La lenteur... ou le rythme?
Christophe Hinz - Osnabrück (Allemagne)
7 décembre 2004
Il y a deux semaines, notre journaliste Fabien Deglise consacrait une série d'articles au mouvement slow — du Slow Food aux cittaslow — tel qu'il est vécu en Italie, là où il a vu le jour. Le mouvement faisant des petits, nous invitions, en éditorial, nos lecteurs à nous parler des «lenteurs» du Québec. Le regard est assez pessimiste, comme en témoigne cet aperçu des lettres reçues.
Lorsque je suis arrivé en Allemagne pour mes études au doctorat, ce qui m'a frappé, tout d'abord, c'est les heures d'ouverture restreintes des épiceries. Pour les magasins en général, oui, bon, ça va: on peut aller acheter sa perceuse ou son pull un autre jour que le dimanche, ou à une autre heure qu'après 18h. Car oui, le dimanche, et après 18h la semaine, TOUT est fermé (sauf les restaurants). Seuls les sacro-saints boulangers ouvrent le dimanche de 6h à 11h.
Après, pour un petit pain, ou pour un litre de lait, il faut soit s'en passer (la solution normale), soit aller au seul dépanneur que j'aie vu dans toute la ville (165 000 habitants), toujours bondé et hors de prix. Ce «dépanneur», au sens québécois du terme, exploite une faille dans la loi qui permet aux établissements de restauration d'ouvrir beaucoup plus longuement que les autres magasins. La recette: prenez un Couche-Tard, installez deux ou trois tables pour manger debout, vendez trois sortes de sandwiches maison, mettez une distributrice à café dans un coin, et hop! vous avez un «restaurant»...
Finalement, à part ces dépanneurs, une seule autre possibilité: les magasins des stations-services, qui font des affaires d'or: imaginez, c'est le seul endroit où l'on puisse trouver une caisse de bière après... 18h!
Un autre système
Après m'avoir causé une énorme frustration à mon arrivée, ces heures d'ouverture ridiculement restreignantes pour le consommateur américanisé que je suis m'ont amené à réfléchir sur la question, et je me suis rendu compte que c'était bel et bien tout un système, cohérent en lui-même, qui était huilé autrement. Le modèle traditionnel y est encore extrêmement présent; par exemple, les échelles salariales sont conçues non pas en fonction du nombre d'années d'études et de l'expérience, mais en fonction du diplôme, de l'âge(!), du statut marital (!!), et du nombre d'enfants (!!!), ce qui fait en sorte qu'un salaire suffit à nourrir une famille.
J'ai ainsi un ami qui a 35 ans, marié, deux enfants, un secondaire III en poche, et qui (avec
35 h/semaine et six semaines de vacances par année, soit dit en passant) n'a pas de problème majeur à assurer la subsistance familiale avec un seul salaire. Ce modèle (j'arrive à la lenteur!) permet à la femme de garder et d'éduquer les enfants (les garderies sont inexistantes) et d'aller faire les courses pendant le jour.
Et puis, pour économiser de l'énergie, les frigos sont plus petits, donc il faut les remplir plus souvent, tous les deux ou trois jours, donc les producteurs n'ont pas avantage à faire des produits qui se gardent longtemps. Le lait, par exemple, a une date de péremption fixée entre deux à quatre jours après la date d'achat...
Pire encore est cependant cette loi qui interdit de faire du bruit le midi (entre 13 et 15 h) et le dimanche toute la journée. La tondeuse, la pratique musicale instrumentale, l'aspirateur, les travaux de rénovation et autres activités sonores sont bannis.
La promenade
Cependant, malgré toutes ces contraintes, après deux ans, je me suis surpris à savourer une promenade en ville un dimanche où tout était fermé. J'avais planifié mon affaire, le frigo était plein. Les travaux étaient faits. La ville était morte, les gens étaient soit chez eux, soit en promenade lente et innocente. Aucun stress — celui-ci attendait au lendemain pour pointer le bout de son nez. Les Allemands seraient-ils lents? Pourtant, leur productivité est apparemment l'une des meilleures au monde! Comment expliquer cela?
C'est là que j'ai compris que ce n'était pas la lenteur qui comptait, mais plutôt le rythme. Cinq jours (et demi) de productivité, deux jours de repos. Des jours fériés, ô bénédiction, pour se reposer une journée de plus. Sept semaines de travail pour une semaine de vacances. Moins de stress, meilleure productivité, moins de problèmes, plus de bonheur. Un rythme qui a fait ses preuves.
