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    Langue, vie publique et vie privée

    3 décembre 2004 |Michel Paillé - Démographe et chercheur associé à la chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec, Université du Québec à Montréal
    Tout bilan portant sur les effets de la Charte de la langue française (loi 101) doit d'abord porter sur les domaines visés nommément par le législateur. Ainsi, la langue d'enseignement, la langue du travail et la langue des services, pour ne donner que ces exemples-là, ont fait l'objet d'études et d'enquêtes prioritaires. Mais faut-il pour cela juger «déplacées», comme le fait Josée Boileau dans son éditorial du 29 novembre dernier, toutes les analyses des statistiques portant sur la langue parlée à la maison sous prétexte qu'il n'en est nullement question dans la loi?

    À l'instar de la loi sur le tabac, la loi 101, comme toute autre loi par ailleurs, ne saurait viser que le domaine public dans ses applications concrètes. Si la première n'interdit pas carrément de fumer, notamment chez soi, la seconde ne peut obliger quiconque à parler français, en particulier à son domicile. Nul ne s'est offusqué en janvier 2003 quand la ministre de la Santé de l'époque avait affirmé que la loi canadienne sur le tabac visait à «inciter les Canadiens à cesser de fumer».

    Y aurait-il deux poids et deux mesures lorsqu'on se formalise du fait que l'Office québécois de la langue française (OQLF) a cherché, dans son dernier rapport annuel de gestion, à montrer les progrès de la langue française à domicile, notamment chez les personnes de langues tierces (les «allophones»)? Comment pourrait-on prétendre que notre politique linguistique ne vise strictement que la francisation du domaine public au point de croire que les langues tierces se transmettront d'une génération aux suivantes sans que le français parvienne à pénétrer dans les familles immigrées?

    Un impact

    À l'époque du laisser-faire en matière de langue, on observait une forte préférence pour l'anglais au détriment du français comme langue d'usage à la maison. Plus particulièrement, le choix de l'école anglaise par quatre écoliers sur cinq conduisait tout naturellement à l'adoption de l'anglais comme langue d'usage au foyer. L'anglais était ainsi transmis aux enfants et ensuite aux générations suivantes. Or, à cette époque, nul n'avançait l'idée d'une intrusion des chercheurs dans la vie privée des Québécois.

    Pas plus d'ailleurs que l'on s'offusque aujourd'hui lorsque les francophones des autres provinces canadiennes, après analyse des données portant sur la langue parlée à la maison, font état de leur importante anglicisation, ou plutôt de leur «assimilation», comme ils préfèrent le dire. Lors de l'étude de la loi 101, en 1977, Camille Laurin notait justement que «près de la moitié des effectifs d'origine française répandue au Canada, hors Québec, a dû abandonner sa langue». Il en attribuait la cause à «la pression du milieu». Ainsi, la langue dominante dans le domaine public trouvait tout naturellement son chemin jusque dans la vie privée.

    Le modèle présenté par M. Laurin en 1977 était l'Ontario. Il s'agissait de donner à notre langue officielle une force d'attraction égale à celle de l'anglais dans la province voisine, attrait qui s'exprimait d'abord par la connaissance du français chez les non-francophones et ensuite par son adoption comme langue parlée au foyer par les allophones. Je ne devrais étonner personne en rappelant que l'anglais en Ontario surclassait à cette époque le français au Québec, tant pour sa connaissance que pour son usage!

    Vingt-cinq ans plus tard, une mise à jour de ce type de comparaison entre le Québec et l'Ontario m'amenait à conclure que «le Québec a comblé environ le cinquième de l'écart qui le séparait de l'Ontario» (dans Les Politiques linguistiques canadiennes, Michael Morris, Paris, L'Harmattan, 2003). Bref, au fur et à mesure des progrès du français dans le domaine public québécois, notre langue officielle est naturellement de plus en plus parlée dans la vie privée par des non-francophones.

    S'il est légitime pour le gouvernement canadien de mener des enquêtes pour mesurer l'impact de sa lutte contre le tabagisme, il est tout aussi justifié pour l'OQLF, dans un contexte de sous-fécondité qui dure depuis 35 ans, de se pencher sur le choix de la langue au foyer par les immigrants, leurs enfants et leurs descendants.












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