Le torse de Cassandre
Mme la ministre de la Culture et des Communications,
Je vous écris à la faveur d'une nuit d'insomnie. Je ne suis plus directeur artistique du Quat'Sous, je ne suis pas membre de l'Union des artistes et ne fais partie d'aucune association. Mon étonnement, seul, me tient éveillé. C'est lui qui me pousse à vous écrire pour vous témoigner ma consternation devant la férocité de votre apolitique culturelle. De votre absence.
Mme la ministre de la Culture, je suis auteur et metteur en scène québécois. Je relève donc de vous, et c'est fatigant de ne pas savoir de qui on relève, fatigant de relever d'un silence qui tait ses idées, ses désirs, ses aspirations. Je vous écris car il me semble important que vous sachiez comment, dimanche dernier, alors que la communauté théâtrale fêtait le 50e anniversaire du Théâtre de Quat'Sous lors de la Soirée des Masques, votre absence a résonné.
«La ministre n'est pas venue», disait-on, désabusé. Votre absence était si bruyante dans son silence qu'elle couvrait les applaudissements de 800 personnes.
Mme la ministre de la Culture et des Communications, pourquoi, depuis que vous êtes ministre, n'êtes-vous jamais venue au Quat'Sous, sachant l'état de dégradation avancé dans lequel le bâtiment se trouve alors que Diane Lemieux, votre prédécesseure, y est venue à trois reprises pour constater, de ses propres yeux, l'état des lieux?
Pourquoi, lorsque je vous ai écrit à titre de directeur artistique de ce théâtre, n'ai-je reçu aucune réponse de votre part? Pourquoi Éric Jean, après sa nomination, n'a-t-il reçu aucunes félicitations? Pourquoi ne vous entend-on pas? Pourquoi n'êtes-vous pas venue fêter le Quat'Sous? Pourquoi?
Craigniez-vous que l'on vous dise des choses désagréables? Mais c'est pour cela que vous êtes ministre! Pourquoi vous paye-t-on? Votre travail consiste à entendre ces choses et à y répondre. Mais rien. On ne sait pas ce que vous pensez.
Vous dites vouloir améliorer les conditions de vie des artistes. Bien. Mais qu'est-ce que c'est, un artiste? Croyez-vous que tout le monde puisse être un artiste? Qu'est-ce que la création? Qu'est-ce que le divertissement? Qu'est-ce que le risque? Que signifie «industrie culturelle»? Que signifie être libéral? Où êtes-vous? Mme la ministre, êtes-vous une ministre? Êtes-vous là?
L'effondrement
Toujours rien. Qu'un silence, de plus en plus bruyant, de plus en plus terrifiant. Au début de votre mandat, j'y voyais la maladresse, mais depuis ce dimanche soir où vous n'étiez pas là pour fêter le théâtre où Brassard et Tremblay ont fait leurs premières armes, votre silence me fait entendre, venant des profondeurs, la voix ancienne et autrement plus catastrophique de Cassandre.
Cassandre avait prévu l'effondrement de Troie, prévu les vautours dévorant les cadavres des Troyens au pied des murailles; sa voix, je vous assure, nous a parlé à travers votre absence. Elle nous a annoncé l'effondrement d'une culture. L'effondrement d'un monde que des Troyens comme Paul Buissonneau et Jean-Pierre Ronfard ont bâti. L'effondrement d'un monde qui n'aura plus ses ailes pour voler vers le Soleil, au risque de s'y brûler.
La voix de Cassandre nous dit: «L'absence et le silence sont là. Ils sont là. Parmi vous. Entendez-les!»
À l'heure où le milieu de la danse agonise à la suite de la faillite du Festival international de nouvelle danse et la fermeture de la Fondation Jean-Pierre-Perrault, alors que les étudiants du Conservatoire de Montréal traînent dans des couloirs lugubres, que la compagnie Ubu n'a pas de lieu de diffusion ni de lieu de répétition, que le Théâtre du Rideau Vert n'est pas certain de se relever de sa physiothérapie, que le Quat'Sous s'écroule physiquement, que les acteurs et actrices de l'UDA et les théâtres institutionnels sont aux prises avec des difficultés qui les font se jeter les uns sur les autres, laissés à eux-mêmes, que le mode de production au complet est pris dans une tourmente le faisant créer spectacle après spectacle dans une frénésie assoiffée qui a tout l'air d'un signe de disparition, on se demande bien ce que, vous, vous pensez.
Mais le silence! Le silence! Cassandre nous annonce, à travers votre silence, que vous vous taisez par choix. Que vous êtes là, debout, à attendre la fin. Un nettoyeur. Un vautour. Votre silence semble être celui de celle qui attend que tout meure pour que, dans ce monde, ne subsiste que ce qui va survivre: les comédies musicales du privé et la télévision.
