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Libre opinion: La solitude d'un critique de fond

Élie Castiel - Président de l'Association québécoise des critiques de cinéma  1 décembre 2004 
Après la maison de distribution Alliance Atlantis Vivafilm (conflit apparemment réglé à l'amiable il y a quelques semaines), c'est au tour d'un autre géant de la distribution québécoise, Christal Films, de bloquer l'accès des projections de presse à Denis Côté, chef de pupitre de la section cinéma de l'hebdomadaire Ici et vice-président de l'Association québécoise des critiques de cinéma (AQCC).

À l'instar d'Ici et de plusieurs professionnels du milieu, l'AQCC s'insurge avec véhémence contre de telles pratiques disciplinaires qui n'ont pour but que de censurer la liberté d'expression et de mettre au pas la pensée critique.

Les quotidiens La Presse et Le Devoir ont réagi en faveur de Denis Côté, ce qui réjouit l'AQCC, organisme sans but lucratif fondé en 1973 par des passionnés de cinéma qui voulaient redonner au métier de critique ses lettres de noblesse. Un des mandats de l'association est également de défendre les intérêts de ses membres et de faire en sorte que ceux-ci exercent leur profession dans des conditions satisfaisantes et sans aucune forme de censure. En 1973, le climat était sans doute plus favorable, peut-être parce que la cinéphilie avait alors un rapport plus harmonieux avec le milieu du cinéma.

Autres temps, autres moeurs. Dans le contexte que l'on connaît actuellement, les liens presque incestueux qui existent entre une partie de la critique et l'industrie du cinéma ne paraissent viser qu'une chose: l'accumulation des recettes aux guichets. Autrement dit, certains professionnels semblent accepter aujourd'hui — consciemment ou inconsciemment — de renoncer à l'exercice de leur pratique critique pour se retrouver relégués au rang de simples agents promotionnels.

Dans les pages cinéma de l'édition d'Ici du 11 novembre dernier, Côté critiquait le film Nouvelle-France, de Jean Beaudin, en des termes peu reluisants. Sous le titre pour le moins évocateur de «Ciné-désastre», l'article blâmait fortement les producteurs, eux aussi responsables selon Côté de ce qu'il considère comme un fiasco. Fiasco d'ailleurs souligné par plusieurs journalistes.

Certains peuvent trouver les propos émis par Denis Côté impulsifs, voire extrêmes, mais force est de constater que, dans leur fermeté, ils témoignent d'une pensée personnelle et réfléchie, et surtout d'un regard analytique qui évacue toute servilité promotionnelle. Notons en outre que dans le même numéro de l'hebdomadaire, Côté ne tarit pas d'éloges devant le talent d'une des vedettes féminines du film, qui se retrouve de surcroît en page couverture.

Banni à vie

Réaction de Christal Films: jeudi dernier, Denis Côté se fait refuser l'accès à la projection de presse d'un film lancé par cette maison de distribution et de production. On annonce alors au critique indésirable qu'il est désormais «banni à vie» mais que ce bannissement ne vaut pas pour les autres journalistes d'Ici.

Président de Christal Films, Christian Larouche trouve inacceptables et gratuites les affirmations de Denis Côté, de même que ses remarques sur sa compagnie et ses employés. De plus, toujours selon les dires de M. Larouche, le critique n'aurait pas respecté l'embargo imposé par le distributeur. Après vérification, nous pouvons confirmer que Denis Côté n'était absolument pas au courant de cette exigence.

Dans une certaine mesure, le problème n'est pas là. Ce qui importe véritablement dans cette affaire, c'est le droit que doivent avoir les critiques d'exercer leur métier en toute liberté. Déjà, en 1995, l'AQCC avait dû intervenir dans les journaux pour dénoncer certaines pratiques de distributeurs et autres «commerçants du cinéma». Ceux-ci se vantaient alors d'avoir établi des listes noires «informelles» visant à interdire l'accès aux projections de presse aux critiques insuffisamment dociles.

Autocensure

Aujourd'hui, avec la dérive d'une industrie cinématographique de plus en plus soumise aux lois du marché et avec la convergence des médias qui tentent souvent d'imposer leurs stratégies de marketing en prenant la critique en otage, la situation ne fait que s'aggraver. Nous assistons à un phénomène pernicieux de complaisance qui tend à gagner toute notre profession. Peu de journalistes osent se mouiller par peur de la controverse. L'autocensure règne.

Avec ses écrits souvent intempestifs, sa plume alerte, drôle et parfois provocatrice, Denis Côté se démarque de la plupart de ses collègues par son tempérament politiquement incorrect. Ses prises de position tranchées, que certains associent à de véritables entreprises de démolition, ne devraient-elles pas plutôt être vues par le milieu comme une certaine exigence intellectuelle face à un art qui mérite, aujourd'hui plus que jamais, d'être défendu par tous ceux qui ont choisi de l'aimer avec passion?

À une époque où le consensus mou est devenu le mot d'ordre général, la critique mal aimée doit redonner un nouvel élan, un nouveau souffle à cette pratique intellectuelle solitaire et parfois difficile à assumer face aux pressions constantes de la machine promotionnelle. Une chose est sûre: nous ne sommes pas là pour servir les intérêts des distributeurs et des producteurs mais pour accompagner les artistes et leurs oeuvres auprès du public. Dans toute cette histoire, que nous espérons définitivement réglée, Denis Côté demande tout simplement le droit à la parole.
 
 
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