Elle a eu raison
Guy Cloutier en prison et le battage médiatique qui s'en suit ne doivent pas faire oublier la bataille intérieure remportée haut la main par X, celle qui, comme l'écrit le juge Sansfaçon, «a porté plainte dans un contexte extrêmement difficile, et ce, bien au-delà de ce que l'on rencontre habituellement».
Il y a plusieurs manières de lire le jugement rendu dans l'affaire Cloutier. Celle des juristes d'abord qui, à l'image de l'avocate du producteur, Me Sophie Bourque, mesureront la dureté des termes employés par le juge à l'endroit de M. Cloutier.
Celle des observateurs ensuite qui, comme le grand public, seront choqués par les côtés sombres d'un homme aussi connu et aimé. À chaque geste commis et crûment nommé dans la déclaration des victimes, on a envie de crier au salaud. Quand il affirme, à la fin 2002!, qu'il était persuadé que les victimes voyaient là «un jeu, que c'était drôle», on a la nausée. Et sans doute que notre aveuglement collectif devant le «king du showbiz québécois» contribue à ce sentiment d'écoeurement.
La lecture que feront les proches sera encore plus troublée. On présume l'immense peine de celles pour qui Guy Cloutier reste un père, et les tourments des amis qui doivent mesurer s'ils lui tourneront ou non le dos.
Mais la seule lecture qui compte, c'est celle que feront les victimes. Peut-être sont-elles étourdies par la démesure médiatique qui bat son plein depuis 48 heures. Elles ont entendu dire qu'il aurait fallu une plus longue peine, ou que tous les arguments n'ont pas été considérés, ou que Cloutier ne mérite aucune pitié... Il est même possible qu'elles en pensent tout autant.
Mais une fois la télé éteinte et les journaux rangés, si elles lisent ligne par ligne les 29 pages du jugement, elles verront à quel point la décision rendue par le juge Robert Sansfaçon est, pour elles, une immense victoire, surtout pour la jeune femme à l'origine de la plainte. Jamais le juge n'a de réserve à son égard: ni sur l'argent reçu ni sur la dénonciation survenue des années après les faits. Au contraire, il comprend.
Ce n'est pas un point de détail. Dénoncer des agressions sexuelles subies dans l'enfance est toujours difficile, mais, dans ce cas précis, le geste «a exigé de X une force de caractère hors du commun», écrit le juge. On souhaiterait tellement que X comprenne qu'il s'agit là de la phrase la plus importante du jugement.
Voilà quelqu'un qui, pendant des années — jusqu'à la fin 2002 — n'avait jamais parlé à personne de son secret. Pendant ce temps, Guy Cloutier récoltait les prix, les hommages, la sympathie du public, qui s'est élargie à l'attachement porté à sa fille. Le Québec aime ses vedettes, et Guy Cloutier, depuis 40 ans, les connaît toutes ou les a fabriquées. Comment brise-t-on une telle unanimité sans y laisser soi-même sa peau? Mais comment sauve-t-on sa peau s'il faut passer une vie à se taire?
Le geste devait être d'autant plus délicat à effectuer qu'il est plausible que X ne ressente pas cette pulsion de haine qui en animent plusieurs aujourd'hui. Elle aussi elle a aimé, admiré Guy Cloutier, même pendant qu'il l'agressait. Et c'était bien le plus bouleversant. On explique ça comment sur la place publique? Ou même à un proche.
Et voilà qu'après tant d'années, un juge — qui n'a rien à faire des confessions ou des émotions, qui n'est ni un parent, un ami ou un psy — écrit noir sur blanc: vous avez eu raison. Il y avait des raisons de vous taire, des raisons d'accepter l'argent, des raisons de craquer en voyant votre fille qui grandit, des raisons de porter plainte. Et notre justice, dans toutes ses imperfections, nomme toutes ces choses et vous dit que oui, ce que vous avez subi appelle un châtiment, même si l'accusé a plaidé coupable et même s'il n'a pas cherché — c'est assez rare pour être souligné — à vous entraîner dans sa chute.