Votre silence annonce, je vous assure, la radio-canadisation de la culture de création: amputation, annulation, exécution. Cassandre, usant de votre silence, nous annonce la défaite lamentable des auteurs, acteurs, danseurs et interprètes qui voient dans la scène une tentative d'élévation. Cassandre nous dit que c'est voulu. C'est intentionnel. Cet échec est désiré par vous. Il fait partie de votre programme. «Le Québec, selon la philosophie du Parti libéral, n'a pas les moyens de s'offrir des activités déficitaires, quelles qu'elles soient. La culture ne fera pas exception.»
Faites quelque chose!
Ainsi, Cassandre traduit votre silence. Votre mission est-elle d'espacemusicaliser le domaine de la culture, de le nettoyer de ses scories, comme Radio-Canada a eu à le faire avec la Chaîne culturelle? Dans ce cas, avec mes camarades de création, nous sommes les scories. Le Quat'Sous, qui n'a que 160 places, est une scorie.
Dites que je me trompe, mais expliquez en quoi je me trompe. Écrivez-le, prenez la parole, moquez-vous de moi, de mes airs et de mes enflures, dites que je suis un abruti, un idiot, mais prononcez-vous, faites quelque chose!
Mme la ministre, au musée du Louvre, il y a une statue de Cassandre. Une statue qui, comme beaucoup de vestiges, nous est arrivée démunie de ses membres et de sa tête. Simplement un torse. Celui de Cassandre. Ce torse, qui n'est rien d'autre qu'un bloc de marbre, semble dire: vous pouvez décapiter toute tentative d'existence de moi, mais il restera, ne serait-ce que dans la tournure de mon thorax, suffisamment de mystère pour que survive l'incompréhensible présage.
Cet incompréhensible présage, il est précisément ce qui forme la mémoire collective. L'histoire se souvient des bourreaux, des juges et parfois des victimes, mais elle n'oublie jamais ceux et celles qui, cherchant à comprendre les trois, ont su n'être aucun d'entre eux. Ceux-là, on peut les appeler les fous, les poètes et les penseurs. Votre absence de dimanche soir nous annonçait votre décision de les abattre. Baissez votre jeu, faites-nous voir votre masque. Il a, peut-être, les traits ahuris de la Méduse.
Je vous écris à la faveur d'une nuit d'insomnie. Je ne suis plus directeur artistique du Quat'Sous, je ne suis pas membre de l'Union des artistes et ne fais partie d'aucune association. Mon étonnement, seul, me tient éveillé. C'est lui qui me pousse à vous écrire pour vous témoigner ma consternation devant la férocité de votre apolitique culturelle. De votre absence.
Mme la ministre de la Culture, je suis auteur et metteur en scène québécois. Je relève donc de vous, et c'est fatigant de ne pas savoir de qui on relève, fatigant de relever d'un silence qui tait ses idées, ses désirs, ses aspirations. Je vous écris car il me semble important que vous sachiez comment, dimanche dernier, alors que la communauté théâtrale fêtait le 50e anniversaire du Théâtre de Quat'Sous lors de la Soirée des Masques, votre absence a résonné.
«La ministre n'est pas venue», disait-on, désabusé. Votre absence était si bruyante dans son silence qu'elle couvrait les applaudissements de 800 personnes.
Mme la ministre de la Culture et des Communications, pourquoi, depuis que vous êtes ministre, n'êtes-vous jamais venue au Quat'Sous, sachant l'état de dégradation avancé dans lequel le bâtiment se trouve alors que Diane Lemieux, votre prédécesseure, y est venue à trois reprises pour constater, de ses propres yeux, l'état des lieux?
Pourquoi, lorsque je vous ai écrit à titre de directeur artistique de ce théâtre, n'ai-je reçu aucune réponse de votre part? Pourquoi Éric Jean, après sa nomination, n'a-t-il reçu aucunes félicitations? Pourquoi ne vous entend-on pas? Pourquoi n'êtes-vous pas venue fêter le Quat'Sous? Pourquoi?
Craigniez-vous que l'on vous dise des choses désagréables? Mais c'est pour cela que vous êtes ministre! Pourquoi vous paye-t-on? Votre travail consiste à entendre ces choses et à y répondre. Mais rien. On ne sait pas ce que vous pensez.
Vous dites vouloir améliorer les conditions de vie des artistes. Bien. Mais qu'est-ce que c'est, un artiste? Croyez-vous que tout le monde puisse être un artiste? Qu'est-ce que la création? Qu'est-ce que le divertissement? Qu'est-ce que le risque? Que signifie «industrie culturelle»? Que signifie être libéral? Où êtes-vous? Mme la ministre, êtes-vous une ministre? Êtes-vous là?
