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Libre opinion: La machine à broyer les solidarités...

Lise Rousseau - Présidente de la Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec (FAFMRQ)  11 février 2005 
Le 8 février, Radio-Canada présentait, dans le cadre de l'émission Enjeux, un documentaire de Serge Ferrand intitulé «La machine à broyer les hommes». L'auteur tentait d'y démontrer les discriminations systématiques vécues par les hommes, principalement en matière de litiges familiaux, ainsi que la détresse d'un nombre important de pères à la suite d'une séparation.

Selon M. Ferrand, au moment de la rupture, les mères se feraient confier la garde exclusive des enfants dans 80 % des cas, mais «pas toujours pour le bien-être des enfants». Au contraire, ce qui motiverait certaines d'entre elles serait de «ne pas vouloir partager l'aspect financier d'une garde conjointe», notamment en ce qui concerne la pension alimentaire pour enfant. Or les signataires du présent texte jugent nécessaire de rétablir certains faits et aimeraient rappeler qu'il existe également de nombreux exemples où le partage des responsabilités parentales, après une rupture, se passe très bien.

Pas tous les cas

D'abord, loin de nier que certaines ruptures puissent parfois tourner au vinaigre ou que les conflits mal résolus entre ex-conjoints puissent faire vivre de la détresse (à tous les membres d'une famille, mais plus particulièrement aux enfants), il apparaît important de rappeler que seulement 35 % de tous les cas de rupture au Québec font aujourd'hui l'objet d'un jugement devant les tribunaux. De ce nombre, environ 15 % seulement exigent qu'un juge ait à trancher.

De plus, l'avènement en 1997 de la Loi sur la médiation familiale permet notamment aux couples en instance de séparation d'avoir accès à six séances de médiation gratuites, ce qui fait que de plus en plus de gens parviennent à s'entendre sans avoir à passer devant un juge.

En ce qui concerne la garde des enfants, un nombre croissant d'ex-conjoints optent pour une garde partagée, ce qui correspond entre autres au fait que les femmes occupent elles aussi un emploi et trouvent difficile de concilier leurs responsabilités familiales et leurs activités professionnelles. Dans les cas où c'est la mère qui obtient la garde exclusive (surtout lorsque les enfants sont encore très jeunes), ce serait le plus souvent le résultat d'un commun accord.

Selon Me Claire L'Heureux-Dubé, juge retraitée de la Cour suprême et qui présentait un mémoire le 2 février dernier devant la Commission sur l'égalité, les juges n'ont pas de parti pris contre les hommes quand ils ont à trancher au sujet de la garde des enfants lors d'un divorce. «J'ai été 30 ans dans la magistrature et je n'ai jamais vu un juge avoir un préjugé quelconque en cette matière. Ce sont les faits qui décident et les juges n'ont pas de programme à défendre», affirme Me L'Heureux-Dubé dans des propos recueillis par Norman Delisle, de la Presse canadienne. Voilà pour ce qui est du prétendu favoritisme accordé aux mères dans les litiges familiaux.

Avantages financiers ?

D'autre part, l'argument selon lequel les mères réclameraient une garde exclusive en raison des avantages financiers que cela laisse présager ne tient pas non plus. Depuis l'entrée en vigueur de la perception automatique et des tables de fixation de la pension alimentaire pour enfants, la loi fait en sorte que les deux parents ont le devoir de contribuer, selon leur revenus, à l'ensemble des frais liés à l'éducation de leurs enfants.

De plus, il serait faux de prétendre qu'une séparation puisse donner accès à quelque avantage financier que ce soit. Les statistiques et le bon sens mènent à constater que les familles s'appauvrissent nécessairement lorsque survient une rupture, plusieurs dépenses (dont celles liées au logement) étant automatiquement doublées puisqu'on habitait sous un même toit avant de mettre fin à la relation et qu'on devra dorénavant occuper deux logements distincts.

Il est regrettable que le documentaire de M. Ferrand n'ait laissé aucune place au point de vue des mères dans les histoires de litiges qui y sont présentées. Le système de justice, en étant essentiellement axé sur la confrontation, favorise sans doute l'occurrence de cas problématiques, mais on oublie ici de préciser qu'il s'agit de cas d'exception. Dans la très grande majorité des cas, les pères qui partageaient de façon responsable et égalitaire leurs responsabilités parentales avant la rupture continueront de le faire quand la relation de couple aura pris fin.

De la même façon, une majorité d'ex-conjoints feront tout ce qu'ils peuvent afin d'éviter d'entretenir des conflits, reconnaissant à quel point ceux-ci peuvent être dommageables pour leurs enfants.

Il semble qu'il soit actuellement dans l'air du temps de remettre en question les progrès sociaux réalisés au cours des dernières décennies, notamment en matière de droit familial. Il est déplorable que des énergies soient ainsi investies à détruire des solidarités sociales si durement gagnées au fil des ans.

Les avancées réalisées au Québec depuis la Révolution tranquille sont énormes mais demeurent encore fragiles. Nous devons à tout prix préserver ces acquis sociaux et faire en sorte que nos enfants puissent eux aussi en profiter. Ce n'est certainement pas en attisant les tensions entre les hommes et les femmes, avec des propos comme ceux véhiculés par Serge Ferrand, que nous y parviendrons. Tout au plus, en tablant sur les antagonismes, on ne fait que créer une «machine à broyer les solidarités».
 
 
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