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La mort suspendue

Antoine Robitaille   4 janvier 2005 
Faire congeler son corps, peu après sa mort, dans l'espoir d'être un jour réanimé: le projet glaçant qu'on appelle «cryogénie» a ses adeptes, ses associations, ses entreprises, et ses clients prêts à payer d'importantes sommes. Marginal, le phénomène pose toutefois des questions troublantes sur la vie et la mort et le suicide assisté, dans nos sociétés technologisées.

«No autopsy»: ces deux mots, à côté d'un numéro de téléphone 1 800, sont gravés en rouge sur le petit bracelet argenté de type «alerte médical», au poignet de Michael La Torra. Pourquoi? «Parce ça brise le corps et que, moi, comme membre d'Alcor, je veux qu'il soit congelé avec le minimum de dommages. J'espère être de retour ici-bas un jour», dit ce professeur d'anglais du Nouveau-Mexique, rencontré à Toronto.

Alcor est une des cinq entreprises — toutes américaines — offrant des services de cryogénie, la congélation en vue de la réanimation. Au dire de ceux qui croient à la cryogénie, c'est «la plus importante au monde», la mieux organisée. Elle ne parle plus de congélation, mais de «vitrification», procédé qui réduit au maximum les dommages causés par les cristaux de congélation. La Torra fait partie des 697 «membres» d'Alcor, lesquels attendent de subir le même sort que les 67 «patients» actuels: c'est ainsi que l'entreprise désigne les corps qu'elle conserve dans de grands cylindres pleins d'azote liquide à -196 degrés Celsius. Juridiquement, les patients «donnent leur corps à la science». C'est la formule qu'Alcor a adoptée afin de contourner la législation de certains territoires — la Colombie-Britannique, par exemple — qui interdisent de disposer d'un corps autrement que par inhumation ou crémation.

Alcor, qui mise sur le froid, a pourtant son siège dans un État désertique, l'Arizona, (dont la capitale est Phoenix, oiseau mythique qui renaît de ses cendres). Sur son site Internet, elle fait savoir qu'à partir du 1er janvier 2005, ses prix vont augmenter de manière importante. Pour la conservation de l'ensemble du corps, ce sera désormais 150 000 $ plutôt que 120 000 $ comme jadis. Pour une «neuro-procedure» ce qui, dans le jargon de l'entreprise, signifie la préservation de la tête, Alcor demandera désormais 80 000 $ et non plus 50 000 $. La tête seulement? Oui, car elle contient tout ce qu'il y a d'important selon les adeptes de la cryogénie: les souvenirs, l'identité de la personne. «Dans les cent prochaines années, il est très probable — bien qu'incertain — que la science sera en mesure de réanimer les gens. On pourra leur donner un nouveau corps par clonage», soutient Christine Gaspar, une infirmière de Vancouver, présidente de la Cryonics Society of Canada, qui a participé à la première opération de cryogénie au Canada, en 2002.

Tout cela n'est-il pas profondément macabre? Max More, célèbre militant transhumaniste du Texas et pourtant membre d'Alcor, l'admet: «Je déteste absolument cette idée d'être congelé.» Mais il insiste pour dire que «c'est préférable aux autres options: être incinéré ou mangé par les vers. La cryogénie, c'est mon deuxième choix! Mon premier, c'est de ne pas mourir».

Congélation «pré-mortem»

Ne pas mourir? L'acceptation de plus en plus grande du suicide assisté réjouit pourtant les militants pro-cryogénie. En 1988, Thomas Donaldson, un docteur en mathématiques californien atteint d'une tumeur au cerveau, a demandé à la cour la permission d'être anesthésié et congelé avant sa mort. Il réclamait un «droit constitutionnel à la congélation pré-mortem». À l'époque, les médecins donnaient à Donaldson cinq ans à vivre. Ce dernier estimait que, s'il attendait jusqu'à cette limite, la tumeur allait détruire ses neurones renfermant son identité et ses souvenirs. Bref, le congeler une fois mort deviendrait inutile... Mais la cour a refusé. Donaldson est allé en appel et a perdu, le tribunal indiquant que toute personne qui aiderait le mathématicien à se faire congeler serait accusée de meurtre.

Mais Donaldson a survécu! «Ma tumeur s'est en partie résorbée. Je suis en chimiothérapie depuis ce temps», dit ce personnage étrange joint en Australie où il vit maintenant. «Je veux toujours être suspendu pour éviter la mort. Tant que je demeure un humain pensant, je suis encore vivant, même si je suis en suspension cryogénique.»

