je suis le premier à la constater. Mais la décadence des organes informateurs, en parle-t-on aussi? Si certains journalistes m’ont déçu, d’autres ont honoré leur profession. Le rôle du journaliste n’est-il pas de transmettre l’information tout autant que de l’analyser? Et l’analyser demande un minimum de mise en perspective et d’intelligence critique dans le propos. Critique envers soi-même, jamais se satisfaire d’un seul point de vue, et chercher à comprendre les causes profondes d’un événement, voilà quelques règles de base du vrai journalisme, qui permettent ensuite au lecteur, ou à l’auditeur, de se forger sa propre opinion sur le sens de l’événement.
Alors pourquoi assimiler la JMJ à la venue du pape? Qui a dit que l’Église, c’était le pape? Qui a dit que la foi de l’Église se résumait en sa morale? Pourquoi réduire la portée d’une homélie spirituelle à ses problématiques politiques, ou disciplinaires? Je me demande dans quelle mesure nous ne sommes pas tous victimes de l’information à haute vitesse. Il y a là un danger. En faisant fi des nuances, on tombe rapidement dans le simplisme. Et le simplisme, c’est le début de l’ignorance et de la bêtise.
Ce regard critique des organes informateurs est fondamental pour la société. On dit que le pouvoir médiatique est l’un des cinq pouvoirs majeurs (avec le législatif, l’exécutif, le juridique, et l’économique) et le nerf de la guerre actuellement. Je ne demande pas que les journalistes soient objectifs dans leur analyse, ce serait illusoire. Les philosophes et les anthropologues nous montrent bien que la perception n’est jamais neutre, et ne peut jamais englober toute la réalité. L’interlocuteur est toujours prisonnier de sa grille d’analyse, n’est jamais capable de couvrir l’ensemble du sujet et s’adressera toujours à un groupe particulier d’individus qui influera sur son discours. Si l’objectivité est impossible, le sens critique envers soi-même, et devant le sujet observé, demeure possible, même nécessaire.
Allergie émotive
Il est terminé, ce temps de remontrance contre la religion omniprésente au Québec. Terminée aussi, cette allergie émotive contre tout ce qui est religieux. De la vigne qu’est la religion catholique, il y a certes beaucoup de branches qui pourrissent et tombent. D’autres méritent d’être coupées. Mais la récolte peut encore produire du bon vin. Et le fait religieux demeure, encore tenace, encore plus ancré dans notre humanité que l’on peut le croire. L’être humain demeurera toujours religieux, quoi qu’il arrive. Il ne s’agit pas de séparer religion et société, mais de distinguer les deux. Ce n’est pas à la religion de gérer la société, comme jadis. Mais la religion ne pourra jamais être cantonnée dans la sphère privée des individus. Par définition, elle est appelée à être spirituelle, communautaire, sociale. Que fait-on, alors, de notre héritage chrétien? Quelle place donner au fait religieux dans la société? Peut-on en discuter raisonnablement, comme les adultes que nous sommes?
Ceux qui réfutent le religieux pour des raisons politiques, culturelles, ou morales font fausse route. Ils oublient que ces couches successives sont ajoutées au message spirituel d’une religion, et qu’on ne peut pas choisir ou juger une religion sur ses positions morales, culturelles ou politiques, mais d’abord sur son message spirituel.
Dialogue
Je désire seulement un dialogue qui puisse faire avancer la société un petit peu. Personne ne peut prétendre avoir la vérité, ou connaître LA solution aux défis d’aujourd’hui. Il faut des débats pour faire avancer la réflexion. Je ne cherche pas à envoyer des tomates aux athées, ou faire des concours d’apologie pour savoir qui a raison entre le croyant et le mécréant. Nous n’en sommes plus là. Je m’entends mieux avec un athée d’esprit ouvert qu’avec un catho d’esprit fermé. Il n’y a personne à convertir à quoi que ce soit. Nous sommes tous croyants, à notre manière, en un absolu. Nous avons tous une conception personnelle de l’être humain et du monde qui appartient au domaine de la métaphysique. Les religions, de ce point de vue, sont riches d’une histoire incomparables, et ne peuvent que nous aider à élargir notre champ de réflexion. Dès lors, ne pouvons-nous pas discuter de ces conceptions, de ces valeurs, et voir ensemble ce qui peut construire notre société?
