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Réplique à la prise de position de l'UQCN contre le traitement du lisier de porc - Erreur sur la cible

Pierre Juteau - Ph.D., Institut national de la recherche scientifique, INRS - Institut Armand-Frappier, Groupe de recherche en microbiologie de l'environnement  19 août 2002 
Il y a quelquefois des prises de position surprenantes. À ce chapitre, celle de l'Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN) qui s'oppose au traitement du lisier de porc n'est pas piquée des vers. Selon le président de la Commission agriculture de l'UQCN, M. Roch Bibeau, cette pratique entraînerait inévitablement le déplacement de la production porcine vers des mégaporcheries encore plus grosses que celles que nous connaissons — des gigaporcheries? — concentrées autour de quelques monstrueuses usines de traitement («La destruction des lisiers et fumiers», Le Devoir, 5 août 2002, page A7). En tant que chercheur dans le domaine des technologies environnementales, dont celles visant à traiter le lisier de porc, je ne vois pas les choses de cette façon. Permettez-moi donc de remettre en question le texte de M. Bibeau.

Je dois dire que j'ai quelques difficultés à suivre le raisonnement de l'UQCN sur ce sujet, à savoir qu'il faut s'opposer au traitement du lisier pour freiner l'expansion de l'industrie porcine. À mes yeux, c'est comme s'opposer au traitement des rejets industriels pour favoriser le développement des PME. Ou encore de décrier les systèmes antipollution des voitures parce qu'ils favorisent l'expansion de l'usage de l'automobile. Visa le noir, tua le blanc, comme dit la vieille chanson. Si on veut limiter la taille des porcheries à venir, ne devrait-on pas le faire avec des moyens un peu plus directs? Par exemple, dans le domaine laitier, n'est-ce pas bien plus les mécanismes de gestion de l'offre qui limitent la production et permettent la survie des petites fermes que le «rapport de proximité au sol» nécessaire pour la production du fourrage, tel qu'invoqué par M. Bibeau? D'autres solutions applicables au domaine porcin pourraient être trouvées.

C'est donc la relation de proximité entre l'élevage et le sol qui reçoit les déjections animales que l'UQCN veut préserver. Un traitement peut effectivement permettre de concentrer les éléments fertilisants et de les transporter sur de grandes distances pour les utiliser sur d'autres terres. Les surfaces disponibles autour de la ferme ne limiteraient donc plus le nombre de porcs pouvant être produits en ce lieu. Mais la pratique agricole actuelle est-elle si bénéfique que cela? Quand des producteurs porcins défrichent des terres et y sèment des espèces végétales avides d'azote et de phosphore (le maïs) seulement pour se débarrasser de leur lisier, peut-on parler d'une situation souhaitable? En freinant le traitement des lisiers, l'UQCN veut limiter la croissance de l'industrie porcine. Mais que fait-on des nombreux producteurs déjà installés et qui, dans plusieurs cas, ne possèdent pas assez de terre pour éviter que l'épandage n'affecte leur environnement immédiat, soit les cours d'eau et les nappes phréatiques, et ce, peu importe la comptabilité utilisée (unités animales à l'hectare, capacité d'absorption des sols, etc.)? Nombreux sont ceux qui ne pourront pas respecter les normes qui ont été annoncées en juin dernier. S'ils ne peuvent pas traiter leur lisier, que pourra-t-on leur suggérer? Défricher encore de nouvelles terres? Fermer leurs portes?

La nature des traitements

M. Bibeau dresse un sombre portrait de ce à quoi pourrait ressembler une installation de traitement de lisier: grosse usine récoltant par camion citerne le lisier de plusieurs mégaporcheries et concentrant les éléments fertilisants dans des résidus destinés à l'enfouissement sanitaire. Je n'ai pas de boule de cristal, mais je crois que l'avenir sera un tantinet différent. Premièrement, la majorité des traitements disponibles au Québec ou en développement vise à être implantée à la ferme. Le traitement régional du lisier brut risque fort d'être l'exception plutôt que la règle, entre autres parce que les coûts de transport seraient prohibitifs.

Ensuite, tous les projets que je connais visent la valorisation des éléments fertilisants, pas leur enfouissement. L'UQCN dit que ce serait là une concurrence aux matières résiduelles fertilisantes (MRF; boues d'usines d'épuration et de papetières). Je crois plutôt que cela permettrait de remplacer une partie des quantités colossales d'engrais chimiques utilisés en agriculture. Bien des agriculteurs ne veulent rien savoir des MRF parce qu'ils ne croient pas à leur innocuité, qu'elles soient homologuées ou pas par le Bureau de normalisation du Québec (BNQ). Quant au lisier non traité, plusieurs le refusent pour ne pas mettre leurs voisins en furie. Il est de toute façon limité à un usage local toujours en raison des coûts de transport. Dans ce contexte, un engrais organique d'origine agricole (ces «résidus de traitement»), stable, sans odeur ni pathogène, trouverait facilement preneur chez des utilisateurs d'engrais chimiques.

