Charest recule
Québec revient sur sa décision de financer à 100 % des écoles privées juives
Clairandrée Cauchy
, Tommy Chouinard
20 janvier 2005
Québec — Québec revient sur sa décision de financer à 100 % des écoles privées juives qui concluraient une entente d'association avec une commission scolaire. Vingt-quatre heures seulement après avoir défendu bec et ongles cette option, le premier ministre Jean Charest a décidé hier de faire marche arrière devant le tollé soulevé par le geste de son gouvernement.
«Il est clair que l'adhésion que nous avions anticipée n'était pas au rendez-vous. La population du Québec n'a pas suivi. On en prend acte», a affirmé M. Charest en conférence de presse hier. En effet, le mécontentement populaire n'a pas cessé de croître depuis que Le Devoir a révélé au grand jour, la semaine dernière, la décision du gouvernement. Le premier ministre a reconnu que le financement des écoles privées juives au même niveau que les écoles publiques «n'était pas le bon moyen» de favoriser le rapprochement des communautés culturelles.
La volte-face de Québec survient au lendemain de la décision de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys de ne pas reconduire l'entente d'association signée le mois dernier avec cinq écoles juives. Cette entente prendra donc fin le 30 juin 2005.
Désormais, une école privée, peu importe sa confession religieuse, ne pourra plus conclure une nouvelle entente avec une commission scolaire afin d'obtenir le statut d'établissement scolaire «associé». Ainsi, il lui sera impossible de voir son financement alloué par Québec passer de 60 à 100 % du montant accordé aux écoles publiques (5200 $ par enfant). Or le gouvernement refuse d'empêcher la commission scolaire Lester-B.-Pearson de conclure au moins deux autres ententes avec autant d'écoles privées juives. Ces ententes seront cependant en vigueur jusqu'au 30 juin seulement. Selon le cabinet du premier ministre, les discussions sont trop avancées entre la commission scolaire et les écoles concernées pour que le gouvernement interdise la signature des ententes. Aucune entente ne pourra toutefois être renouvelée, a décrété Québec. Le premier ministre ne remet cependant pas en question cet avantage pour les écoles helléniques, qui ont le statut d'école associée depuis plus de 20 ans.
Pour le moment, le gouvernement Charest ne compte pas réviser la Loi sur l'instruction publique, qui donne au ministre de l'Éducation le pouvoir de répondre aux demandes des commissions scolaires qui veulent conclure des contrats d'association avec des écoles privées.
Lorsqu'un journaliste lui a demandé si le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, avait toujours toute sa confiance, Jean Charest a répondu par l'affirmative et ajouté ne pas avoir l'intention de le démettre de ses fonctions. «Il n'y a rien dans ce que M. Reid a fait que je remets en question. Cela a été une décision faite dans le but de favoriser un rapprochement. Comme lui, je prends acte que les gens n'adhèrent pas à la solution. S'ils n'y adhèrent pas, il faut être capable de conclure que le moyen n'était pas le bon», a affirmé M. Charest. Dans un bref commentaire, Pierre Reid a dit «assumer une part de responsabilité» dans le choix de la mesure controversée.
Rarement une décision gouvernementale aura-t-elle provoqué une telle opposition populaire. Un sondage Léger-Marketing réalisé pour le compte du réseau TVA a révélé que 89 % des Québécois étaient en désaccord avec la décision du gouvernement Charest.
Selon le premier ministre, l'erreur de son gouvernement semble avoir été une erreur de jugement. Comme le financement à 100 % avait déjà été accordé aux écoles privées helléniques par le passé, Jean Charest dit avoir pensé, au moment de prendre une décision concernant les écoles privées juives, «qu'il y aurait une adhésion de la population». M. Charest a réitéré qu'il n'avait pas consenti au financement à
100 % des écoles privées juives parce que cette communauté avait accordé de généreuses contributions à la caisse électorale du Parti libéral du Québec.
Jean Charest a insisté sur le maintien des objectifs gouvernementaux de «rapprochement» des communautés culturelles. «Il en va de l'avenir et de la cohésion de la société québécoise», a-t-il dit. Ainsi, Pierre Reid et la ministre des Relations avec les citoyens et de l'Immigration, Michelle Courchesne, ont le mandat de trouver d'autres mesures pour favoriser ce rapprochement, mesures qui pourront être financées à même les fonds prévus pour les écoles privées juives, soit environ dix millions de dollars.
«On va maintenant prendre les moyens pour virer de bord et travailler avec les Québécois sur le terrain pour qu'on puisse continuer à poursuivre cet objectif», a expliqué Jean Charest. Alors que le gouvernement s'est fait reprocher d'avoir fait l'économie de consultations avant de prendre sa décision, les deux ministres consulteront cette fois-ci tous les groupes concernés par la question.
