Existe-t-il des solutions pour contrer l'apparition du jeu compulsif ?
Pierre Desjardins - Professeur de philosophie, Collège Montmorency
13 août 2002
Dernier de deux textes
La question que tout le monde se pose est de savoir si une telle maladie mentale se soigne et quel est le coût du traitement. Or, ici, il y a lieu d'être très prudent: selon les experts, le jeu est l'une des dépendances les plus difficiles à traiter.
En 1998, par exemple, bien que 1807 joueurs compulsifs conscients de leur problème aient expressément demandé au Casino de Montréal de leur interdire l'accès aux lieux en signant volontairement une demande d'autoexclusion, à 7415 reprises des agents de sécurité les ont repérés en train de jouer à la tableÉ Lorsque la dure réalité de la vie rattrape l'ex-joueur et qu'il se retrouve sans travail et avec des créanciers à ses trousses, l'après-jeu devient très difficile à contrôler, disent tous les experts, beaucoup plus que l'après-alcool.
Même lorsque le traitement offert est en cure fermée et dure 28 jours complets, les statistiques montrent que seulement deux personnes sur treize vont cesser complètement de jouer.
De plus, on a noté que, chez les adeptes du vidéopoker, le taux de rechute est énorme, soit de l'ordre de 90 %! Or, c'est surtout là que se retrouvent les joueurs compulsifs (95 % en sont des adeptes inconditionnels). Des études sérieuses datant du début des années 90 ont d'ailleurs montré que tout, dans les machines de vidéopoker, est conçu pour créer de la dépendance, notamment en réussissant à donner faussement l'impression à l'utilisateur qu'il a un certain contrôle sur le hasard.
En fait, ces ex-joueurs nécessitent un suivi constant après leur traitement, et cela, jusqu'à la fin de leur vie. Même les plus déterminés d'entre eux peuvent succomber de nouveau. Par exemple, Claude, un ex-joueur actuellement travailleur à la Maison du Père, dira: «Je me déteste énormément quand je me regarde dans le miroir. Et puis, je me dis queÉ si j'y retournais, peut-être que je gagnerais...» On voit là toute la détresse qu'exprime l'ex-joueur pour qui le démon se situe à chaque coin de rue, c'est-à-dire dans chaque brasserie ou dans chaque restaurant où l'on retrouve une de ces fameuses machines. Surtout lorsque, en plus de l'alcool qui y est disponible, on a pris bien soin de faire installer juste à côté un guichet automatique...
Et quel est le coût de ces traitements? Au Centre Dollard-Cormier, qui traite chaque année des centaines de joueurs, on établit le coût d'un seul traitement à environ 3000 $ par patient. À la Maison Claude-Bilodeau, on l'évalue à 2800 $. Toutefois, selon une étude plus poussée de l'Université du Manitoba, chaque joueur compulsif coûterait au Trésor public plus de 56 000 $ en frais divers. Selon une autre étude du Secrétariat à l'action communautaire du gouvernement québécois, les coûts socioéconomiques reliés au jeu pathologique seraient de l'ordre de 4,8 milliards de dollars par année.
On arrive à cette somme astronomique en additionnant simplement le coût des services de santé et des services sociaux reliés au jeu pathologique (que l'on songe aux problèmes familiaux entraînés par le jeu), le coût de la sécurité publique (à cause des vols et des fraudes reliés au jeu), le coût des frais d'administration de justice (notamment à cause des faillites subies par les joueurs), le coût des impôts impayés et celui de l'aide sociale versée pour cause de perte d'emploi.
Selon Raynald Beaupré, également ex-joueur et auteur d'un livre sur le jeu compulsif (Rien ne va plus, Québec-Amérique, 2002, 254p.), il existe pourtant un commencement de solution relativement facile à tous ces maux: il s'agirait simplement de bannir les appareils de vidéopoker des 4000 établissements qui les exploitent et de les relocaliser dans des centres de jeu, comme c'est déjà le cas en Ontario.