Et à quoi donc ressemblent ces méchants traitements? Comme mon affiliation professionnelle peut le laisser prévoir, ma préférence va aux procédés biologiques. Ceux-ci utilisent des microorganismes (naturels, pas des OGM!). Or ce type de technologie est justement majoritaire parmi les traitements disponibles ou en développement. Par exemple, chez nous à l'INRS - Institut Armand-Frappier (INRS-IAF) et en association avec l'Institut de recherche et développement en agroenvironnement (IRDA), nous travaillons sur une filière dite «aérobie thermophile», soit un procédé qui a des liens de parenté avec le compostage et qui permet entre autres de pasteuriser le lisier (élimination des pathogènes) en plus de le stabiliser et de détruire ses mauvaises odeurs. On vise également à concentrer les éléments fertilisants (azote et phosphore) pour en faciliter le transport et l'utilisation dans d'autres régions.

À l'IRDA, ils poussent la valorisation encore plus loin en produisant des champignons de consommation, des vers de terre (pour la pêche) et du compost de haute qualité dans un procédé appelé OrverMD. On est loin de l'enfouissement invoqué par M. BibeauÉ Un procédé développé au Centre de recherche industrielle du Québec (CRIQ) et disponible commercialement utilise la biofiltration sur lit de tourbe. Au centre de recherche de Lennoxville de Agriculture et Agroalimentaire Canada, on a mis au point un digesteur anaérobie à basse température (aussi disponible commercialement) qui permet la production de méthane qui peut être récupéré pour le chauffage de bâtiments. Et il y en a d'autres.

La position de l'UQCN contre les traitements du lisier de porc me semble particulièrement contradictoire avec deux autres de leurs préoccupations, soit la dissémination d'organismes pathogènes et la production de gaz à effet de serre (GES). Dans un communiqué émis en juin dernier, l'UQCN regrette que le nouveau Règlement sur les exploitations agricoles ne tienne pas compte du risque associé aux organismes pathogènes contenus dans le lisier, position avec laquelle je suis parfaitement d'accord. Or certains traitements peuvent justement détruire ces agents infectieux, ce qui répond pleinement à cette inquiétude de l'UQCN.

Le texte de M. Bibeau associe aussi le traitement du lisier à la production de GES. Si le traitement se faisait entièrement dans des usines régionales, ce serait probablement vrai en raison du transport du lisier brut par route. Par contre le traitement à la ferme est de nature à réduire l'émission de GES par rapport à la situation actuelle. En effet, un traitement local, effectué toute l'année, évite l'entreposage de lisier non traité comme cela se fait présentement, une pratique génératrice de méthane qui est un puissant GES.

Les besoins en recherche

L'annonce par le gouvernement de favoriser les traitements est donc, à mes yeux, une bonne nouvelle. Il reste à voir si l'application de cette volonté sera à la hauteur des attentes. Parmi celles-ci, il y a l'espoir d'un soutien accru pour la recherche. Celle-ci est nécessaire car les procédés de traitement actuellement disponibles sont peu nombreux et pas encore pleinement satisfaisants. Or plusieurs autres technologies sont en développement, entre autres dans les laboratoires publics québécois (INRS-IAF, INRS-Eau, École Polytechnique de Montréal, IRDA, etc.).

Il serait regrettable que ces projets ne trouvent pas le financement nécessaire pour en achever le développement. Les sommes investies en R&D à ce jour pour ces travaux l'auraient alors été en pure perte. Bien sûr le secteur privé devra faire sa part. Il sera d'ailleurs plus facile de trouver des partenaires commerciaux lorsqu'on pensera qu'il y aura, dans un avenir prévisible, des acheteurs pour ces technologies. Vous savez, le traitement, ça fait longtemps qu'on en parleÉ Il y a aussi d'autres systèmes de traitement développés ailleurs qui pourraient être testés ici.

Finalement, je me permets d'ajouter mon grain de sel au passionnant débat à la fois sémantique et existentiel qui fait rage au Québec: nos producteurs porcins doivent-ils ou non être qualifiés d'industriels? Eh bienÉ oui et non. La Fédération des producteurs de porcs du Québec a raison de soutenir qu'une grande partie des fermes sont de type familial en ce qui a trait à leur propriété. À cet égard, même les intégrateurs québécois, ces entreprises qui possèdent plusieurs lieux de production mais qui confient leur opération à des contractuels, ne sont pas si gros. Lors de mon travail, j'ai rencontré plusieurs producteurs. La majorité était des propriétaires qui exploitaient eux-mêmes leur ferme. Lorsque nous allons chercher du lisier pour nos essais de laboratoire, la personne qui nous reçoit, c'est le propriétaire. Ou son fils. J'ai déjà travaillé en assainissement industriel et je vous assure que je n'ai jamais rencontré les propriétaires des grosses et des moyennes entreprises que je visitais.

Par contre les moyens qu'utilisent bon nombre de producteurs porcins (des fermes de milliers de porcs) ainsi que leurs résultats (y compris leurs rejets à l'environnement) sont indiscutablement d'envergure industrielle. Et cette situation particulière fait partie du problème. Il est difficile de faire admettre à quelqu'un qui se considère comme propriétaire d'une petite entreprise familiale (avec peu ou pas d'employés autres que les membres de sa famille) qu'il doit assumer des responsabilités d'une grande industrie en ce qui a trait à la gestion des déchets générés. Pourtant, c'est une exigence bien légitime. Et ça inclut, à mon avis, le traitement du lisier.
 
 
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