Peut-être qu'il en faudra davantage pour que X retrouve la paix de l'âme, celle que la deuxième victime dit avoir trouvée. Mais que, par la voie d'un jugement, tout le Québec aujourd'hui la croie est plus qu'un message puissant: c'est un service rendu à la collectivité. Un brin d'espoir pour tous les enfants brisés.
jboileau@ledevoir.ca
Il y a plusieurs manières de lire le jugement rendu dans l'affaire Cloutier. Celle des juristes d'abord qui, à l'image de l'avocate du producteur, Me Sophie Bourque, mesureront la dureté des termes employés par le juge à l'endroit de M. Cloutier.
Celle des observateurs ensuite qui, comme le grand public, seront choqués par les côtés sombres d'un homme aussi connu et aimé. À chaque geste commis et crûment nommé dans la déclaration des victimes, on a envie de crier au salaud. Quand il affirme, à la fin 2002!, qu'il était persuadé que les victimes voyaient là «un jeu, que c'était drôle», on a la nausée. Et sans doute que notre aveuglement collectif devant le «king du showbiz québécois» contribue à ce sentiment d'écoeurement.
La lecture que feront les proches sera encore plus troublée. On présume l'immense peine de celles pour qui Guy Cloutier reste un père, et les tourments des amis qui doivent mesurer s'ils lui tourneront ou non le dos.
Mais la seule lecture qui compte, c'est celle que feront les victimes. Peut-être sont-elles étourdies par la démesure médiatique qui bat son plein depuis 48 heures. Elles ont entendu dire qu'il aurait fallu une plus longue peine, ou que tous les arguments n'ont pas été considérés, ou que Cloutier ne mérite aucune pitié... Il est même possible qu'elles en pensent tout autant.
Mais une fois la télé éteinte et les journaux rangés, si elles lisent ligne par ligne les 29 pages du jugement, elles verront à quel point la décision rendue par le juge Robert Sansfaçon est, pour elles, une immense victoire, surtout pour la jeune femme à l'origine de la plainte. Jamais le juge n'a de réserve à son égard: ni sur l'argent reçu ni sur la dénonciation survenue des années après les faits. Au contraire, il comprend.
Ce n'est pas un point de détail. Dénoncer des agressions sexuelles subies dans l'enfance est toujours difficile, mais, dans ce cas précis, le geste «a exigé de X une force de caractère hors du commun», écrit le juge. On souhaiterait tellement que X comprenne qu'il s'agit là de la phrase la plus importante du jugement.
Voilà quelqu'un qui, pendant des années — jusqu'à la fin 2002 — n'avait jamais parlé à personne de son secret. Pendant ce temps, Guy Cloutier récoltait les prix, les hommages, la sympathie du public, qui s'est élargie à l'attachement porté à sa fille. Le Québec aime ses vedettes, et Guy Cloutier, depuis 40 ans, les connaît toutes ou les a fabriquées. Comment brise-t-on une telle unanimité sans y laisser soi-même sa peau? Mais comment sauve-t-on sa peau s'il faut passer une vie à se taire?
Le geste devait être d'autant plus délicat à effectuer qu'il est plausible que X ne ressente pas cette pulsion de haine qui en animent plusieurs aujourd'hui. Elle aussi elle a aimé, admiré Guy Cloutier, même pendant qu'il l'agressait. Et c'était bien le plus bouleversant. On explique ça comment sur la place publique? Ou même à un proche.
Et voilà qu'après tant d'années, un juge — qui n'a rien à faire des confessions ou des émotions, qui n'est ni un parent, un ami ou un psy — écrit noir sur blanc: vous avez eu raison. Il y avait des raisons de vous taire, des raisons d'accepter l'argent, des raisons de craquer en voyant votre fille qui grandit, des raisons de porter plainte. Et notre justice, dans toutes ses imperfections, nomme toutes ces choses et vous dit que oui, ce que vous avez subi appelle un châtiment, même si l'accusé a plaidé coupable et même s'il n'a pas cherché — c'est assez rare pour être souligné — à vous entraîner dans sa chute.
Peut-être qu'il en faudra davantage pour que X retrouve la paix de l'âme, celle que la deuxième victime dit avoir trouvée. Mais que, par la voie d'un jugement, tout le Québec aujourd'hui la croie est plus qu'un message puissant: c'est un service rendu à la collectivité. Un brin d'espoir pour tous les enfants brisés.
jboileau@ledevoir.ca
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