Pour comparaison, dira M. Beaupré, il y a plus de 20 000 appareils de loterie vidéo en Ontario; cependant, ceux-ci se retrouvent concentrés dans 24 endroits, c'est-à-dire dans les six casinos et les 18 hippodromes de cette province. Ce qui donne alors un ratio d'un établissement par 556 000 habitants. Au Québec, par contre, avec tous ces établissements (4000) disséminés à travers la province, le ratio est d'un par 1800 habitants, ce qui, selon lui, rend ces machines beaucoup trop accessibles pour un joueur qui a de la difficulté à se contrôler.
C'est là également la position de la Solidarité chrétienne avec les pauvres (SOCAP), un organisme regroupant cinq Églises chrétiennes qui a formellement demandé au gouvernement québécois de retirer les appareils de loterie vidéo de tous les endroits publics, sauf des casinos.
Il faut voir également que cette mesure aurait l'avantage de régler en même temps les nombreux problèmes du contrôle du jeu: Loto-Québec ne peut évidemment vérifier efficacement ce qui se passe dans ces 4000 établissements, à savoir si les règlements quant à l'utilisation de ces machines sont bel et bien appliqués par les propriétaires et s'ils sont bien observés par les joueurs, ce qui, d'après de nombreux témoignages, est loin d'être sûr (voir à ce sujet: La Presse, 9 novembre 2001, p. A3). Cela va également dans le sens d'une demande déjà faite au gouvernement par la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) pour qui il est plus que temps de resserrer l'accès à ces machines, surtout aux jeunes qui n'ont pas 18 ans.
Notons qu'à l'Île-du-Prince-Édouard, on les a fait disparaître des magasins du coin. En Nouvelle-Écosse, le gouvernement les a retirées des dépanneurs. Au Nouveau-Brunswick, on s'apprête à faire de même... Notons enfin que des États américains comme le Vermont ou la Caroline du Sud ont déjà choisi de les interdire carrément.
Qu'attend alors le gouvernement québécois pour agir? Évidemment, une telle mesure n'enrayerait pas complètement le jeu compulsif mais elle permettrait au moins de revenir à un taux de joueurs compulsifs plus décent, c'est-à-dire autour de celui qui prévalait avant l'installation par Loto-Québec de ces machines en 1993, soit de 1,4 %, ce qui nous permettrait au moins de rejoindre la moyenne nord-américaine.
La question que tout le monde se pose est de savoir si une telle maladie mentale se soigne et quel est le coût du traitement. Or, ici, il y a lieu d'être très prudent: selon les experts, le jeu est l'une des dépendances les plus difficiles à traiter.
En 1998, par exemple, bien que 1807 joueurs compulsifs conscients de leur problème aient expressément demandé au Casino de Montréal de leur interdire l'accès aux lieux en signant volontairement une demande d'autoexclusion, à 7415 reprises des agents de sécurité les ont repérés en train de jouer à la tableÉ Lorsque la dure réalité de la vie rattrape l'ex-joueur et qu'il se retrouve sans travail et avec des créanciers à ses trousses, l'après-jeu devient très difficile à contrôler, disent tous les experts, beaucoup plus que l'après-alcool.
Même lorsque le traitement offert est en cure fermée et dure 28 jours complets, les statistiques montrent que seulement deux personnes sur treize vont cesser complètement de jouer.
De plus, on a noté que, chez les adeptes du vidéopoker, le taux de rechute est énorme, soit de l'ordre de 90 %! Or, c'est surtout là que se retrouvent les joueurs compulsifs (95 % en sont des adeptes inconditionnels). Des études sérieuses datant du début des années 90 ont d'ailleurs montré que tout, dans les machines de vidéopoker, est conçu pour créer de la dépendance, notamment en réussissant à donner faussement l'impression à l'utilisateur qu'il a un certain contrôle sur le hasard.
En fait, ces ex-joueurs nécessitent un suivi constant après leur traitement, et cela, jusqu'à la fin de leur vie. Même les plus déterminés d'entre eux peuvent succomber de nouveau. Par exemple, Claude, un ex-joueur actuellement travailleur à la Maison du Père, dira: «Je me déteste énormément quand je me regarde dans le miroir. Et puis, je me dis queÉ si j'y retournais, peut-être que je gagnerais...» On voit là toute la détresse qu'exprime l'ex-joueur pour qui le démon se situe à chaque coin de rue, c'est-à-dire dans chaque brasserie ou dans chaque restaurant où l'on retrouve une de ces fameuses machines. Surtout lorsque, en plus de l'alcool qui y est disponible, on a pris bien soin de faire installer juste à côté un guichet automatique...