Si je ne peux pas améliorer la société, je cherche au moins à empêcher qu’elle n’empire. Et de qui me plaindre, sinon d’abord de moi-même? J’ai essayé dans cet article de contribuer de ma modeste intelligence aux problèmes actuels. Je voudrais maintenant pouvoir demander à l’ensemble des journalistes, ainsi qu’aux dirigeants religieux de toutes confessions, d’adopter une attitude nouvelle et critique au sujet du rapport religion-société qui puisse promouvoir un dialogue des uns avec les autres plutôt que d’entretenir des condamnations.
Xavier Gravend-Tirole
Que retient-on quand on parle de la JMJ? Le pape. Aussi bizarre que cela puisse être, il vole la vedette aux jeunes. Il est présenté comme la star. Pourquoi alors ne pas avoir appelé cet événement «Journée mondiale du pape»? Mais je ne sais qui accuser de cette mauvaise interprétation des choses: les médias, de ne retenir que la bizarrerie d’un vieillard attirant les jeunes? Ou l’Église, de faire sa publicité sur la JMJ de Toronto autour d’un homme dont le rôle est de servir, et non de dominer?
Rôle démesuré
Le rôle attribué à Jean-Paul II par les médias est démesuré. «Jipitou» n’est pas mon idole, même si je salue avec respect le courage de Karol Wojtyla, l’homme. Cet homme n’est qu’un homme. En faire un demi-dieu, le successeur du Christ plutôt que le successeur de Pierre, est une absurdité qu’il faudra toujours dénoncer. Il n’est que le pape, porte-parole de l’Église romaine. Son message spirituel n’est pas le sien, mais celui des Évangiles. Il n’est ni PDG, ni monarque absolu de l’Église. Il n’est pas le curé du monde, mais seulement l’évêque de Rome, patriarche de l’Église latine. Et Mgr Jean-Claude Turcotte, archevêque de Montréal, n’est ni le vicaire, ni l’employé de Jean-Paul II, mais le serviteur du Christ et de la communauté montréalaise. Quand on ne sait pas mettre en perspective ces distinctions fondamentales, comment peut-on prétendre couvrir le sujet correctement?
Si certains de nos dirigeants cléricaux s’arrangent bien de cette conception centraliste romaine, certains journalistes manquent gravement de sens critique à leur égard. Imaginons que certains attribuent à Jean Chrétien ou Bernard Landry des pouvoirs qui ne leur appartiennent pas: la population et les médias auraient crié à l’injustice depuis longtemps. Mais qui dénonce les caricatures des religions en général, et de l’Église catholique romaine en particulier? Les médias, au lieu de jouer ce rôle, sont les premiers colporteurs de ces parodies. Navrant.
Manque de connaissance
De très nombreuses observations sur la JMJ de Toronto montrent un flagrant manque de connaissance dans le domaine religieux. Comme si l’esprit critique disparaissait quand il s’agit de réfléchir sur les religions. Certains y sont allergiques, soit. Sont-ils au moins conscients de leur allergie, et de leur perception souvent très émotive des choses? On peut en douter. À titre d’exemple, l’hebdomadaire Voir a publié dans son édition du 1er août des réflexions qui frisent l’absurdité: la compréhension des religions de Geneviève St-Germain et Richard Martineau, est dérisoire. Ce dernier, par exemple, déclare que les religions sont des sectes qui ont réussi. Je l’ai parfois dit, moi aussi. Mais à la blague. Parce que je sais que ce n’est qu’une blague. Peut-être ne le sait-il pas?
Qu’est-ce qu’une religion? Selon Clifford Geertz, professeur d’anthropologie à Princeton, quatre composantes majeures permettent de distinguer une religion:
n la métaphysique (une conception particulière de l’Absolu, qu’il soit Dieu, Allah ou le Sunyata, accordée à une conception de l’être humain)
n une communauté professant la croyance en cette métaphysique
n des rites communs à cette communauté
n un ethos (une attitude, une conduite de vie) de l’individu.
