Réplique de Benoît Dutrizac et André St-Pierre - Manon et Dignitas, le début d'un débat de société
Benoît Dutrizac - Journaliste
1 décembre 2004
Réponse à Stéphanie Cartier, auteure du texte «Dignitas n'est pas un modèle à suivre»
Chère Mme Cartier,
D'abord, nous accueillons votre lettre publiée dans Le Devoir du 24 novembre 2004. Les questions que vous y soulevez annoncent un début de débat de société. Tant mieux. Nous essaierons donc de répondre à vos questions au mieux de notre connaissance.
Vous dites avoir été voisine de Dignitas. Bien, que savez-vous de ses activités? Nous sommes intéressés à en savoir plus. Voici les quelques questions que vous posez et les affirmations que vous faites.
- Dignitas est-il un modèle que vous proposez à la société québécoise?
Dignitas est un organisme non gouvernemental. Ce service devrait être assuré par des professionnels de la santé reconnus par le gouvernement. Nul doute à ce sujet. D'où l'urgence d'un débat et de prises de position des gens au pouvoir. De toute évidence, ses membres ne rendent pas ce service pour faire fortune puisqu'ils n'ont demandé que 150 $ à Manon.
Pour ce qui est du manque de disponibilité des porte-parole de l'organisme envers les médias, qui vous paraît si suspect, même à nous qui les avons rencontrés, ils ont refusé de répondre à nos questions. Leur réponse: «Nous avons des familles. Tous nos temps libres y passent. Nous sommes débordés par la souffrance.» Donc, si Dignitas est si débordé, c'est peut-être parce que les pays sans courage ni honneur laissent leurs citoyens s'exiler pour prendre leur fin de vie en main. D'ailleurs, si nous avions vu un manque de respect envers Manon, une occasion d'exploiter Manon ou une tentative de forcer Manon à se suicider, nous aurions pour le moins cessé de documenter sa démarche.
- La clientèle de Dignitas serait formée à 80 % d'étrangers, y compris des Canadiens.
À ce que nous en savons, Manon Brunelle est la première Canadienne à utiliser les services de Dignitas. Et si, justement, autant d'étrangers font appel à ses services, il me semble qu'il est temps d'aborder la question ici même au Canada.
- Dignitas est une organisation non gouvernementale qui n'a de comptes à rendre à personne.
Dignitas doit rendre des comptes aux familles et aux proches des gens qui décident de mettre fin à leurs jours. Il nous semble que c'est ce qui est important. Il est important de souligner que la police suisse nous a interrogés après que le décès de Manon Brunelle a été prononcé. Il ne faut pas laisser croire qu'un suicide assisté se déroule dans l'allégresse ou dans l'indifférence.
- M. Minelli, fondateur de Dignitas, clame haut et fort qu'il n'hésite pas à offrir la mort aux personnes souffrant uniquement de dépression.
Dès notre arrivée à l'aéroport, un médecin envoyé par Dignitas a accueilli Manon Brunelle et l'a ensuite rencontrée à sa chambre d'hôtel pendant deux heures. À un point tel que Manon nous a dit par la suite qu'elle en avait assez de se faire interroger sur son état mental et physique. Donc, non, les gens de Dignitas n'ont pas vidé le cocktail mortel de force dans la gorge de Manon.
Que les journalistes canadiens et québécois se penchent sur la question. Dans le cadre du documentaire, nous ne pouvions évidemment pas couvrir tous les aspects du suicide assisté. Nous avons consulté les proches de Manon et jamais nous n'aurions accepté de documenter sa démarche si nous avions senti qu'elle n'était pas saine d'esprit. Faut-il bourrer les personnes comme Manon de Prozac pour alléger leurs souffrances et notre conscience collective?
- La presse relate que...
D'accord, examinons les procédures de Dignitas. Jamais notre documentaire n'a servi à soutenir Dignitas ou à en faire la promotion. Du coup, pouvons-nous demander au Collège des médecins de se prononcer sur la question? Devrons-nous organiser un voyage de golf, un congrès de ski ou des vacances payées par les compagnies pharmaceutiques pour que les médecins aient l'obligeance de dire quelle est leur position?
Nous avons interviewé le conseiller municipal de Zurich responsable de la santé, Robert Neukomm, qui n'a dénoté aucune augmentation du taux de suicide, assisté ou non, chez les 65 ans et plus, dans ce qu'on appelle en Suisse des homes (des centres d'hébergement et de soins de longue durée), soit 0,64 %. Le bilan des deux premières années après la levée de l'interdiction de l'aide au suicide, 2001 et 2002, qui n'a pas provoqué une vague de demandes, se résume à huit cas: cinq femmes et trois hommes, âgés entre 72 et 94 ans.
