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CHUM, la dimension cachée

Gérard Beaudet - Directeur, Institut d'urbanisme, Université de Montréal  4 décembre 2004 
D'aucuns croyaient que le dépôt du rapport Bouchard-Johnson avait scellé le choix du site du nouveau CHUM; il aura plutôt relancé le débat en ouvrant la voie à une nouvelle proposition.

Se pourrait-il qu'en privilégiant le site de Saint-Luc sur la seule foi de critères fonctionnalistes (capacité d'accueil, accessibilité, centralité, etc.), on ait occulté une dimension cachée de cet épineux dossier? En d'autres termes, se pourrait-il que l'imposition de ce site ait ouvert la voie à une solution de repli pour l'Université de Montréal? C'est l'hypothèse que je tenterai de faire valoir. Non pas pour avaliser le choix de l'Université de Montréal, mais pour montrer que le site de Saint-Luc est difficilement acceptable dans la perspective de la construction identitaire montréalaise.

Revenons en arrière, en 1792. Un plan commandé par les autorités coloniales délimite le périmètre de la ville de Montréal et constitue le boulevard Saint-Laurent en ligne de partage médiane. La portée de cette décision sera lourde de conséquences. Elle suggérera en quelque sorte la transposition dans l'enclave montréalaise de la séparation établie entre le Haut et le Bas-Canada, anticipant de ce fait la construction de l'identité montréalaise en l'articulant à un Est, catholique et francophone, et un Ouest, protestant et anglophone. Mais, sur le terrain, cette différenciation fondatrice se traduira d'emblée par une symétrie morphogénétique.

La poussée d'urbanisation du milieu du XIXe siècle présidera en effet au déploiement, de part et d'autre de l'aire de concentration faubourienne du boulevard Saint-Laurent, de quartiers inspirés de l'urbanisme géorgien. Bastion de la bourgeoisie anglo-protestante, la New Town sera polarisée par les squares Victoria, du Beaver Hall et Phillips, ainsi que par le campus de l'université McGill.

Son pendant du côté franco-catholique accompagnera l'enfilade des squares Viger, Pasteur et Saint-Louis et se prolongera jusqu'au parc Lafontaine. Résidences confortables et bâtiments institutionnels, puis commerciaux, y affirmeront avec panache les aspirations et la réussite des deux bourgeoisies.

Bien qu'en apparence contradictoire, cette symétrie aura permis à la différence de se réaliser, notamment en maintenant une aire séparative — en l'occurrence celle du faubourg Saint-Laurent — entre les deux bourgeoisies. Dépouillée de sa dimension religieuse, la portée manipulatoire de cette séparation entre l'Est francophone et l'Ouest anglophone retrouvera par ailleurs une vigueur manifeste en deuxième moitié du XXe siècle en sous-tendant la volonté de constituer dans l'Est (francophone) le pendant de la partie ouest (anglophone) du centre-ville. La mobilisation entourant l'implantation de la Grande Bibliothèque et celle visant l'installation du CHUM sur le site de l'hôpital Saint-Luc en constituent incidemment les avatars les plus récents.

Axe transgressé

Cette persistance occulte toutefois deux phénomènes dont la signification est inversement proportionnelle à l'attention qu'on leur a accordée. Le premier réside dans la transgression de l'axe séparateur par certaines institutions phares de la société franco-catholique montréalaise. Rappelons en effet que Mgr Ignace Bourget prit prétexte de l'incendie de la cathédrale Saint-Jacques en 1852 pour en imposer le déplacement de la rue Saint-Denis au square Dorchester, au grand dam des résidants du faubourg Saint-Louis et de nombreux membres du clergé.

Par ailleurs, la construction du grand Séminaire de la rue Sherbrooke (1854-57), de l'Hôtel-Dieu (1859-61), de la maison mère des Soeurs grises (1869-71) et de la maison mère des Dames de la Congrégation de Notre-Dame (1905-08) contribuera à consolider cette «infiltration» du bastion anglo-protestant, révélant par anticipation le caractère réducteur d'une conception néanmoins persistante.