Et quel est le coût de ces traitements? Au Centre Dollard-Cormier, qui traite chaque année des centaines de joueurs, on établit le coût d'un seul traitement à environ 3000 $ par patient. À la Maison Claude-Bilodeau, on l'évalue à 2800 $. Toutefois, selon une étude plus poussée de l'Université du Manitoba, chaque joueur compulsif coûterait au Trésor public plus de 56 000 $ en frais divers. Selon une autre étude du Secrétariat à l'action communautaire du gouvernement québécois, les coûts socioéconomiques reliés au jeu pathologique seraient de l'ordre de 4,8 milliards de dollars par année.
On arrive à cette somme astronomique en additionnant simplement le coût des services de santé et des services sociaux reliés au jeu pathologique (que l'on songe aux problèmes familiaux entraînés par le jeu), le coût de la sécurité publique (à cause des vols et des fraudes reliés au jeu), le coût des frais d'administration de justice (notamment à cause des faillites subies par les joueurs), le coût des impôts impayés et celui de l'aide sociale versée pour cause de perte d'emploi.
Selon Raynald Beaupré, également ex-joueur et auteur d'un livre sur le jeu compulsif (Rien ne va plus, Québec-Amérique, 2002, 254p.), il existe pourtant un commencement de solution relativement facile à tous ces maux: il s'agirait simplement de bannir les appareils de vidéopoker des 4000 établissements qui les exploitent et de les relocaliser dans des centres de jeu, comme c'est déjà le cas en Ontario.
Pour comparaison, dira M. Beaupré, il y a plus de 20 000 appareils de loterie vidéo en Ontario; cependant, ceux-ci se retrouvent concentrés dans 24 endroits, c'est-à-dire dans les six casinos et les 18 hippodromes de cette province. Ce qui donne alors un ratio d'un établissement par 556 000 habitants. Au Québec, par contre, avec tous ces établissements (4000) disséminés à travers la province, le ratio est d'un par 1800 habitants, ce qui, selon lui, rend ces machines beaucoup trop accessibles pour un joueur qui a de la difficulté à se contrôler.
C'est là également la position de la Solidarité chrétienne avec les pauvres (SOCAP), un organisme regroupant cinq Églises chrétiennes qui a formellement demandé au gouvernement québécois de retirer les appareils de loterie vidéo de tous les endroits publics, sauf des casinos.
Il faut voir également que cette mesure aurait l'avantage de régler en même temps les nombreux problèmes du contrôle du jeu: Loto-Québec ne peut évidemment vérifier efficacement ce qui se passe dans ces 4000 établissements, à savoir si les règlements quant à l'utilisation de ces machines sont bel et bien appliqués par les propriétaires et s'ils sont bien observés par les joueurs, ce qui, d'après de nombreux témoignages, est loin d'être sûr (voir à ce sujet: La Presse, 9 novembre 2001, p. A3). Cela va également dans le sens d'une demande déjà faite au gouvernement par la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) pour qui il est plus que temps de resserrer l'accès à ces machines, surtout aux jeunes qui n'ont pas 18 ans.
Notons qu'à l'Île-du-Prince-Édouard, on les a fait disparaître des magasins du coin. En Nouvelle-Écosse, le gouvernement les a retirées des dépanneurs. Au Nouveau-Brunswick, on s'apprête à faire de même... Notons enfin que des États américains comme le Vermont ou la Caroline du Sud ont déjà choisi de les interdire carrément.
Qu'attend alors le gouvernement québécois pour agir? Évidemment, une telle mesure n'enrayerait pas complètement le jeu compulsif mais elle permettrait au moins de revenir à un taux de joueurs compulsifs plus décent, c'est-à-dire autour de celui qui prévalait avant l'installation par Loto-Québec de ces machines en 1993, soit de 1,4 %, ce qui nous permettrait au moins de rejoindre la moyenne nord-américaine.
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