L'effondrement
Toujours rien. Qu'un silence, de plus en plus bruyant, de plus en plus terrifiant. Au début de votre mandat, j'y voyais la maladresse, mais depuis ce dimanche soir où vous n'étiez pas là pour fêter le théâtre où Brassard et Tremblay ont fait leurs premières armes, votre silence me fait entendre, venant des profondeurs, la voix ancienne et autrement plus catastrophique de Cassandre.
Cassandre avait prévu l'effondrement de Troie, prévu les vautours dévorant les cadavres des Troyens au pied des murailles; sa voix, je vous assure, nous a parlé à travers votre absence. Elle nous a annoncé l'effondrement d'une culture. L'effondrement d'un monde que des Troyens comme Paul Buissonneau et Jean-Pierre Ronfard ont bâti. L'effondrement d'un monde qui n'aura plus ses ailes pour voler vers le Soleil, au risque de s'y brûler.
La voix de Cassandre nous dit: «L'absence et le silence sont là. Ils sont là. Parmi vous. Entendez-les!»
À l'heure où le milieu de la danse agonise à la suite de la faillite du Festival international de nouvelle danse et la fermeture de la Fondation Jean-Pierre-Perrault, alors que les étudiants du Conservatoire de Montréal traînent dans des couloirs lugubres, que la compagnie Ubu n'a pas de lieu de diffusion ni de lieu de répétition, que le Théâtre du Rideau Vert n'est pas certain de se relever de sa physiothérapie, que le Quat'Sous s'écroule physiquement, que les acteurs et actrices de l'UDA et les théâtres institutionnels sont aux prises avec des difficultés qui les font se jeter les uns sur les autres, laissés à eux-mêmes, que le mode de production au complet est pris dans une tourmente le faisant créer spectacle après spectacle dans une frénésie assoiffée qui a tout l'air d'un signe de disparition, on se demande bien ce que, vous, vous pensez.
Mais le silence! Le silence! Cassandre nous annonce, à travers votre silence, que vous vous taisez par choix. Que vous êtes là, debout, à attendre la fin. Un nettoyeur. Un vautour. Votre silence semble être celui de celle qui attend que tout meure pour que, dans ce monde, ne subsiste que ce qui va survivre: les comédies musicales du privé et la télévision.
Votre silence annonce, je vous assure, la radio-canadisation de la culture de création: amputation, annulation, exécution. Cassandre, usant de votre silence, nous annonce la défaite lamentable des auteurs, acteurs, danseurs et interprètes qui voient dans la scène une tentative d'élévation. Cassandre nous dit que c'est voulu. C'est intentionnel. Cet échec est désiré par vous. Il fait partie de votre programme. «Le Québec, selon la philosophie du Parti libéral, n'a pas les moyens de s'offrir des activités déficitaires, quelles qu'elles soient. La culture ne fera pas exception.»
Faites quelque chose!
Ainsi, Cassandre traduit votre silence. Votre mission est-elle d'espacemusicaliser le domaine de la culture, de le nettoyer de ses scories, comme Radio-Canada a eu à le faire avec la Chaîne culturelle? Dans ce cas, avec mes camarades de création, nous sommes les scories. Le Quat'Sous, qui n'a que 160 places, est une scorie.
Dites que je me trompe, mais expliquez en quoi je me trompe. Écrivez-le, prenez la parole, moquez-vous de moi, de mes airs et de mes enflures, dites que je suis un abruti, un idiot, mais prononcez-vous, faites quelque chose!
Mme la ministre, au musée du Louvre, il y a une statue de Cassandre. Une statue qui, comme beaucoup de vestiges, nous est arrivée démunie de ses membres et de sa tête. Simplement un torse. Celui de Cassandre. Ce torse, qui n'est rien d'autre qu'un bloc de marbre, semble dire: vous pouvez décapiter toute tentative d'existence de moi, mais il restera, ne serait-ce que dans la tournure de mon thorax, suffisamment de mystère pour que survive l'incompréhensible présage.
Cet incompréhensible présage, il est précisément ce qui forme la mémoire collective. L'histoire se souvient des bourreaux, des juges et parfois des victimes, mais elle n'oublie jamais ceux et celles qui, cherchant à comprendre les trois, ont su n'être aucun d'entre eux. Ceux-là, on peut les appeler les fous, les poètes et les penseurs. Votre absence de dimanche soir nous annonçait votre décision de les abattre. Baissez votre jeu, faites-nous voir votre masque. Il a, peut-être, les traits ahuris de la Méduse.
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