60e anniversaire de la libération d'Auschwitz - Une page cruelle et controversée
Yakov M. Rabkin - Professeur titulaire au département d'histoire de l'Université de Montréal et auteur de l'ouvrage Au nom de la Torah - Une histoire de l'opposition juive au sionisme (Presses de l'Université Laval, 2004)
27 janvier 2005
Lorsque les troupes soviétiques libèrent Auschwitz, en janvier 1945, se révèle une des pages les plus sinistres et les plus controversées de l'histoire contemporaine.
Elle est sinistre parce qu'elle met en évidence une atrocité conçue de sang-froid par des bureaucrates formés dans l'esprit de la culture occidentale, avec tout ce qu'elle avait à offrir: études avancées d'histoire, de peinture et de musique classique, la littérature puisant ses origines dans le passé gréco-romain.
Les spécialistes comme Adolf Eichmann, sans éprouver une haine particulière envers les Juifs, les Tsiganes ou les Slaves, ont mis en marche un système d'extermination des humains en utilisant les derniers succès des sciences et des techniques. Le recours au langage scientifique, par définition détaché, neutre et dépourvu de tout jugement moral, a permis d'étouffer la décence la plus élémentaire.
Ces spécialistes ne savouraient pas les massacres, ils s'occupaient des méthodes de «traitement spécial». Ils ne salivaient point lorsqu'ils dessinaient les plans pour «la solution finale du problème juif». Comme en sciences, il y a un problème, il faut donc y trouver une solution. Sans passion, sans doute, sans remords.
La propagande nazie, elle aussi, tout en restant muette sur Auschwitz et tous les autres camps d'extermination, a eu recours à un langage scientifique et médical. L'anthropologie physique a offert toute une hiérarchie de races, dont certaines étaient «supérieures» et d'autres «inférieures».
Concept objectif
Le concept de race dont s'est servi Hitler ne fut pas une invention allemande. La race est un concept inventé, raffiné et instrumentalisé par des scientifiques d'un bon nombre de pays dits civilisés d'Europe et d'origine européenne. Ce concept est objectif. On l'appliquait à tous ceux qui, selon le système de classification raciale, ne pouvaient pas prouver leur «descendance aryenne».
Si, auparavant, le juif était quelqu'un qui adhérait à un comportement édicté par la Torah et exerçait donc son libre arbitre, le XXe siècle a transformé cette identité plutôt religieuse et donc volontaire en une identité objective dont on ne peut se débarrasser. Aucune conversion au christianisme n'aurait sauvé le juif qui voulait renier sa foi afin de sauver sa vie.
Cette transformation identitaire est particulièrement sinistre car elle fait disparaître la responsabilité personnelle au profit de substituts totalitaires. Ce n'est qu'à l'époque contemporaine qu'on fait recours à la catégorie d'«ennemi objectif», un ennemi qui n'a besoin de rien faire pour mériter cette appellation et qui ne peut rien faire afin de s'en défaire.
Ainsi, on appelait à extirper le «cancer juif» du corps de la nation allemande, ce patient collectif qu'il fallait soigner avec la résolution et l'objectivité que requiert le vrai professionnalisme. Les médecins nazis ont interprété le serment d'Hippocrate comme une obligation de s'occuper de la santé collective de leur peuple sans se préoccuper du droit à la vie de l'individu.
D'Auschwitz au Goulag
Cette page de l'histoire est controversée parce qu'elle montre une puissance totalitaire et cruelle en train de vaincre une autre puissance totalitaire et cruelle. Sans l'apport des troupes soviétiques, sans le sacrifice de plus de 20 millions de soldats de l'Armée rouge, il aurait été difficile d'imaginer la défaite de l'Allemagne nazie.
C'est sur le front soviétique que la Wehrmacht avait concentré le gros de ses effectifs humains, reconnaissant ainsi l'importance relative de l'effort de guerre fourni par l'URSS. Or la libération d'Auschwitz ne signifiait point le démantèlement du Goulag qui, au contraire, s'est remis à accueillir de nouvelles victimes après la fin de la Grande Guerre patriotique (c'est ainsi qu'en Russie on se réfère à la Second Guerre mondiale).
Tout en gardant en perspective les différences majeures entre les camps d'extermination nazis et les camps de travail soviétiques, on ne doit pas oublier que cette expérience totalitaire commune s'est soldée par des millions de morts civils.
L'humanité a-t-elle appris quelque chose de cette expérience? Pas dans l'immédiat car la Chine communiste, le Cambodge des Khmers rouges et moult autres régimes oeuvrant pour l'avenir radieux de l'humanité ont érigé des systèmes monstrueux qui ont coûté la vie à des dizaines de millions de civils. La libération d'Auschwitz n'a nullement sonné le glas du génocide bureaucratisé et «impartial», une invention du XXe siècle.