Chère, la cryogénie? «Une aubaine pour une chance d'éviter la mort», peut-on lire dans les documents d'Alcor, qui répète constamment qu'elle ne garantit aucune réanimation. La presque totalité des membres s'engagent à assumer les coûts avec leurs assurances vie. Christine Gaspar explique de plus que, pour assurer une conservation à long terme, il faut y mettre le prix: «Mais l'azote liquide ne coûte pas si cher, dit-elle. Les arrangements actuels permettent de croire que l'on pourrait maintenir les corps en suspension pendant des centaines d'années.» Elle souligne du reste que, dans d'autres entreprises de cryogénie, la facture est moins salée. Le Cryonic Institute (CI), situé au Michigan, offre une «solution» à 30 000 $ et conserve actuellement 68 corps. Il a été fondé par le penseur de la cryogénie moderne Robert Ettinger, auteur de The Prospect of Immortality, qui avait fait sensation dans les années 1960. «Contrairement à Alcor, le CI n'utilise pas d'anticoagulant ni de produits chimiques complexes comme des produits antigel. Il se contente de refroidir les corps», dit Christine Gaspar.

Légendes

Chez Alcor, la récente hausse des tarifs est aussi due au «patient» célèbre qu'elle a accueilli il y a deux ans et au battage médiatique qui a suivi. Walt Disney? Non, la congélation du célèbre créateur de Mickey Mouse est une légende urbaine tenace maintes fois infirmée. C'est une autre légende qu'Alcor conserve: Ted Williams, grand joueur de baseball des Red Sox de Boston, illustre membre du temple de la renommée. À sa mort en 2002, un de ses fils, John Henry Williams, a fait savoir que son père serait cryogénisé, ce qui a déclenché une querelle familiale très médiatisée. Max More se rappelle être allé à CNN défendre la cryogénie. La fille de Williams, Bobbie-Jo, considérait comme «dément» le projet de son frère et a tenté de démontrer que son paternel, dans son testament, avait clairement dit qu'il souhaitait être incinéré. Elle s'est battu en vain devant les tribunaux pour empêcher la chose.

Le p.-d.g. d'Alcor, Joseph Waynick, reproche aux médias d'avoir traité l'affaire de manière sensationnaliste. Notamment Sports Illustrated, dans un article «plein de détails morbides», qui décrit la congélation de la tête du joueur de baseball fissurée par le froid, trouée, intubée, et flottant dans l'azote avec des corps d'autres «patients». «Ce n'est pas 10 trous que nous faisons dans la tête avant de la congeler, mais un seul», a répliqué Waynick de façon peu convaincante. Le fils de Ted Williams est mort l'hiver dernier à 35 ans et est maintenant congelé auprès de son père.

L'affaire a «donné mauvaise presse à la cryogénie», dit Christine Gaspar. Malgré tout, Alcor a semblé en profiter. Elle a récemment dévoilé d'importants projets d'expansion. Les embaumeurs de l'Arizona, par une loi déposée au parlement de l'État, ont tenté en vain en 2004 prendre le contrôle du commerce de la cryogénie.

Probabilités faibles

Les probabilités techniques réelles que la cryogénie remplissent ses promesses? «Presque nulles à court et à moyen termes», affirme un spécialiste de la congélation des organes en vue de leur transplantation, Hui Fang Chen, chercheur à l'hôpital Notre-Dame. Chen a développé une technique de congélation minimisant les dommages aux tissus qui lui a permis il y a deux ans de greffer les ovaires gelés de sept rates «conservés une nuit dans l'azote liquide». Le docteur Chen affirme que c'était déjà tout un défi de congeler ainsi une nuit un seul organe. «Imaginez une personne entière, et morte!» Mais Chen ne condamne pas les compagnies comme Alcor. «Les scientifiques ont besoin de rêves», plaide-t-il en affirmant qu'il y a 100 ans, plusieurs se seraient moqué de ceux qui auraient annoncé qu'on irait sur la lune.

Avant les années 1990 d'ailleurs, la cryogénie était totalement en discrédit. Woody Allen, dans The Sleeper, l'avait magistralement raillée. C'était devenu pour plusieurs un rêve fou de personnages tels le prophète hippy Timothy Leary, grand consommateur de LSD.

Ce sont les promesses des nanotechnologies qui ont relancé, au tournant des années 1980, «le rêve» de la cryogénie. Science de l'infiniment petit, manipulation au niveau moléculaire des particules élémentaires, elles ont suscité une véritable utopie technologique. Selon ses prophètes comme Eric Drexler, anciennement du MIT, on mettra bientôt au point des «nanorobots» qui pourront circuler dans le corps et réparer tous les dommages causés par les années de congélation. Les nanotechnologies guériraient au passage la maladie qui a causé la mort et rendraient sa jeunesse au corps réanimé. «C'est le pari le plus certain qui se présente à nous», dit Christine Gaspar. Mais l'ancien directeur des programmes scientifiques chez Nano-Québec, Robert Sing, affirme que Drexler lui-même a récemment modéré ses transports utopiques. Non seulement nous sommes «très très loin» de ces perspectives chimériques, «mais sans doute que nous n'y accéderons jamais», tranche-t-il.

N'empêche, le milliardaire américain Saul Kent, président de la Life Extension Foundation (qui publie la revue LE) a révélé en 2004 les plans d'un grand Timeship Building de 180 millions où l'on conserverait en suspension cryogénique près de 10 000 «patients», mais aussi l'ADN de toutes les espèces menacées. Croisement entre Fort Knox et l'arche de Noé, on commencera à construire l'édifice en 2005.

À moins que l'idée soit «mise sur la glace»...






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