Mais le caractère réducteur de cette perception est encore davantage invalidé par le deuxième phénomène. Peu de temps après que la bourgeoisie anglo-protestante eut délaissé le territoire de ce qui deviendra le centre-ville en amorçant un déplacement en direction du piémont du mont Royal, pour y construire la municipalité autonome de Westmount, la bourgeoisie franco-catholique entreprit un repositionnement qui la conduira, dans les premières décennies du XXe siècle, sur le flanc opposé de la montagne.

Le développement d'Outremont

Non seulement la municipalité d'Outremont deviendra-t-elle ainsi le pendant de Westmount, mais ce repositionnement s'accompagnera d'une reconfiguration en profondeur de la géographie institutionnelle montréalaise. Le déplacement de l'Université de Montréal projeté dès les années 1920, la relocalisation de l'École polytechnique (1958), de l'École des hautes études commerciales (1969) et de l'hôpital Sainte-Justine (1957), ainsi que la construction du collège Jean-de-Brébeuf (1927), du collège Notre-Dame (1881), de la maison mère des Soeurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie (1923) et de l'oratoire Saint-Joseph (1924), participeront en effet d'un mouvement d'encerclement du mont Royal au gré du déploiement de formes bâties associées au savoir, à la santé, au sacré et au standing.

Ce repositionnement du côté d'Outremont, contemporain d'une affirmation nationale canadienne-française incarnée entre autres par Édouard Montpetit, Esdras Minville, Lionel Groulx et Marie-Victorin, consacrera en quelque sorte un abandon du quartier latin, qui ne s'en est toujours pas complètement remis.

Il révélera par ailleurs une translation de l'axe de symétrie, qui passera désormais par les espaces sommitaux du mont Royal, au demeurant réservés à la faveur de l'aménagement des cimetières catholique (à l'ouest) et protestant (à l'est) au milieu du XIXe siècle et par la création du parc à compter de 1870. Réservoir de valeurs romantiques auxquelles les bourgeoisies montréalaises adhéraient en ce tournant du XIXe au XXe siècle, le mont Royal aura en quelque sorte constitué un vacuum qui, en les séparant géographiquement, aura permis la poursuite de la construction identitaire de ces deux bourgeoisies, tout en constituant un substrat fédérateur d'une formidable efficacité.

L'implantation du CHUM sur le site de l'hôpital Saint-Luc matérialiserait en la circonstance un retour dans un quartier auquel il serait d'autant plus difficile de consentir que la régénération de ce dernier aura entre-temps reposé en partie sur l'implantation d'une université concurrente. Certes, on se gardera bien d'affirmer de telles réserves sur la place publique, si tant est qu'elles soient conscientes. Mais en faire fi équivaut à nier la force du mimétisme symétrique à l'oeuvre depuis presque deux siècles, un mimétisme qui sous-tend par ailleurs également la proposition actuelle de l'Université de Montréal, quelle que soit la conscience qu'en aient les acteurs.

Symétrie toujours à l'oeuvre

L'implantation du CHUM sur le site de la gare de triage du CP participe en effet d'une reconquête du bas Outremont qui reproduit, dans une symétrie parfaite, celle du bas Westmount à la faveur de l'implantation de l'hôpital universitaire de McGill sur le site de la gare de triage Glen.

Cette interprétation géographique n'avalise pas d'emblée le choix de la gare de triage d'Outremont. Les contraintes environnementales, aussi bien que celles liées à la desserte infrastructurelle, à l'accessibilité et à la sécurité, ne peuvent être négligées. Sans compter que le projet contrevient aux orientations du plan d'urbanisme, qui vient à peine d'être adopté.

Il n'en reste pas moins que l'imposition du site de l'hôpital Saint-Luc constitue moins une solution qu'une partie du problème. Se pourrait-il, en la circonstance, que les Hospitalières de Saint-Joseph, en déménageant l'Hôtel-Dieu sur son site actuel, aient fait preuve d'une sagesse prémonitoire? L'emplacement ne se situe-t-il pas en rebord du centre-ville, tout en n'étant pas tout à fait dans l'Est mais pas trop dans l'Ouest, et en participant de surcroît de la configuration institutionnelle polarisée par le «bon» côté du mont Royal?
 
 
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