«J'étais alors en deuxième année de Poly...»
Brigitte St-Pierre - Ingénieure
10 décembre 2004
Cette lettre a été lue jeudi sur les ondes de la radio de Radio-Canada, dans le cadre de l'émission Indicatif présent, dans la foulée d'un débat qui s'y est tenu le 6 décembre sur la tuerie de Polytechnique.
Après avoir pris un temps de réflexion (en prenant congé), voici un peu ma façon de voir le 6 décembre 1989. D'abord, je dois mentionner que la façon de vivre cette journée semble très différente selon qu'on l'a vécue sur place (comme c'est mon cas) ou qu'on l'a vécue collectivement, comme observateur plus éloigné.
Le 6 décembre 1989, vers 16h45, je suis descendue au foyer de Poly, au deuxième étage, pour prendre ma pause avec quatre ou cinq amis. Vers 17h, nous sommes remontés au sixième étage pour notre dernière période de cours de la session. J'étais alors en deuxième année de Poly, en génie civil. Pas besoin de dire que la fébrilité atteignait des sommets. Nous étions très dissipés en classe, nous avions tous bien hâte de terminer la session.
Vers 17h15, lorsque l'alarme de feu a retenti, le professeur nous a demandé si nous pouvions rester cinq ou dix minutes de plus puisque la matière qu'il voulait nous présenter était à l'examen (le cours devait se terminer à 17h35). Nous avons discuté un moment, puis un ami a dit au prof que s'il s'agissait d'un vrai incendie, ça l'embêtait parce qu'il était certain, pour sa part, d'aller en enfer. Nous avons tous bien rigolé, mais nous sommes restés dans la classe.
Tout le monde était un peu mal à l'aise à cause de cette alarme qui continuait de sonner. Le prof (le genre bon père de famille) semblait lui aussi mal à l'aise devant cette situation, mais il était persuadé que c'était un finissant qui avait tiré l'alarme pour célébrer. Finalement, il s'est dépêché et, vers 17h25, nous sommes sortis du cours.
À deux pas...
Au sixième étage, c'était comme si rien ne se déroulait plus bas. Des étudiants faisaient leurs travaux paisiblement. J'ai emprunté l'escalier mobile pour descendre au deuxième étage, mais rendue au palier du troisième étage, il y avait quelqu'un qui en bloquait l'accès et qui disait: «Il ne faut pas descendre, il y a quelqu'un qui tire sur les gens, c'est dangereux.» Vraiment, c'était incroyable comme scène. En réalité, nous étions à deux pas du local où Marc Lépine venait de s'enlever la vie.
Pas le temps de réfléchir: le premier policier, pistolet en l'air, habillé en civil, nous a dit de quitter les lieux par la porte la plus proche. Un trajet qui me prenait 45 secondes habituellement m'a pris 12 secondes ce soir-là.
J'ai accompagné aux résidences un étudiant traumatisé qui avait vu une fille se faire abattre devant lui. J'ai ensuite pris l'autobus 51 et suis retournée chez moi. Je venais de passer à un cheveu de rencontrer Marc Lépine déchaîné sur ma route. Pourtant, je n'ai jamais eu le sentiment d'avoir failli mourir ce jour-là.
Le lendemain matin, mon père est venu me voir à Montréal, il m'a serrée très fort et j'ai bien senti qu'il était à la fois heureux d'avoir encore une fille mais très triste à l'idée que plusieurs pères ne pouvaient plus faire comme lui ce matin-là. Pour ma part, j'étais dans un état de commotion, un choc qui a duré quelques jours.
La vie, la vie
Ensuite, nous avons repris vie à Poly, et jamais il n'a été question des événements de la part des autorités. Si on voulait se consoler et en parler, c'était entre nous que ça se passait. On dirait qu'ils ont attendu que tous ceux qui avaient été directement exposés à l'événement aient terminé leurs études à Poly avant de commencer à commémorer et à souligner ce triste jour. Pourtant, c'est nous qui avions le plus grand besoin d'en parler et de démêler tout ça. Je crois personnellement qu'on ne doit pas s'attendre à mieux d'une communauté d'ingénieurs: en matière de relations humaines, ils ont encore beaucoup de chemin à parcourir.
Finalement, hier [le 6 décembre], j'ai téléphoné à une amie qui était elle aussi étudiante à Poly à cette époque. Elle vient d'avoir son troisième enfant et elle était en train de l'allaiter. Nous avons parlé de ces 15 années merveilleuses qui viennent de passer.
Il s'en est passé, des choses, en 15 ans. J'ai terminé mon bac à Poly, puis ma maîtrise (à Poly aussi). J'ai commencé ma carrière et j'ai eu le temps de m'y sentir à l'aise. Puis, j'ai fait deux beaux enfants. J'ai voyagé, fait du vélo en masse et du ski de fond... Bref, être en vie, tout simplement.
J'ai aussi développé mon sens critique pendant ces 15 années, de même que mon sens de l'engagement social [...]. Je suis descendue dans la rue contre la guerre en Irak, je me bats contre l'ouverture d'une mine de niobium (projet chéri par quelques ingénieurs!) dans ma municipalité d'Oka, j'en ai contre Wal-Mart, etc. Toutes ces expériences de vie et d'engagement que ces jeunes femmes n'auront pas eu la chance de connaître. C'est ce qui me rend le plus triste quand je pense au 6 décembre.
Et j'ai bien peur qu'un tel événement, si démesuré, ne soit pas le meilleur porte-étendard pour la violence quotidienne qui est faite aux femmes partout dans le monde.
