Suicide assisté - Dignitas n'est pas un modèle à suivre
Stéphanie Cartier - Avocate et membre du Barreau de New York
24 novembre 2004
Lettre adressée au journaliste Benoît Dutrizac à la suite de la diffusion du documentaire Manon, jeudi soir dernier à l'antenne de Télé-Québec
Cher M. Dutrizac,
Je suis entièrement ouverte au débat sur l'euthanasie et sur le suicide assisté. Je ne remets pas en question, d'aucune manière, ni l'immense courage ni le respect dû à la vie et à la mort de Manon Brunelle, bien au contraire. Dans la lettre qui suit, je m'interroge uniquement sur l'organisation Dignitas.
Votre documentaire Manon, diffusé le jeudi le 18 novembre dernier, semble soutenir Dignitas sans réserve. Vous voilà maintenant confronté au dilemme moral et éthique suivant: Dignitas est-il un modèle que vous proposez à la société québécoise?
J'ai côtoyé Dignitas pendant un an et demi en tant que voisine de quartier à Zurich. J'ai suivi assidûment les activités de Dignitas depuis 2002. J'espérais que vous réussiriez la tâche délicate de lancer un débat sur le suicide assisté sans toutefois faire la promotion, en quelque sorte, de Dignitas. Malheureusement, ce n'est pas ce que vous avez fait. Vous vous êtes même attribué son slogan, «Mourir dignement» avec Dignitas.
Avez-vous fait enquête sur Dignitas? Dignitas est une organisation non gouvernementale dont les manières et les objectifs sont controversés, et ce, même en Suisse. Vous semblez lui accorder la «dignité» d'emblée, sans avoir examiné l'ensemble des faits et gestes de Dignitas.
Le magazine L'Actualité rapporte que Ludwig Minelli, le fondateur de Dignitas, ne répond plus à la presse, y compris la presse canadienne. Cela ne vous trouble-t-il pas? Cette organisation détient l'immense pouvoir de vie et de mort sur les citoyens du monde puisque 80 % de sa clientèle est formée d'étrangers, y compris de Canadiens. Ne serait-ce pas la moindre des choses que la presse canadienne puisse l'interroger? C'est bien là le coeur du problème: Dignitas est une organisation non gouvernementale qui n'a de comptes à rendre à personne.
Pourtant, des comptes doivent être exigés. M. Minelli clame haut et fort qu'il n'hésite pas à offrir la mort aux personnes souffrant uniquement de dépression. Il affirme souvent qu'il veut offrir son cocktail létal au plus grand nombre possible de personnes qui le souhaitent. Il ne discrimine pas les formes de souffrances physiques ou mentales. Il n'est même pas nécessaire de souffrir d'une maladie incurable ni d'être à une phase avancée de cette maladie pour avoir recours à Dignitas.
Par contre, la personne doit être lucide et sérieuse. Une personne dépressive peut-elle être lucide et sérieuse? Comment peut-on évaluer depuis Zurich, en Suisse, si un Canadien, un Allemand ou un Britannique est véritablement lucide et sérieux? Qui fait partie du comité de sélection de Dignitas? Un ou plusieurs médecins? Les membres sont-ils indépendants ou acquis à l'objectif de Dignitas?
La presse rapporte abondamment que les clients de Dignitas arrivent à Zurich généralement un jour seulement avant leur décès et ne sont examinés que par un seul médecin, qui est volontaire et par conséquent favorable aux objectifs de Dignitas. La police zurichoise éprouve d'énormes difficultés à recueillir toute la preuve pertinente entourant les suicides assistés d'étrangers. Les éléments de preuve sur la santé, sur la lucidité de la personne et sur le sérieux de sa décision se trouvent principalement à l'étranger, sauf, bien entendu, le dossier constitué par l'organisation Dignitas elle-même et ses bénévoles.
La presse relate que Dignitas a autorisé le suicide assisté d'un frère et d'une soeur âgés de 29 et de 31 ans, tout deux atteints de schizophrénie. Leur père étant décédé et leur mère étant gardée en institution, M. Minelli a estimé qu'il était humanitaire d'aider ces deux jeunes personnes à mourir puisque, explique-t-il, leurs parents n'auraient pas dû avoir d'enfants en premier lieu.
La presse rapporte également que Dignitas a autorisé le suicide assisté des Stokes, un couple venu à Zurich depuis la Grande-Bretagne sans que leurs proches le sachent alors que ni l'un ni l'autre ne souffrait de maladies dégénératives entraînant la mort à court terme.
Votre documentaire me trouble profondément parce qu'il semble soutenir Dignitas sans réserve. Je comprends que vous souhaitiez lancer un débat sur le suicide assisté au Québec et je suis d'accord pour dire qu'il est important de lancer ce débat. Toutefois, Dignitas est-il un modèle que vous suggérez aux Québécois? Je vous soumets pour ma part que Dignitas n'est pas un modèle à suivre.