La religion a pour vocation de proposer un chemin de paix à l’être humain, et de rappeler la valeur de la compassion dans la société. Partir d’un a priori inverse pour réfléchir sur les événements dits religieux fausse tout débat, et risque de détourner l’attention sur les vrais problèmes.
Une religion n’est pas une secte qui a réussi. Les sectes sont les maladies des religions. Il est impossible de dire clairement d’un groupe «Voici une secte, voici une religion…» Il faut plus de nuances. Il s’agit de recenser les tendances sectaires d’un groupe religieux particulier, comme l’isolement des membres devant la société, la main-mise d’un individu sur le groupe, le rôle de l’argent, le respect de la conscience individuelle, etc. En bref, ce qui déshumanise l’être humain est sectaire, et ce qui l’humanise ne l’est pas. Reste à trouver à quelle conception de l’être humain on peut faire référence pour parler d’humanisation ou non.
Je suis le premier à dénoncer dans l’histoire, et encore aujourd’hui, les tendances sectaires qui habitent l’institution catholique romaine, ou certains groupes ou certaines personnes qui en font partie. Nommez l’Inquisition, les Croisades, le culte du Pape, etc. Je vous seconde. Mais la maladie remet-elle en cause le corps entier? Ne vaut-il pas mieux aider le malade à se remettre sur pied plutôt qu’exécuter le malheureux?
Ma foi ne se fonde pas sur des considérations sociales. Elle repose sur une confiance dans le fait que l’Amour est le seul bien qui puisse faire avancer l’humanité. Elle n’est pas d’ordre politique, culturel, ou même moral. Elle est existentielle. Elle descend aux racines des questions humaines universelles. J’admire des hommes comme Gandhi ou Martin Luther King qui ont su, à leur manière, témoigner de cette non-violence comme seul moyen pour faire avancer les choses. Je suis contre tout idéalisme, et à ce titre, je me sens mieux avec les anarchistes modernes qu’avec les rêveurs d’humanité qui tuent en son nom (Staline, Mao Tsé-Toung ou Hitler, pour ne nommer que les plus monstrueux). Quand l’être humain prétend posséder la vérité, c’est là qu’il vient de l’assassiner.
Accrocher la vérité
Je ne prétends pas posséder la vérité. Je pense néanmoins l’approcher en me faisant le disciple de Jésus, cet homme qui à tout point de vue, est l’être humain exemplaire. L’archétype de ma propre humanité, pourrais-je ajouter. C’est en son nom que je cherche à m’humaniser moi-même, et à me détacher de tout égoïsme, de tout égocentrisme. C’est lui qui inspire ma vie, comme il a inspiré celle de Gandhi, et de bien d’autres dévoués personnages ayant décidé de se consacrer aux plus pauvres, aux plus démunis, aux oubliés de cette planète.
L’Église n’est que le terreau, le laboratoire d’essai de cette tentative pour devenir meilleur. Elle n’est qu’un laboratoire parmi d’autres, car la lumière ne lui appartient pas. Elle s’en veut le témoin par excellence, bien sûr (comme toutes les religions révélées). Mais depuis Vatican II, l’Église reconnaît bien que la lumière est présente dans les autres religions. Elle reconnaît aussi qu’elle s’est trompée, trop souvent. Ses représentants commencent à le déclarer «officiellement». Le «Peuple de Dieu» est un peuple aussi imparfait que celui décrit dans l’Exode ou dans le Deutéronome, toujours prêt à adorer les veaux d’or et à oublier d’où ils viennent.
Forces et faiblesses
Est-ce une raison pour rejeter le message? Est-ce une raison pour ne pas essayer? La religion catholique a ses faiblesses, elle a aussi ses forces. Certains philosophes non chrétiens, comme André Comte-Sponville, déclarent sans difficulté que l’éthique d’amour mise en oeuvre par ce rabbin de Galilée mort en Judée autour de l’an 30 est la plus belle, la plus haute qui soit. Personnellement, je ne connais pas de message plus clair, plus simple, plus beau que celui d’aimer son prochain, et de garder pour Absolu l’Absolu lui-même. C’est la seule voie qui empêchera la société de retomber dans les totalitarismes qu’elle a connus.
