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Irak: Bush gagne le pari à haut risque des élections

Des attentats qui ont fait 44 morts n'ont pas empêché près de 60 % des Irakiens d'aller voter hier

Le Devoir   31 janvier 2005 
L’index taché d’encre, une femme fait le signe de la victoire après avoir exercé son droit de vote, hier, dans un bureau de scrutin du sud de l’Irak. Des millions d’Irakiens, principalement chiites et kurdes, ont pris part aux élections légi
Photo : Agence France-Presse
L’index taché d’encre, une femme fait le signe de la victoire après avoir exercé son droit de vote, hier, dans un bureau de scrutin du sud de l’Irak. Des millions d’Irakiens, principalement chiites et kurdes, ont pris part aux élections légi
Bagdad — Le chaos anticipé n'est finalement pas survenu: environ 60 % des Irakiens, surtout les chiites au centre et au sud et les Kurdes au nord, ont surmonté la peur et ont bravé hier les menaces d'attentats des insurgés islamistes pour participer aux premières élections multipartites à se tenir dans le pays depuis plus de 50 ans, faisant du coup mentir ceux qui prédisaient un échec total du scrutin. Mais la journée historique aura aussi eu son prix, puisqu'une série d'attentats a fait au moins 44 morts dans le pays, dont neuf kamikazes.

Dans les heures qui ont suivi l'ouverture des bureaux de vote et jusqu'à leur clôture, la violence promise par les extrémistes islamistes et redoutée par les forces américaines et le gouvernement irakien a été au rendez-vous. On comptait à la fin de la journée sept attentats suicide à Bagdad (27 morts) et plusieurs autres attaques dans les villes sunnites voisines ainsi que dans d'autres villes d'Irak. Le plus meurtrier des attentats s'est produit dans une file de personnes attendant à un bureau de vote de l'est de Bagdad, où un kamikaze a entraîné six personnes dans la mort. La section irakienne d'al-Qaïda, dirigée par Abou Moussab al-Zarqaoui, a revendiqué les attentats de Bagdad et a estimé avoir «gâché les noces» électorales. Des explosions ont aussi secoué Baaqouba, fief rebelle à 60 km au nord de la capitale, ainsi que Mossoul, au nord de Bagdad.

Néanmoins, à la surprise générale, cette violence n'a pas empêché les Irakiens de se rendre massivement dans les bureaux de vote. Samedi encore, le président intérimaire irakien Ghazi al-Yaouar avait lui-même estimé que la plupart des électeurs n'iraient pas voter.

Ayant vraisemblablement gagné la première manche d'un pari électoral hautement risqué, le président américain George W. Bush, confronté à une opinion américaine qui soutient de moins en moins sa politique irakienne, s'est réjoui du déroulement du scrutin. «En participant à des élections libres, les Irakiens ont fermement rejeté l'idéologie anti-démocratique des terroristes, estime M. Bush. Les Irakiens eux-mêmes ont fait de cette élection un succès éclatant.»

Mais il a rappelé qu'il restait «encore du chemin à faire sur la route de la démocratie. Les terroristes et les rebelles vont continuer de mener la guerre contre la démocratie, et nous continuerons de soutenir les Irakiens dans leur combat contre eux», a ajouté M. Bush.

La secrétaire d'État américaine Condoleezza Rice s'est pour sa part félicitée d'un «jour extraordinaire pour les Irakiens». Estimant que les élections se sont déroulées «mieux que prévu», elle s'est dite «réconfortée par les commentaires de leaders kurdes et chiites disant qu'ils s'attendent à former un seul Irak, et qu'ils s'attendent à ce que les vues de la population sunnite soient représentées lors de l'élaboration de la Constitution».

Forte participation

Les prévisions les plus optimistes n'avaient pas laissé présager un taux de participation aussi fort. Adel Lami, membre de la Commission électorale indépendante, a évoqué un taux d'environ 60 %, soit huit millions de votants. Il a toutefois indiqué qu'il fallait prendre ces chiffres avec précaution, ceux-ci étant provisoires et fondés sur des estimations brutes transmises par des responsables locaux.