Le conseil des ministres, qui n'avait pas été informé de la décision de financer à 100 % des écoles privées juives, s'est longuement penché sur la question hier. À l'entrée de la séance, la ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, Françoise Gauthier, a reconnu qu'elle aurait aimé être consultée. Les membres du caucus libéral partagent cet avis. Le député de Charlesbourg, Éric Mercier, a affirmé qu'«il y a des fois des matières plus délicates qui doivent être discutées en caucus». Jean Charest a affirmé que «si on avait à refaire ça, oui, on aurait une discussion en caucus».
La critique péquiste en matière d'éducation, Pauline Marois, estime que Jean Charest n'avait d'autre choix que de revenir sur sa décision. «Le gouvernement avait ouvert une véritable boîte de Pandore. Alors, la seule décision à prendre est celle qu'il a prise aujourd'hui», a-t-elle dit. Le Parti québécois réclame toujours la démission du ministre Pierre Reid parce que «les erreurs s'additionnent dans la colonne des passifs».
Déception dans la communauté juive
Profondément déçu par la tournure des événements, le président de la Fédération CJA (Appel juif unifié), Sylvain Abitbol, a reconnu que Québec était acculé au pied du mur par la pression populaire. «Il faut se rendre à l'évidence: nous vivons dans une société démocratique, et je suis respectueux du désir exprimé par les Québécois. [...] Le gouvernement est arrivé à la conclusion, qui est la nôtre aussi, que le projet tel qu'il a abouti hier soir [mardi] n'aurait pas pu continuer», a déclaré M. Abitbol en faisant référence à la décision de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys de ne pas reconduire en juin prochain les ententes qu'elle avait conclues avec cinq écoles privées juives.
Sans jeter la balle au gouvernement pour la façon dont il a défendu le projet, M. Abitbol croit qu'il a été mal interprété. «On a mal compris que l'entente était uniquement basée sur la partie laïque de notre programme, alors qu'on a associé cela avec une partie confessionnelle», a affirmé le président de l'organisme caritatif, qui a tenu à réfuter tout lien entre des contributions à la caisse électorale du Parti libéral et la décision du gouvernement.
M. Abitbol a par ailleurs réitéré que l'octroi d'un financement équivalent à 100 % de la subvention allouée aux écoles publiques constituait un juste prix pour favoriser le rapprochement interculturel souhaité entre élèves et enseignants des écoles juives et des écoles publiques. Sans renoncer à l'idée de revendiquer de nouveau le statut d'école associée, M. Abitbol a fait savoir que la communauté juive entend pour l'instant «redoubler d'efforts» afin de multiplier les échanges interculturels.
La volonté du gouvernement de consacrer les dix millions prévus pour les écoles juives au financement de projets de rapprochement interculturel a d'autre part été accueillie très favorablement par la présidente de la Commission scolaire de Montréal (CSDM), Diane De Courcy. «En milieu montréalais, les sommes vont être bienvenues», s'est-elle exclamée. Elle ouvre par ailleurs la porte à une révision du statut des écoles Socrates, associées à la CSDM, qui jouissent déjà des privilèges que le gouvernement voulait consentir aux écoles juives. «Si le ministre de l'Éducation souhaite regarder de façon posée, en tout respect pour la communauté hellénique, cette entente vieille de 20 ans, on est prêts à s'asseoir avec eux», a soutenu Mme De Courcy.
L'artillerie était prête
La volte-face du gouvernement Charest survient au moment où les détracteurs du projet fourbissaient leurs armes. «Nous étions en train de peser sur le piton de l'imprimante pour faire sortir le formulaire de la pétition que nous comptions envoyer aux parents. On va annuler cela», a réagi à chaud la présidente de la Fédération des comités de parents du Québec, Diane Miron. Le ministre de l'Éducation devrait selon elle tirer une leçon de cette aventure et consulter ses partenaires à l'avenir.
La Centrale des syndicats du Québec venait elle aussi d'enclencher une campagne de signature de pétitions. Le président de la centrale a souligné hier le chaos qui a entouré les interventions gouvernementales au cours des deux derniers jours: «Ils sont durs à suivre. Hier, le premier ministre faisait un point de presse où il continuait de s'enliser comme il faut. Voulait-il montrer que plus il parlait, plus il se calait? [...] Quand ils font une gaffe, cela prend tout l'engagement de la population pour les voir reculer. C'est un gouvernement bien mal connecté», a lancé Réjean Parent avec son langage coloré habituel.
