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Médicaments: des dizaines de millions gaspillés

Alec Castonguay   24 novembre 2004 
Ottawa — Le gouvernement du Canada a passé une autre journée difficile hier, gracieuseté de Sheila Fraser et son équipe. La vérificatrice générale a remis son traditionnel rapport sur les pratiques du gouvernement, pointant du doigt les travers de l'appareil étatique dans plusieurs domaines. En haut de la liste cette année: la gestion des médicaments que le fédéral fournit à un million de personnes. Le cafouillage est important et entraîne des «dizaines de millions» de dollars de dépenses superflues, sans compter les risques accrus pour la santé des citoyens, estime Sheila Fraser.

La récolte globale est toutefois plus mince cette année, puisque la vérificatrice générale n'avait pas dans sa manche des révélations atteignant l'ampleur du scandale des commandites ou du Registre des armes à feu. «Nos vérifications sont décidées deux ans à l'avance et on rapporte ce qu'on trouve, a-t-elle dit en conférence de presse. C'est vrai qu'on a eu quelques dossiers fracassants dans le passé, mais je ne pense pas que les gens s'attendent à ce que mes rapports soient toujours comme ça.»

N'empêche, la vérificatrice générale (VG) et son équipe ont continué leur travail minutieux, révélant au grand jour de nouvelles lacunes dans la gestion de l'État: un surplus à la caisse d'assurance-emploi qui est toujours plus imposant et qui contrevient à la loi gouvernementale, une lutte au blanchiment d'argent qui est inefficace, un manque de rigueur dans la gestion du budget de 1,1 milliard de dollars destiné à l'éducation des Premières Nations: la liste est longue et la VG est loin de rentrer bredouille.

Parmi les neuf chapitres de son rapport, celui qui traite de «la gestion des programmes fédéraux de prestations pharmaceutiques» est le plus intéressant. Sheila Fraser trouve «inacceptable qu'il n'y ait pas eu plus de progrès» dans ce domaine, alors que ce poste de dépenses est l'un de ceux qui croissent le plus rapidement dans le budget du gouvernement.

Les dérapages sont nombreux, notamment dans la gestion de l'achat des médicaments. Le gouvernement fédéral renferme certains ministères — Santé Canada, Anciens Combattants, Défense nationale, Citoyenneté et Immigration, GRC — qui fournissent des médicaments à un million de personnes au pays. Or, même si les dépenses du gouvernement dans ce domaine grimpent en flèche, avec une hausse de 25 % en deux ans qui les ont fait passer de 350 à 438 millions de dollars, le gouvernement fédéral continue de payer des «dizaines de millions» en trop.

«Dans le cadre de la gestion de ces programmes, les organisations fédérales n'ont pas saisi les occasions connues de réaliser des économies en vue d'en assurer la viabilité à long terme, peut-on lire. Il en résulte que le gouvernement paye chaque année des dizaines de millions en trop pour les médicaments remboursables.»

Le gouvernement fédéral est devenu le quatrième en importance parmi les payeurs de prestations au pays, après l'Ontario, le Québec et la Colombie-Britannique. Une autre bonne raison pour contrôler les coûts, soutient la VG. Mais les ministères ne se parlent pas, achètent leurs pilules chacun dans leur coin respectif et ne font aucune économie d'échelle, ce qui est pourtant la base d'une saine gestion, dit Sheila Fraser.

Ainsi, un exemple tiré au hasard montre qu'Ottawa a versé plus de 17 millions de dollars en un an pour des médicaments contre les ulcères d'estomac, alors qu'il aurait dû ne lui en coûter que quatre millions, selon la vérificatrice générale. «Nous nous attendions à ce que les organisations utilisent divers moyens pour réduire au minimum le prix des médicaments, notamment des stratégies bien établies de gestion des coûts, comme les achats en grandes quantités, l'établissement de coûts maximaux admissibles, les médicaments de substitution les moins coûteux [génériques], etc.», écrit Sheila Fraser.

Une autre importante lacune concerne l'utilisation déficiente des banques de données au sujet de la consommation de médicaments par les prestataires. La gestion de l'information est si mauvaise que la santé des citoyens pourrait s'en ressentir, prévient la VG.

L'alarme a pourtant été sonnée en 2001, lorsque le comité des Comptes publics de la Chambre des communes avait demandé à Santé Canada de «fournir aux pharmaciens les noms, la posologie et les dates des médicaments prescrits en ce qui concerne au moins les trois dernières ordonnances du bénéficiaire, ainsi que les renseignements pertinents sur le médecin consulté, rappelle la VG. Cette recommandation n'a pas été mise en oeuvre.»

C'est donc ce manque de communication qui provoque des abus troublants, note Sheila Fraser. Ainsi, des gens reçoivent un nombre de médicaments anormalement élevé, sans qu'aucune question soit posée. Depuis quatre ans, le nombre de personnes recevant plus de 50 ordonnances par période de trois mois a plus que triplé chez Santé Canada. Le ministère n'a pu expliquer cette hausse importante.

Puisqu'il n'y a pas de système pour alerter les pharmaciens à propos du nombre élevé de médicaments attribués, la VG avance qu'il y a une plus forte dépendance envers les narcotiques et un possible «détournement à des fins commerciales». La vérification évoque «une grande diversité d'abus possibles, qui ne sont pas surveillés par les ministères».

La vérificatrice générale s'en prend aussi, et pour une cinquième année consécutive, au gouvernement libéral pour les excédents qu'il ne cesse d'accumuler dans le compte de l'assurance-emploi. Le 31 mars dernier, la valeur de la caisse avait atteint 46 milliards de dollars, soit une hausse de deux milliards en un an. C'est trois fois la réserve maximale jugée suffisante par l'actuaire en chef du ministère du Développement des ressources humaines pour répondre aux chocs économiques, même imprévisibles. Ces faramineux surplus n'ont pas servi à verser des prestations aux chômeurs, mais plutôt à payer les dépenses courantes du gouvernement ces dernières années. Hier encore, le ministre des Ressources humaines, Joseph Volpe, disait ne pas considérer qu'il y a un surplus à l'assurance-emploi. Un avis que ne partagent pas les partis d'opposition.

Pour la énième fois depuis 1999, Mme Fraser répète donc que le gouvernement «n'a pas respecté l'esprit de la Loi sur l'assurance-emploi», qui oblige le gouvernement à conserver en équilibre les finances de la caisse, sans plus.
 
 
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