Cher M. Dutrizac,
Je suis entièrement ouverte au débat sur l'euthanasie et sur le suicide assisté. Je ne remets pas en question, d'aucune manière, ni l'immense courage ni le respect dû à la vie et à la mort de Manon Brunelle, bien au contraire. Dans la lettre qui suit, je m'interroge uniquement sur l'organisation Dignitas.
Votre documentaire Manon, diffusé le jeudi le 18 novembre dernier, semble soutenir Dignitas sans réserve. Vous voilà maintenant confronté au dilemme moral et éthique suivant: Dignitas est-il un modèle que vous proposez à la société québécoise?
J'ai côtoyé Dignitas pendant un an et demi en tant que voisine de quartier à Zurich. J'ai suivi assidûment les activités de Dignitas depuis 2002. J'espérais que vous réussiriez la tâche délicate de lancer un débat sur le suicide assisté sans toutefois faire la promotion, en quelque sorte, de Dignitas. Malheureusement, ce n'est pas ce que vous avez fait. Vous vous êtes même attribué son slogan, «Mourir dignement» avec Dignitas.
Avez-vous fait enquête sur Dignitas? Dignitas est une organisation non gouvernementale dont les manières et les objectifs sont controversés, et ce, même en Suisse. Vous semblez lui accorder la «dignité» d'emblée, sans avoir examiné l'ensemble des faits et gestes de Dignitas.
Le magazine L'Actualité rapporte que Ludwig Minelli, le fondateur de Dignitas, ne répond plus à la presse, y compris la presse canadienne. Cela ne vous trouble-t-il pas? Cette organisation détient l'immense pouvoir de vie et de mort sur les citoyens du monde puisque 80 % de sa clientèle est formée d'étrangers, y compris de Canadiens. Ne serait-ce pas la moindre des choses que la presse canadienne puisse l'interroger? C'est bien là le coeur du problème: Dignitas est une organisation non gouvernementale qui n'a de comptes à rendre à personne.
Pourtant, des comptes doivent être exigés. M. Minelli clame haut et fort qu'il n'hésite pas à offrir la mort aux personnes souffrant uniquement de dépression. Il affirme souvent qu'il veut offrir son cocktail létal au plus grand nombre possible de personnes qui le souhaitent. Il ne discrimine pas les formes de souffrances physiques ou mentales. Il n'est même pas nécessaire de souffrir d'une maladie incurable ni d'être à une phase avancée de cette maladie pour avoir recours à Dignitas.
Par contre, la personne doit être lucide et sérieuse. Une personne dépressive peut-elle être lucide et sérieuse? Comment peut-on évaluer depuis Zurich, en Suisse, si un Canadien, un Allemand ou un Britannique est véritablement lucide et sérieux? Qui fait partie du comité de sélection de Dignitas? Un ou plusieurs médecins? Les membres sont-ils indépendants ou acquis à l'objectif de Dignitas?
La presse rapporte abondamment que les clients de Dignitas arrivent à Zurich généralement un jour seulement avant leur décès et ne sont examinés que par un seul médecin, qui est volontaire et par conséquent favorable aux objectifs de Dignitas. La police zurichoise éprouve d'énormes difficultés à recueillir toute la preuve pertinente entourant les suicides assistés d'étrangers. Les éléments de preuve sur la santé, sur la lucidité de la personne et sur le sérieux de sa décision se trouvent principalement à l'étranger, sauf, bien entendu, le dossier constitué par l'organisation Dignitas elle-même et ses bénévoles.
La presse relate que Dignitas a autorisé le suicide assisté d'un frère et d'une soeur âgés de 29 et de 31 ans, tout deux atteints de schizophrénie. Leur père étant décédé et leur mère étant gardée en institution, M. Minelli a estimé qu'il était humanitaire d'aider ces deux jeunes personnes à mourir puisque, explique-t-il, leurs parents n'auraient pas dû avoir d'enfants en premier lieu.
La presse rapporte également que Dignitas a autorisé le suicide assisté des Stokes, un couple venu à Zurich depuis la Grande-Bretagne sans que leurs proches le sachent alors que ni l'un ni l'autre ne souffrait de maladies dégénératives entraînant la mort à court terme.
Votre documentaire me trouble profondément parce qu'il semble soutenir Dignitas sans réserve. Je comprends que vous souhaitiez lancer un débat sur le suicide assisté au Québec et je suis d'accord pour dire qu'il est important de lancer ce débat. Toutefois, Dignitas est-il un modèle que vous suggérez aux Québécois? Je vous soumets pour ma part que Dignitas n'est pas un modèle à suivre.
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