Nous avons assisté à Toronto au plus grand rassemblement de jeunes que l’histoire du Canada ait connu. N’est-ce pas un argument suffisant pour expliquer l’intérêt journalistique suscité, et se poser la question «Pourquoi tous ces jeunes du monde entier à Toronto?» Je demeure néanmoins sceptique au sujet des intentions qui ont motivé plusieurs médias à couvrir la JMJ de Toronto. Qu’est-on allé voir? De jeunes roseaux agités par le vent?! Ou un vieil homme habitué des caméras depuis le début de son pontificat?
J’aurais aimé que ce soit la quête spirituelle des jeunes qui soit relevée par les médias. Malheureusement, trop souvent, ce fut le pape qui a été mis en avant, comme si c’était lui, la vedette. Pourtant, si quelques journalistes avaient suffisamment interrogé les jeunes sur leur raison de venir à Toronto, ils se seraient aperçus que les papolâtres n’étaient qu’une minorité dans la masse des jeunes catholiques présents. Je connais plusieurs personnes ayant justement refusé d’aller à Toronto pour ne pas être assimilées à des groupies du Pape, comme certaines publicités et certains médias le laissaient entendre. La grande majorité des jeunes que j’ai interrogés à Toronto sont venus pour diverses raisons: rencontrer d’autres jeunes ayant la foi; chercher la paix en écoutant ce que d’autres peuvent vivre; témoigner de leur foi; venir faire la fête au Canada avec leurs amis… Le stéréotype du JMJiste n’existe donc pas. Il n’y avait rien d’homogène dans cette masse de jeunes rassemblés à Toronto. Les raisons et les sensibilités qui habitaient ces jeunes sont aussi variées que le nombre de pays représentés (estimé à 165).
Une émotion qui ne veut rien dire
Pourquoi tant de larmes, d’émotion à voir passer le pape? Elle ne veut rien dire, cette émotion. Ne ressemble-t-elle pas étrangement à celle des autres stars fabriquées par le show-business et les médias? Analyser une foule à partir de ses réactions émotives de masse n’a jamais été un bon moyen pour comprendre un événement. N’en sommes-nous pas conscients?
J’ai la désagréable impression que l’insolite a la plupart du temps préséance sur l’information pour augmenter le tirage ou les cotes d’écoute. Un vieux pape qui attire les jeunes, c’est plus vendeur que des jeunes en recherche spirituelle. Est-ce que le but de l’information est de distraire, ou d’informer? Le pape ou Lady Di, c’est le monde enchanté. La masse en quête de sagesse, c’est lourd et trop humain. Le détail prime sur l’événement. Le récit d’une aventure fait place à ce qui pourra étonner, surprendre, faire sensation. La nouvelle doit-elle obligatoirement être sexy, sensationnelle? Non. Et encore moins l’information.
Décadence
Je ne comprends pas cet apparent manque de professionnalisme des médias. On parle de la décadence de l’institution ecclésiale. Soit. Je suis le premier à la constater. Mais la décadence des organes informateurs, en parle-t-on aussi? Si certains journalistes m’ont déçu, d’autres ont honoré leur profession. Le rôle du journaliste n’est-il pas de transmettre l’information tout autant que de l’analyser? Et l’analyser demande un minimum de mise en perspective et d’intelligence critique dans le propos. Critique envers soi-même, jamais se satisfaire d’un seul point de vue, et chercher à comprendre les causes profondes d’un événement, voilà quelques règles de base du vrai journalisme, qui permettent ensuite au lecteur, ou à l’auditeur, de se forger sa propre opinion sur le sens de l’événement.
