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Stéphane Baillargeon   2 février 2005 
Tomas Muscionico–Le cirque du soleil - Une scène de KÀ, une création monumentale du Cirque du Soleil lancée demain soir à Las Vegas.
Tomas Muscionico–Le cirque du soleil - Une scène de KÀ, une création monumentale du Cirque du Soleil lancée demain soir à Las Vegas.
Avec sa salle à la fine pointe du design et de la technique, KÀ, le nouveau spectacle du Cirque du Soleil, a coûté plus d'un quart de milliard de dollars et va nécessiter un bon million et demi par semaine pour tenir ses profitables promesses. Un pari impossible? Pas pour Las Vegas, la capitale intergalactique du divertissement.

Las Vegas — À ce niveau, les budgets de création prennent des proportions esthétiques. Oubliez les données officielles, prétendant que KÀ, le nouveau spectacle du Cirque du Soleil, a coûté 200 millions de dollars canadiens. Selon des informations révélées la semaine dernière par la presse britannique, il faut ajouter au moins 65 millions à cette somme pour atteindre l'inimaginable sommet.

Au total, KÀ aura nécessité l'équivalent d'à peu près quatre années de budget du Conseil des arts et des lettres du Québec et bien plus que tout l'argent dépensé par le TNM depuis sa création, il y a 60 ans. Comme si ce n'était pas suffisant, il faut encore ajouter un million et demi par semaine pour faire rouler la monumentale machine.

Même les productions cinématographiques hollywoodiennes les plus ambitieuses atteignent rarement ces pointes himalayennes. Le prochain film de la série Batman demandera une centaine de millions de moins.

Pour la première fois de l'histoire de l'industrie du divertissement, la scène fait la barbe à l'écran.

Le spectacle lui-même s'annonce comme une sorte de dérivé en trois dimensions des effets spéciaux de The Matrix ou de Hero. Lancé à la fin de l'automne, KÀ a déjà été vu par des dizaines de milliers de spectateurs mais n'a pas encore passé officiellement l'épreuve de la critique professionnelle. Le coup d'envoi officiel sera donné cette semaine. La production tiendra ensuite l'affiche au moins dix ans, avec cinq autres années en option...

«On dirait que Las Vegas imprime de l'argent à volonté», déclarait un Robert Lepage ébahi en lançant la campagne promotionnelle de son bébé scénique, il y a quelques semaines. Il expliquait candidement que les retards de plusieurs mois imposés à la création n'ont jamais inquiété les promoteurs, qui ont allongé les millions supplémentaires sans sourciller. Robert Lepage a probablement touché deux millions de belles piastres américaines pour diriger la charge, ce qui en fait un des metteurs en scène les mieux payés de l'histoire du showbiz.

Il s'agit du projet le plus ambitieux de l'histoire du Cirque du Soleil. Chaque représentation emploie 158 techniciens et 75 artistes-acrobates. On ne peut même pas dire que les numéros sont présentés sur scène, puisqu'en lieu et place des traditionnelles planches, les ingénieurs ont créé une mécanique scénique unique au monde, enfouie dans une fosse profonde de plusieurs dizaines de mètres, permettant de multiplier les apparitions de plates-formes flottantes et d'autres accessoires spectaculaires. À elle seule, la salle a nécessité au moins 160 millions $CAN.

«Las Vegas est un marché unique au monde, observe Daniel Lamarre, le président du Cirque du Soleil, en entrevue au Devoir. Aucun autre lieu ne peut risquer autant sur une seule production. Cela dit, KÀ ne peut pas nous déstabiliser financièrement. La grande majorité de l'investissement vient de notre partenaire, MGM Mirage.»

L'alliance stratégique a déjà porté fruits. KÀ suit Mystère, O et Zumanity, qui à eux trois attirent déjà environ 9000 spectateurs par soir, soit 5 % du total de la clientèle de la ville. KÀ va porter le total à près de 11 000 places. Le spectacle sur les Beatles, qui prendra l'affiche en 2006 dans une autre salle du complexe, en rajoutera encore quelques milliers. Avec le nouveau show pour chapiteau lancé à Montréal dans deux mois, le Cirque du Soleil présentera cinq autres productions en tournée sur trois continents ou à Orlando, en Floride. La compagnie montréalaise vient en plus de dévoiler un plan pour une centaine de spectacles par année dans les arénas de l'Amérique du Nord. Bon an, mal an, elle vend déjà pour 700 000 $CAN de billets et espère passer le cap du milliard en 2007.

La mecque du jeu et du divertissement attire maintenant 50 millions de pèlerins par année. MGM Mirage annonçait avant-hier que 2004 a constitué sa meilleure année, avec des revenus de cinq milliards $CAN répartis à parts égales entre les casinos et les autres activités commerciales (restaurants, spectacles, etc.). Les profits, en hausse de 36 % par rapport à l'année précédente, ont dépassé le milliard. «Le dernier quart de 2004 force à placer un point d'exclamation à la fin d'une année formidable pour nous», a dit Terry Lanni, président de MGM Mirage, en dévoilant son bilan aux actionnaires.

Des empires semblables, Las Vegas en compte une bonne dizaine, presque tous aussi profitables. Sur les cent plus grandes compagnies du Nevada, 70 s'activent dans le secteur du jeu. Huit d'entre elles ont un budget supérieur à celui de l'État, qui croupit toujours en fond de cale de l'Union pour son taux de criminalité, la consommation d'alcool, le nombre de mères célibataires, le taux de suicide ou les équipements socioculturels.

«La ville appartient aux casinos», résument les journalistes Sally Denton et Roger Morris dans leur livre de 2002 The Money and the Power. The Making of Las Vegas and Its Hold on America, à paraître en traduction chez Autrement dans quelques semaines. Les reporters ont passé des années à retracer la genèse de ce lieu fou. Avec ses gangsters, ses maquereaux et ses trafiquants de drogue, avec ses politiciens véreux soutenus par des enveloppes louches et ses milliardaires excentriques, la bio de la ville fait penser à une dérive hallucinée de Tintin en Amérique.

«Créée comme une oasis du vice légalisé, la cité criminelle s'est transformée en colonie, puis en centre de trafic en tous genres et finalement en zone internationale de la corruption à l'américaine, écrivent les confrères en conclusion de leur enquête. À la fin des années 1980, le lieu originel du crime organisé avait évolué pour devenir, au moins en partie, le fief d'une oligarchie légitime plus raffinée. Elle gouverne avec les mêmes buts et les mêmes moyens, mais la collusion est maintenant plus franchement assumée avec les autorités locales ou nationales. [...] La corruption est tellement profonde, tellement ancrée dans l'ordre social et économique, que la plupart des citoyens l'acceptent cyniquement comme une donnée incontournable. Et en ce sens, pour une large part, Las Vegas est la première ville américaine du XXIe siècle.»

Le Cirque du Soleil aide la ville à se refaire une image depuis la fin des années 1980. KÀ, le premier spectacle du XXIe siècle, est officiellement lancé demain soir...

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