Je crois qu'on n'aura jamais fini de réfléchir à cet événement, mais ce que je retiens surtout, c'est que 14 jeunes femmes de mon profil n'ont pas eu la chance de vivre les 15 années qui viennent de s'écouler. Et je pense encore très fort à leurs parents et amis.
Après avoir pris un temps de réflexion (en prenant congé), voici un peu ma façon de voir le 6 décembre 1989. D'abord, je dois mentionner que la façon de vivre cette journée semble très différente selon qu'on l'a vécue sur place (comme c'est mon cas) ou qu'on l'a vécue collectivement, comme observateur plus éloigné.
Le 6 décembre 1989, vers 16h45, je suis descendue au foyer de Poly, au deuxième étage, pour prendre ma pause avec quatre ou cinq amis. Vers 17h, nous sommes remontés au sixième étage pour notre dernière période de cours de la session. J'étais alors en deuxième année de Poly, en génie civil. Pas besoin de dire que la fébrilité atteignait des sommets. Nous étions très dissipés en classe, nous avions tous bien hâte de terminer la session.
Vers 17h15, lorsque l'alarme de feu a retenti, le professeur nous a demandé si nous pouvions rester cinq ou dix minutes de plus puisque la matière qu'il voulait nous présenter était à l'examen (le cours devait se terminer à 17h35). Nous avons discuté un moment, puis un ami a dit au prof que s'il s'agissait d'un vrai incendie, ça l'embêtait parce qu'il était certain, pour sa part, d'aller en enfer. Nous avons tous bien rigolé, mais nous sommes restés dans la classe.
Tout le monde était un peu mal à l'aise à cause de cette alarme qui continuait de sonner. Le prof (le genre bon père de famille) semblait lui aussi mal à l'aise devant cette situation, mais il était persuadé que c'était un finissant qui avait tiré l'alarme pour célébrer. Finalement, il s'est dépêché et, vers 17h25, nous sommes sortis du cours.
À deux pas...
Au sixième étage, c'était comme si rien ne se déroulait plus bas. Des étudiants faisaient leurs travaux paisiblement. J'ai emprunté l'escalier mobile pour descendre au deuxième étage, mais rendue au palier du troisième étage, il y avait quelqu'un qui en bloquait l'accès et qui disait: «Il ne faut pas descendre, il y a quelqu'un qui tire sur les gens, c'est dangereux.» Vraiment, c'était incroyable comme scène. En réalité, nous étions à deux pas du local où Marc Lépine venait de s'enlever la vie.
Pas le temps de réfléchir: le premier policier, pistolet en l'air, habillé en civil, nous a dit de quitter les lieux par la porte la plus proche. Un trajet qui me prenait 45 secondes habituellement m'a pris 12 secondes ce soir-là.
J'ai accompagné aux résidences un étudiant traumatisé qui avait vu une fille se faire abattre devant lui. J'ai ensuite pris l'autobus 51 et suis retournée chez moi. Je venais de passer à un cheveu de rencontrer Marc Lépine déchaîné sur ma route. Pourtant, je n'ai jamais eu le sentiment d'avoir failli mourir ce jour-là.
Le lendemain matin, mon père est venu me voir à Montréal, il m'a serrée très fort et j'ai bien senti qu'il était à la fois heureux d'avoir encore une fille mais très triste à l'idée que plusieurs pères ne pouvaient plus faire comme lui ce matin-là. Pour ma part, j'étais dans un état de commotion, un choc qui a duré quelques jours.
La vie, la vie
Ensuite, nous avons repris vie à Poly, et jamais il n'a été question des événements de la part des autorités. Si on voulait se consoler et en parler, c'était entre nous que ça se passait. On dirait qu'ils ont attendu que tous ceux qui avaient été directement exposés à l'événement aient terminé leurs études à Poly avant de commencer à commémorer et à souligner ce triste jour. Pourtant, c'est nous qui avions le plus grand besoin d'en parler et de démêler tout ça. Je crois personnellement qu'on ne doit pas s'attendre à mieux d'une communauté d'ingénieurs: en matière de relations humaines, ils ont encore beaucoup de chemin à parcourir.
Finalement, hier [le 6 décembre], j'ai téléphoné à une amie qui était elle aussi étudiante à Poly à cette époque. Elle vient d'avoir son troisième enfant et elle était en train de l'allaiter. Nous avons parlé de ces 15 années merveilleuses qui viennent de passer.
Il s'en est passé, des choses, en 15 ans. J'ai terminé mon bac à Poly, puis ma maîtrise (à Poly aussi). J'ai commencé ma carrière et j'ai eu le temps de m'y sentir à l'aise. Puis, j'ai fait deux beaux enfants. J'ai voyagé, fait du vélo en masse et du ski de fond... Bref, être en vie, tout simplement.
J'ai aussi développé mon sens critique pendant ces 15 années, de même que mon sens de l'engagement social [...]. Je suis descendue dans la rue contre la guerre en Irak, je me bats contre l'ouverture d'une mine de niobium (projet chéri par quelques ingénieurs!) dans ma municipalité d'Oka, j'en ai contre Wal-Mart, etc. Toutes ces expériences de vie et d'engagement que ces jeunes femmes n'auront pas eu la chance de connaître. C'est ce qui me rend le plus triste quand je pense au 6 décembre.
Et j'ai bien peur qu'un tel événement, si démesuré, ne soit pas le meilleur porte-étendard pour la violence quotidienne qui est faite aux femmes partout dans le monde.
Je crois qu'on n'aura jamais fini de réfléchir à cet événement, mais ce que je retiens surtout, c'est que 14 jeunes femmes de mon profil n'ont pas eu la chance de vivre les 15 années qui viennent de s'écouler. Et je pense encore très fort à leurs parents et amis.
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