Le président de la CSQ juge cependant que cette «bourde» du gouvernement — et surtout la réaction populaire qu'elle a suscitée — augure bien pour la laïcisation du système scolaire à quelques mois de la décision sur le renouvellement de la clause dérogatoire. «La montée aux barricades reflète bien l'ouverture de la société québécoise face à la laïcisation des écoles publiques», a-t-il fait valoir.
«Il est clair que l'adhésion que nous avions anticipée n'était pas au rendez-vous. La population du Québec n'a pas suivi. On en prend acte», a affirmé M. Charest en conférence de presse hier. En effet, le mécontentement populaire n'a pas cessé de croître depuis que Le Devoir a révélé au grand jour, la semaine dernière, la décision du gouvernement. Le premier ministre a reconnu que le financement des écoles privées juives au même niveau que les écoles publiques «n'était pas le bon moyen» de favoriser le rapprochement des communautés culturelles.
La volte-face de Québec survient au lendemain de la décision de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys de ne pas reconduire l'entente d'association signée le mois dernier avec cinq écoles juives. Cette entente prendra donc fin le 30 juin 2005.
Désormais, une école privée, peu importe sa confession religieuse, ne pourra plus conclure une nouvelle entente avec une commission scolaire afin d'obtenir le statut d'établissement scolaire «associé». Ainsi, il lui sera impossible de voir son financement alloué par Québec passer de 60 à 100 % du montant accordé aux écoles publiques (5200 $ par enfant). Or le gouvernement refuse d'empêcher la commission scolaire Lester-B.-Pearson de conclure au moins deux autres ententes avec autant d'écoles privées juives. Ces ententes seront cependant en vigueur jusqu'au 30 juin seulement. Selon le cabinet du premier ministre, les discussions sont trop avancées entre la commission scolaire et les écoles concernées pour que le gouvernement interdise la signature des ententes. Aucune entente ne pourra toutefois être renouvelée, a décrété Québec. Le premier ministre ne remet cependant pas en question cet avantage pour les écoles helléniques, qui ont le statut d'école associée depuis plus de 20 ans.
Pour le moment, le gouvernement Charest ne compte pas réviser la Loi sur l'instruction publique, qui donne au ministre de l'Éducation le pouvoir de répondre aux demandes des commissions scolaires qui veulent conclure des contrats d'association avec des écoles privées.
Lorsqu'un journaliste lui a demandé si le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, avait toujours toute sa confiance, Jean Charest a répondu par l'affirmative et ajouté ne pas avoir l'intention de le démettre de ses fonctions. «Il n'y a rien dans ce que M. Reid a fait que je remets en question. Cela a été une décision faite dans le but de favoriser un rapprochement. Comme lui, je prends acte que les gens n'adhèrent pas à la solution. S'ils n'y adhèrent pas, il faut être capable de conclure que le moyen n'était pas le bon», a affirmé M. Charest. Dans un bref commentaire, Pierre Reid a dit «assumer une part de responsabilité» dans le choix de la mesure controversée.
Rarement une décision gouvernementale aura-t-elle provoqué une telle opposition populaire. Un sondage Léger-Marketing réalisé pour le compte du réseau TVA a révélé que 89 % des Québécois étaient en désaccord avec la décision du gouvernement Charest.
Selon le premier ministre, l'erreur de son gouvernement semble avoir été une erreur de jugement. Comme le financement à 100 % avait déjà été accordé aux écoles privées helléniques par le passé, Jean Charest dit avoir pensé, au moment de prendre une décision concernant les écoles privées juives, «qu'il y aurait une adhésion de la population». M. Charest a réitéré qu'il n'avait pas consenti au financement à
100 % des écoles privées juives parce que cette communauté avait accordé de généreuses contributions à la caisse électorale du Parti libéral du Québec.
Jean Charest a insisté sur le maintien des objectifs gouvernementaux de «rapprochement» des communautés culturelles. «Il en va de l'avenir et de la cohésion de la société québécoise», a-t-il dit. Ainsi, Pierre Reid et la ministre des Relations avec les citoyens et de l'Immigration, Michelle Courchesne, ont le mandat de trouver d'autres mesures pour favoriser ce rapprochement, mesures qui pourront être financées à même les fonds prévus pour les écoles privées juives, soit environ dix millions de dollars.
«On va maintenant prendre les moyens pour virer de bord et travailler avec les Québécois sur le terrain pour qu'on puisse continuer à poursuivre cet objectif», a expliqué Jean Charest. Alors que le gouvernement s'est fait reprocher d'avoir fait l'économie de consultations avant de prendre sa décision, les deux ministres consulteront cette fois-ci tous les groupes concernés par la question.