Et hop! le moule m'a gobé. Je ne peste plus contre les épiceries fermées: je planifie mes achats... et mon repos dominical.
Lorsque je suis arrivé en Allemagne pour mes études au doctorat, ce qui m'a frappé, tout d'abord, c'est les heures d'ouverture restreintes des épiceries. Pour les magasins en général, oui, bon, ça va: on peut aller acheter sa perceuse ou son pull un autre jour que le dimanche, ou à une autre heure qu'après 18h. Car oui, le dimanche, et après 18h la semaine, TOUT est fermé (sauf les restaurants). Seuls les sacro-saints boulangers ouvrent le dimanche de 6h à 11h.
Après, pour un petit pain, ou pour un litre de lait, il faut soit s'en passer (la solution normale), soit aller au seul dépanneur que j'aie vu dans toute la ville (165 000 habitants), toujours bondé et hors de prix. Ce «dépanneur», au sens québécois du terme, exploite une faille dans la loi qui permet aux établissements de restauration d'ouvrir beaucoup plus longuement que les autres magasins. La recette: prenez un Couche-Tard, installez deux ou trois tables pour manger debout, vendez trois sortes de sandwiches maison, mettez une distributrice à café dans un coin, et hop! vous avez un «restaurant»...
Finalement, à part ces dépanneurs, une seule autre possibilité: les magasins des stations-services, qui font des affaires d'or: imaginez, c'est le seul endroit où l'on puisse trouver une caisse de bière après... 18h!
Un autre système
Après m'avoir causé une énorme frustration à mon arrivée, ces heures d'ouverture ridiculement restreignantes pour le consommateur américanisé que je suis m'ont amené à réfléchir sur la question, et je me suis rendu compte que c'était bel et bien tout un système, cohérent en lui-même, qui était huilé autrement. Le modèle traditionnel y est encore extrêmement présent; par exemple, les échelles salariales sont conçues non pas en fonction du nombre d'années d'études et de l'expérience, mais en fonction du diplôme, de l'âge(!), du statut marital (!!), et du nombre d'enfants (!!!), ce qui fait en sorte qu'un salaire suffit à nourrir une famille.
J'ai ainsi un ami qui a 35 ans, marié, deux enfants, un secondaire III en poche, et qui (avec
35 h/semaine et six semaines de vacances par année, soit dit en passant) n'a pas de problème majeur à assurer la subsistance familiale avec un seul salaire. Ce modèle (j'arrive à la lenteur!) permet à la femme de garder et d'éduquer les enfants (les garderies sont inexistantes) et d'aller faire les courses pendant le jour.
Et puis, pour économiser de l'énergie, les frigos sont plus petits, donc il faut les remplir plus souvent, tous les deux ou trois jours, donc les producteurs n'ont pas avantage à faire des produits qui se gardent longtemps. Le lait, par exemple, a une date de péremption fixée entre deux à quatre jours après la date d'achat...
Pire encore est cependant cette loi qui interdit de faire du bruit le midi (entre 13 et 15 h) et le dimanche toute la journée. La tondeuse, la pratique musicale instrumentale, l'aspirateur, les travaux de rénovation et autres activités sonores sont bannis.
La promenade
Cependant, malgré toutes ces contraintes, après deux ans, je me suis surpris à savourer une promenade en ville un dimanche où tout était fermé. J'avais planifié mon affaire, le frigo était plein. Les travaux étaient faits. La ville était morte, les gens étaient soit chez eux, soit en promenade lente et innocente. Aucun stress — celui-ci attendait au lendemain pour pointer le bout de son nez. Les Allemands seraient-ils lents? Pourtant, leur productivité est apparemment l'une des meilleures au monde! Comment expliquer cela?
C'est là que j'ai compris que ce n'était pas la lenteur qui comptait, mais plutôt le rythme. Cinq jours (et demi) de productivité, deux jours de repos. Des jours fériés, ô bénédiction, pour se reposer une journée de plus. Sept semaines de travail pour une semaine de vacances. Moins de stress, meilleure productivité, moins de problèmes, plus de bonheur. Un rythme qui a fait ses preuves.
Et hop! le moule m'a gobé. Je ne peste plus contre les épiceries fermées: je planifie mes achats... et mon repos dominical.
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