La mémoire d'Auschwitz nous oblige à aiguiser le sens de la responsabilité personnelle et du jugement moral qu'aucun recours à une autorité politique et scientifique ne doit permettre d'abdiquer.
Elle est sinistre parce qu'elle met en évidence une atrocité conçue de sang-froid par des bureaucrates formés dans l'esprit de la culture occidentale, avec tout ce qu'elle avait à offrir: études avancées d'histoire, de peinture et de musique classique, la littérature puisant ses origines dans le passé gréco-romain.
Les spécialistes comme Adolf Eichmann, sans éprouver une haine particulière envers les Juifs, les Tsiganes ou les Slaves, ont mis en marche un système d'extermination des humains en utilisant les derniers succès des sciences et des techniques. Le recours au langage scientifique, par définition détaché, neutre et dépourvu de tout jugement moral, a permis d'étouffer la décence la plus élémentaire.
Ces spécialistes ne savouraient pas les massacres, ils s'occupaient des méthodes de «traitement spécial». Ils ne salivaient point lorsqu'ils dessinaient les plans pour «la solution finale du problème juif». Comme en sciences, il y a un problème, il faut donc y trouver une solution. Sans passion, sans doute, sans remords.
La propagande nazie, elle aussi, tout en restant muette sur Auschwitz et tous les autres camps d'extermination, a eu recours à un langage scientifique et médical. L'anthropologie physique a offert toute une hiérarchie de races, dont certaines étaient «supérieures» et d'autres «inférieures».
Concept objectif
Le concept de race dont s'est servi Hitler ne fut pas une invention allemande. La race est un concept inventé, raffiné et instrumentalisé par des scientifiques d'un bon nombre de pays dits civilisés d'Europe et d'origine européenne. Ce concept est objectif. On l'appliquait à tous ceux qui, selon le système de classification raciale, ne pouvaient pas prouver leur «descendance aryenne».
Si, auparavant, le juif était quelqu'un qui adhérait à un comportement édicté par la Torah et exerçait donc son libre arbitre, le XXe siècle a transformé cette identité plutôt religieuse et donc volontaire en une identité objective dont on ne peut se débarrasser. Aucune conversion au christianisme n'aurait sauvé le juif qui voulait renier sa foi afin de sauver sa vie.
Cette transformation identitaire est particulièrement sinistre car elle fait disparaître la responsabilité personnelle au profit de substituts totalitaires. Ce n'est qu'à l'époque contemporaine qu'on fait recours à la catégorie d'«ennemi objectif», un ennemi qui n'a besoin de rien faire pour mériter cette appellation et qui ne peut rien faire afin de s'en défaire.
Ainsi, on appelait à extirper le «cancer juif» du corps de la nation allemande, ce patient collectif qu'il fallait soigner avec la résolution et l'objectivité que requiert le vrai professionnalisme. Les médecins nazis ont interprété le serment d'Hippocrate comme une obligation de s'occuper de la santé collective de leur peuple sans se préoccuper du droit à la vie de l'individu.
D'Auschwitz au Goulag
Cette page de l'histoire est controversée parce qu'elle montre une puissance totalitaire et cruelle en train de vaincre une autre puissance totalitaire et cruelle. Sans l'apport des troupes soviétiques, sans le sacrifice de plus de 20 millions de soldats de l'Armée rouge, il aurait été difficile d'imaginer la défaite de l'Allemagne nazie.
C'est sur le front soviétique que la Wehrmacht avait concentré le gros de ses effectifs humains, reconnaissant ainsi l'importance relative de l'effort de guerre fourni par l'URSS. Or la libération d'Auschwitz ne signifiait point le démantèlement du Goulag qui, au contraire, s'est remis à accueillir de nouvelles victimes après la fin de la Grande Guerre patriotique (c'est ainsi qu'en Russie on se réfère à la Second Guerre mondiale).
Tout en gardant en perspective les différences majeures entre les camps d'extermination nazis et les camps de travail soviétiques, on ne doit pas oublier que cette expérience totalitaire commune s'est soldée par des millions de morts civils.
L'humanité a-t-elle appris quelque chose de cette expérience? Pas dans l'immédiat car la Chine communiste, le Cambodge des Khmers rouges et moult autres régimes oeuvrant pour l'avenir radieux de l'humanité ont érigé des systèmes monstrueux qui ont coûté la vie à des dizaines de millions de civils. La libération d'Auschwitz n'a nullement sonné le glas du génocide bureaucratisé et «impartial», une invention du XXe siècle.
La mémoire d'Auschwitz nous oblige à aiguiser le sens de la responsabilité personnelle et du jugement moral qu'aucun recours à une autorité politique et scientifique ne doit permettre d'abdiquer.
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