Appelant également à considérer ces chiffres avec une extrême prudence, Carlos Valenzuela, représentant de l'ONU auprès de cette Commission, a reconnu que la participation avait dépassé les prévisions. «J'attends la confirmation avant d'exulter [...]. Mais si les résultats reçus jusqu'à présent se confirment, ce sera très bien.»

L'organisation non gouvernementale Eïn, chapeautant quelque 10 000 observateurs irakiens indépendants, a assuré peu avant la clôture du scrutin que ces élections n'avaient connu que «très peu de fraudes» et, «de façon générale» s'étaient déroulées «de manière excellente».

Une équipe d'experts internationaux basée en Jordanie et menée par le directeur général des élections du Canada, Jean-Pierre Kingsley, a aussi estimé que l'organisation des élections irakiennes avait rempli d'une manière générale les normes internationales, même si certains domaines nécessitaient des améliorations.

La participation élevée devrait conforter la légitimité du pouvoir qui sortira des urnes, les chiites, majoritaires mais opprimés sous l'ancien régime, étant considérés comme les probables vainqueurs. Les autorités électorales espèrent pouvoir publier les résultats préliminaires d'ici six ou sept jours, et les résultats définitifs dans une dizaine de jours. «Le défi sera alors de faire accepter les résultats par la minorité sunnite», a précisé Valenzuela.

Les bureaux de vote sont en effet parfois restés déserts en pays sunnite, notamment dans les villes du «triangle de la mort», en raison à la fois des craintes d'attentats et de l'appel au boycottage lancé par de nombreux responsables de la communauté. Certains bureaux de vote sont restés carrément fermés. Mais au contraire, le taux de participation a été fort dans les régions chiites et dans le Nord kurde, atteignant respectivement 80 % et 90 % selon les autorités.

Le monde salue

Partisans comme opposants à l'intervention militaire conduite par les États-Unis pour renverser le régime de Saddam Hussein ont salué le vote d'hier comme une première étape vers l'instauration de la démocratie, tout en insistant sur la nécessité de ne pas laisser de côté la minorité sunnite, malgré sa faible participation au scrutin.

Les élections sont «un coup porté en plein coeur du terrorisme mondial», a déclaré le premier ministre britannique Tony Blair, principal allié de George W. Bush. Le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan a pour sa part salué le courage des Irakiens qui se sont rendus aux urnes. «Ils savent qu'ils votent pour l'avenir de leur pays. On doit les encourager» et les aider «à prendre leur destin en main», a-t-il déclaré. «C'est le début, un premier pas dans un processus démocratique», a-t-il ajouté.

Quant à lui, le sénateur démocrate américain John Kerry a dénoncé toute tentative de «battage excessif» autour des élections. «À présent, l'important sera les efforts pour parvenir à une réelle réconciliation politique», a-t-il dit. Cela va demander «des efforts diplomatiques considérables et un geste envers la communauté internationale beaucoup plus important que ce gouvernement n'a été disposé à faire», a estimé M. Kerry.

Constitution à rédiger

Les Irakiens étaient appelés à désigner les 275 membres de l'Assemblée nationale provisoire, chargée de rédiger la future Constitution, ainsi que 18 assemblées provinciales. L'Assemblée nationale désignera un président et deux vice-présidents, qui nommeront un premier ministre et un gouvernement qui servira jusqu'à la tenue de nouvelles élections dans 11 mois.

La liste soutenue par le grand ayatollah Ali al-Sistani, le plus haut dignitaire chiite irakien, était donnée favorite parmi les 111 listes en compétition, même si elle ne recueillera sans doute pas la majorité requise pour former seule un gouvernement.

Privée du pouvoir pendant le mandat de Saddam Hussein, la majorité chiite, qui représente 60 % des 26 millions d'Irakiens, était attendue nombreuse aux urnes. La mobilisation était également forte chez les Kurdes, désireux d'obtenir plus d'influence après avoir été marginalisés pendant les 34 ans de pouvoir du parti Baas.

D'après l'Agence France-Presse, Associated Press et Reuters
 
 
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