Le conseil des ministres, qui n'avait pas été informé de la décision de financer à 100 % des écoles privées juives, s'est longuement penché sur la question hier. À l'entrée de la séance, la ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, Françoise Gauthier, a reconnu qu'elle aurait aimé être consultée. Les membres du caucus libéral partagent cet avis. Le député de Charlesbourg, Éric Mercier, a affirmé qu'«il y a des fois des matières plus délicates qui doivent être discutées en caucus». Jean Charest a affirmé que «si on avait à refaire ça, oui, on aurait une discussion en caucus».
La critique péquiste en matière d'éducation, Pauline Marois, estime que Jean Charest n'avait d'autre choix que de revenir sur sa décision. «Le gouvernement avait ouvert une véritable boîte de Pandore. Alors, la seule décision à prendre est celle qu'il a prise aujourd'hui», a-t-elle dit. Le Parti québécois réclame toujours la démission du ministre Pierre Reid parce que «les erreurs s'additionnent dans la colonne des passifs».
Déception dans la communauté juive
Profondément déçu par la tournure des événements, le président de la Fédération CJA (Appel juif unifié), Sylvain Abitbol, a reconnu que Québec était acculé au pied du mur par la pression populaire. «Il faut se rendre à l'évidence: nous vivons dans une société démocratique, et je suis respectueux du désir exprimé par les Québécois. [...] Le gouvernement est arrivé à la conclusion, qui est la nôtre aussi, que le projet tel qu'il a abouti hier soir [mardi] n'aurait pas pu continuer», a déclaré M. Abitbol en faisant référence à la décision de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys de ne pas reconduire en juin prochain les ententes qu'elle avait conclues avec cinq écoles privées juives.
Sans jeter la balle au gouvernement pour la façon dont il a défendu le projet, M. Abitbol croit qu'il a été mal interprété. «On a mal compris que l'entente était uniquement basée sur la partie laïque de notre programme, alors qu'on a associé cela avec une partie confessionnelle», a affirmé le président de l'organisme caritatif, qui a tenu à réfuter tout lien entre des contributions à la caisse électorale du Parti libéral et la décision du gouvernement.
M. Abitbol a par ailleurs réitéré que l'octroi d'un financement équivalent à 100 % de la subvention allouée aux écoles publiques constituait un juste prix pour favoriser le rapprochement interculturel souhaité entre élèves et enseignants des écoles juives et des écoles publiques. Sans renoncer à l'idée de revendiquer de nouveau le statut d'école associée, M. Abitbol a fait savoir que la communauté juive entend pour l'instant «redoubler d'efforts» afin de multiplier les échanges interculturels.
La volonté du gouvernement de consacrer les dix millions prévus pour les écoles juives au financement de projets de rapprochement interculturel a d'autre part été accueillie très favorablement par la présidente de la Commission scolaire de Montréal (CSDM), Diane De Courcy. «En milieu montréalais, les sommes vont être bienvenues», s'est-elle exclamée. Elle ouvre par ailleurs la porte à une révision du statut des écoles Socrates, associées à la CSDM, qui jouissent déjà des privilèges que le gouvernement voulait consentir aux écoles juives. «Si le ministre de l'Éducation souhaite regarder de façon posée, en tout respect pour la communauté hellénique, cette entente vieille de 20 ans, on est prêts à s'asseoir avec eux», a soutenu Mme De Courcy.
L'artillerie était prête
La volte-face du gouvernement Charest survient au moment où les détracteurs du projet fourbissaient leurs armes. «Nous étions en train de peser sur le piton de l'imprimante pour faire sortir le formulaire de la pétition que nous comptions envoyer aux parents. On va annuler cela», a réagi à chaud la présidente de la Fédération des comités de parents du Québec, Diane Miron. Le ministre de l'Éducation devrait selon elle tirer une leçon de cette aventure et consulter ses partenaires à l'avenir.
La Centrale des syndicats du Québec venait elle aussi d'enclencher une campagne de signature de pétitions. Le président de la centrale a souligné hier le chaos qui a entouré les interventions gouvernementales au cours des deux derniers jours: «Ils sont durs à suivre. Hier, le premier ministre faisait un point de presse où il continuait de s'enliser comme il faut. Voulait-il montrer que plus il parlait, plus il se calait? [...] Quand ils font une gaffe, cela prend tout l'engagement de la population pour les voir reculer. C'est un gouvernement bien mal connecté», a lancé Réjean Parent avec son langage coloré habituel.
Le président de la CSQ juge cependant que cette «bourde» du gouvernement — et surtout la réaction populaire qu'elle a suscitée — augure bien pour la laïcisation du système scolaire à quelques mois de la décision sur le renouvellement de la clause dérogatoire. «La montée aux barricades reflète bien l'ouverture de la société québécoise face à la laïcisation des écoles publiques», a-t-il fait valoir.
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