Alors pourquoi assimiler la JMJ à la venue du pape? Qui a dit que l’Église, c’était le pape? Qui a dit que la foi de l’Église se résumait en sa morale? Pourquoi réduire la portée d’une homélie spirituelle à ses problématiques politiques, ou disciplinaires? Je me demande dans quelle mesure nous ne sommes pas tous victimes de l’information à haute vitesse. Il y a là un danger. En faisant fi des nuances, on tombe rapidement dans le simplisme. Et le simplisme, c’est le début de l’ignorance et de la bêtise.
Ce regard critique des organes informateurs est fondamental pour la société. On dit que le pouvoir médiatique est l’un des cinq pouvoirs majeurs (avec le législatif, l’exécutif, le juridique, et l’économique) et le nerf de la guerre actuellement. Je ne demande pas que les journalistes soient objectifs dans leur analyse, ce serait illusoire. Les philosophes et les anthropologues nous montrent bien que la perception n’est jamais neutre, et ne peut jamais englober toute la réalité. L’interlocuteur est toujours prisonnier de sa grille d’analyse, n’est jamais capable de couvrir l’ensemble du sujet et s’adressera toujours à un groupe particulier d’individus qui influera sur son discours. Si l’objectivité est impossible, le sens critique envers soi-même, et devant le sujet observé, demeure possible, même nécessaire.
Allergie émotive
Il est terminé, ce temps de remontrance contre la religion omniprésente au Québec. Terminée aussi, cette allergie émotive contre tout ce qui est religieux. De la vigne qu’est la religion catholique, il y a certes beaucoup de branches qui pourrissent et tombent. D’autres méritent d’être coupées. Mais la récolte peut encore produire du bon vin. Et le fait religieux demeure, encore tenace, encore plus ancré dans notre humanité que l’on peut le croire. L’être humain demeurera toujours religieux, quoi qu’il arrive. Il ne s’agit pas de séparer religion et société, mais de distinguer les deux. Ce n’est pas à la religion de gérer la société, comme jadis. Mais la religion ne pourra jamais être cantonnée dans la sphère privée des individus. Par définition, elle est appelée à être spirituelle, communautaire, sociale. Que fait-on, alors, de notre héritage chrétien? Quelle place donner au fait religieux dans la société? Peut-on en discuter raisonnablement, comme les adultes que nous sommes?
Ceux qui réfutent le religieux pour des raisons politiques, culturelles, ou morales font fausse route. Ils oublient que ces couches successives sont ajoutées au message spirituel d’une religion, et qu’on ne peut pas choisir ou juger une religion sur ses positions morales, culturelles ou politiques, mais d’abord sur son message spirituel.
Dialogue
Je désire seulement un dialogue qui puisse faire avancer la société un petit peu. Personne ne peut prétendre avoir la vérité, ou connaître LA solution aux défis d’aujourd’hui. Il faut des débats pour faire avancer la réflexion. Je ne cherche pas à envoyer des tomates aux athées, ou faire des concours d’apologie pour savoir qui a raison entre le croyant et le mécréant. Nous n’en sommes plus là. Je m’entends mieux avec un athée d’esprit ouvert qu’avec un catho d’esprit fermé. Il n’y a personne à convertir à quoi que ce soit. Nous sommes tous croyants, à notre manière, en un absolu. Nous avons tous une conception personnelle de l’être humain et du monde qui appartient au domaine de la métaphysique. Les religions, de ce point de vue, sont riches d’une histoire incomparables, et ne peuvent que nous aider à élargir notre champ de réflexion. Dès lors, ne pouvons-nous pas discuter de ces conceptions, de ces valeurs, et voir ensemble ce qui peut construire notre société?
Si je ne peux pas améliorer la société, je cherche au moins à empêcher qu’elle n’empire. Et de qui me plaindre, sinon d’abord de moi-même? J’ai essayé dans cet article de contribuer de ma modeste intelligence aux problèmes actuels. Je voudrais maintenant pouvoir demander à l’ensemble des journalistes, ainsi qu’aux dirigeants religieux de toutes confessions, d’adopter une attitude nouvelle et critique au sujet du rapport religion-société qui puisse promouvoir un dialogue des uns avec les autres plutôt que d’entretenir des condamnations.
Xavier Gravend-Tirole
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