Constatez par vous-même si le cas de Manon correspond aux critères imposés par la Ville de Zurich, qui permet le suicide assisté: «La personne désireuse d'en finir doit être capable de discernement, ne pas subir la pression d'un tiers ni être malade psychiquement ou suite à un traitement inapproprié.» Ceci est sans parler du fait qu'elle souffrait d'une maladie dégénérative.
Dans la presse écrite, à la radio et à la télé...
Certains éditorialistes auraient besoin de prendre l'air, d'aller sur le terrain, de vivre avec la population. Lysiane Gagnon, de La Presse, aurait dû savoir avant d'écrire son éditorial très critique du documentaire Manon que le «quelqu'un [qui] lui chantonne Heart Of Gold» est un ami personnel de Manon de plus de 20 ans et le preneur de son qui a travaillé quelques années pour nous. Un coup de téléphone et elle l'aurait su. Mme Gagnon déplore le niveau de langage du documentaire. Dommage, puisque nous avons décidé de ne rien trafiquer, de ne rien embellir, de ne rien cacher. À l'avenir, nous nous efforcerons de bien «perler» pour lui faire plaisir.
Avant de conclure que Manon Brunelle était une personne très seule, peut-être que Mme Gagnon aurait pu parler aux gens dans l'entourage de Manon, qui lui auraient dit que ses amis la visitaient régulièrement. N'empêche que Manon vivait dans la solitude, devant la télévision, son système de son tout près et une boîte de cannabis à portée de main. Nous invitons aussi Lysiane Gagnon à vivre une seule semaine dans les conditions dans lesquelles vivait Manon, de même que tant d'autres personnes en perte d'autonomie, et de nous donner ensuite des nouvelles de sa santé mentale, psychologique et physique.
Quand Pierre Maisonneuve, sur la Première Chaîne de Radio-Canada, avance qu'il s'agit d'une fin sordide et que Manon s'est peut-être sentie piégée dans sa décision à cause de la caméra, il nous accuse quasiment d'un crime. Heureusement qu'Arlette Cousture était là pour le ramener à la raison. C'est jusqu'à présent le seul journaliste qui soit allé aussi loin dans le champ. Manon avait des qualificatifs assez imagés pour eux puisque, bien sûr, on avait évoqué avec elle cette possibilité.
Enfin, Dignitas a obtenu deux rapports médicaux rédigés par les médecins de Manon confirmant son état de santé ainsi que sa maladie incurable et dégénérative avant de s'engager avec elle.
Chère Mme Cartier,
D'abord, nous accueillons votre lettre publiée dans Le Devoir du 24 novembre 2004. Les questions que vous y soulevez annoncent un début de débat de société. Tant mieux. Nous essaierons donc de répondre à vos questions au mieux de notre connaissance.
Vous dites avoir été voisine de Dignitas. Bien, que savez-vous de ses activités? Nous sommes intéressés à en savoir plus. Voici les quelques questions que vous posez et les affirmations que vous faites.
- Dignitas est-il un modèle que vous proposez à la société québécoise?
Dignitas est un organisme non gouvernemental. Ce service devrait être assuré par des professionnels de la santé reconnus par le gouvernement. Nul doute à ce sujet. D'où l'urgence d'un débat et de prises de position des gens au pouvoir. De toute évidence, ses membres ne rendent pas ce service pour faire fortune puisqu'ils n'ont demandé que 150 $ à Manon.
Pour ce qui est du manque de disponibilité des porte-parole de l'organisme envers les médias, qui vous paraît si suspect, même à nous qui les avons rencontrés, ils ont refusé de répondre à nos questions. Leur réponse: «Nous avons des familles. Tous nos temps libres y passent. Nous sommes débordés par la souffrance.» Donc, si Dignitas est si débordé, c'est peut-être parce que les pays sans courage ni honneur laissent leurs citoyens s'exiler pour prendre leur fin de vie en main. D'ailleurs, si nous avions vu un manque de respect envers Manon, une occasion d'exploiter Manon ou une tentative de forcer Manon à se suicider, nous aurions pour le moins cessé de documenter sa démarche.
- La clientèle de Dignitas serait formée à 80 % d'étrangers, y compris des Canadiens.
À ce que nous en savons, Manon Brunelle est la première Canadienne à utiliser les services de Dignitas. Et si, justement, autant d'étrangers font appel à ses services, il me semble qu'il est temps d'aborder la question ici même au Canada.
- Dignitas est une organisation non gouvernementale qui n'a de comptes à rendre à personne.
Dignitas doit rendre des comptes aux familles et aux proches des gens qui décident de mettre fin à leurs jours. Il nous semble que c'est ce qui est important. Il est important de souligner que la police suisse nous a interrogés après que le décès de Manon Brunelle a été prononcé. Il ne faut pas laisser croire qu'un suicide assisté se déroule dans l'allégresse ou dans l'indifférence.
- M. Minelli, fondateur de Dignitas, clame haut et fort qu'il n'hésite pas à offrir la mort aux personnes souffrant uniquement de dépression.
Dès notre arrivée à l'aéroport, un médecin envoyé par Dignitas a accueilli Manon Brunelle et l'a ensuite rencontrée à sa chambre d'hôtel pendant deux heures. À un point tel que Manon nous a dit par la suite qu'elle en avait assez de se faire interroger sur son état mental et physique. Donc, non, les gens de Dignitas n'ont pas vidé le cocktail mortel de force dans la gorge de Manon.
Que les journalistes canadiens et québécois se penchent sur la question. Dans le cadre du documentaire, nous ne pouvions évidemment pas couvrir tous les aspects du suicide assisté. Nous avons consulté les proches de Manon et jamais nous n'aurions accepté de documenter sa démarche si nous avions senti qu'elle n'était pas saine d'esprit. Faut-il bourrer les personnes comme Manon de Prozac pour alléger leurs souffrances et notre conscience collective?
- La presse relate que...
D'accord, examinons les procédures de Dignitas. Jamais notre documentaire n'a servi à soutenir Dignitas ou à en faire la promotion. Du coup, pouvons-nous demander au Collège des médecins de se prononcer sur la question? Devrons-nous organiser un voyage de golf, un congrès de ski ou des vacances payées par les compagnies pharmaceutiques pour que les médecins aient l'obligeance de dire quelle est leur position?
Nous avons interviewé le conseiller municipal de Zurich responsable de la santé, Robert Neukomm, qui n'a dénoté aucune augmentation du taux de suicide, assisté ou non, chez les 65 ans et plus, dans ce qu'on appelle en Suisse des homes (des centres d'hébergement et de soins de longue durée), soit 0,64 %. Le bilan des deux premières années après la levée de l'interdiction de l'aide au suicide, 2001 et 2002, qui n'a pas provoqué une vague de demandes, se résume à huit cas: cinq femmes et trois hommes, âgés entre 72 et 94 ans.
Constatez par vous-même si le cas de Manon correspond aux critères imposés par la Ville de Zurich, qui permet le suicide assisté: «La personne désireuse d'en finir doit être capable de discernement, ne pas subir la pression d'un tiers ni être malade psychiquement ou suite à un traitement inapproprié.» Ceci est sans parler du fait qu'elle souffrait d'une maladie dégénérative.
Dans la presse écrite, à la radio et à la télé...
Certains éditorialistes auraient besoin de prendre l'air, d'aller sur le terrain, de vivre avec la population. Lysiane Gagnon, de La Presse, aurait dû savoir avant d'écrire son éditorial très critique du documentaire Manon que le «quelqu'un [qui] lui chantonne Heart Of Gold» est un ami personnel de Manon de plus de 20 ans et le preneur de son qui a travaillé quelques années pour nous. Un coup de téléphone et elle l'aurait su. Mme Gagnon déplore le niveau de langage du documentaire. Dommage, puisque nous avons décidé de ne rien trafiquer, de ne rien embellir, de ne rien cacher. À l'avenir, nous nous efforcerons de bien «perler» pour lui faire plaisir.
Avant de conclure que Manon Brunelle était une personne très seule, peut-être que Mme Gagnon aurait pu parler aux gens dans l'entourage de Manon, qui lui auraient dit que ses amis la visitaient régulièrement. N'empêche que Manon vivait dans la solitude, devant la télévision, son système de son tout près et une boîte de cannabis à portée de main. Nous invitons aussi Lysiane Gagnon à vivre une seule semaine dans les conditions dans lesquelles vivait Manon, de même que tant d'autres personnes en perte d'autonomie, et de nous donner ensuite des nouvelles de sa santé mentale, psychologique et physique.
Quand Pierre Maisonneuve, sur la Première Chaîne de Radio-Canada, avance qu'il s'agit d'une fin sordide et que Manon s'est peut-être sentie piégée dans sa décision à cause de la caméra, il nous accuse quasiment d'un crime. Heureusement qu'Arlette Cousture était là pour le ramener à la raison. C'est jusqu'à présent le seul journaliste qui soit allé aussi loin dans le champ. Manon avait des qualificatifs assez imagés pour eux puisque, bien sûr, on avait évoqué avec elle cette possibilité.
Enfin, Dignitas a obtenu deux rapports médicaux rédigés par les médecins de Manon confirmant son état de santé ainsi que sa maladie incurable et dégénérative avant de s'engager avec elle.
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