Francophonie - SOS Excision
Photo : Agence France-Presse
Une femme à bicyclette dans une rue de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, pays qui accueillera cette semaine le 10e Sommet de la Francophonie, mais où sévit toujours la pratique de l’excision.
À la fin de cette semaine, à Ouagadougou, au Burkina Faso, se déroulera le 10e Sommet de la Francophonie. Notre reporter Christian Rioux a profité de l'occasion pour témoigner des réalités de ce petit pays d'Afrique. Aujourd'hui, il nous offre un reportage sur l'excision, une pratique qui, en dépit de son interdiction, perdure dans le pays.
Ouagadougou — S'il fallait tourner une série policière au Burkina Faso, c'est dans ce petit bureau exigu situé juste à côté de l'église de Kologh-naba qu'il faudrait situer l'action. Le héros serait Antoine Sanou, un gendarme des forces policières du Burkina qui n'a pas froid aux yeux. Sa collègue (dans le genre Profiler) pourrait s'appeler Isabelle Millogo, une femme corpulente et joviale, aux robes étincelantes, qui a toujours le mot pour rire et connaît les moindres recoins de Ouagadougou.
Plusieurs fois par semaine, les membres du Comité national de lutte contre l'excision répondent à des appels d'urgence de la ligne SOS Excision. Les appels se multiplient depuis quelques semaines, car ce que l'on nomme ici la «saison fraîche» (35 degrés à l'ombre!) vient de commencer.
Il y a toujours une voiture dans la cour prête à démarrer. Récemment, le comité est intervenu après la dénonciation d'une grand-mère qui voulait faire exciser ses cinq nièces. Dans la matinée, les fillettes avaient pris la route de Boromo (150 km à l'est de la capitale) où se trouve la maison familiale. Le comité a aussitôt contacté la gendarmerie la plus proche. La grand-mère a tout nié, prétextant que les filles venaient passer des vacances. Le policier a menacé les grands-parents de soumettre les enfants à un examen médical avant leur départ. Le lendemain, les filles étaient, comme par hasard, de retour à Ouagadougou.
«Mais, nous les avons à l'oeil, dit Isabelle Millogo. Nous restons en contact avec notre informatrice. Et, au moindre signe, nous interviendrons.» Isabelle est convaincue que si le numéro du comité était gratuit les appels seraient plus nombreux.
Récemment, une enfant de neuf ans a téléphoné après avoir vu le numéro à la télévision. Les gendarmes sont intervenus à temps. Mais Isabelle préfère taire le nom des coupables, car l'affaire concerne une personnalité connue de la capitale.
Depuis 1996, ceux qui pratiquent l'ablation du clitoris des jeunes Burkinabées sont passibles de six mois à trois ans de prison ou d'une amende de 300 à 1400 dollars (une somme énorme au Burkina). En cas de décès de l'enfant, l'emprisonnement peut atteindre 10 ans. Les complices, qui sont généralement des parents, sont aussi poursuivis.
Même si la lutte contre cette pratique traditionnelle remonte aux premiers missionnaires, on estime qu'au moins deux femmes burkinabées sur trois ont été excisées. Chez les filles de 11 à 20 ans, la proportion est de 43 %. Entre 5 à 10 ans, elle est heureusement passée à 15 %. Seules quelques ethnies, comme les Nioniossés et les Yanlis, n'ont jamais pratiqué l'excision.
Coutume très ancienne
Au Kénédougou, dans l'ouest du pays, l'excision faisait partie des cérémonies précédant le mariage. Traditionnellement, le jeune homme venait chercher sa fiancée, dont la plaie était encore saignante. Il dansait en la portant sur son dos. La fille devait tenir une noix de cola entre ses dents sans la mordre malgré la douleur. Si l'on trouvait des traces de dents, elle était la risée du village.
Les ethnologues se perdent en conjectures sur le sens de cette coutume qui remonte à la nuit des temps. Certains y voient un symbole de pureté, d'autres de fertilité. Certaines exciseuses décrivent le clitoris comme un nid de vers. Plus prosaïques, de nombreux maris estiment que les femmes excisées auront moins tendance à les tromper. «C'est plutôt le contraire qui est vrai, dit Isabelle Millago. Les épouses vont chercher ailleurs ce que leur mari ne semble pas en mesure de leur offrir.»
L'interdiction a fait disparaître les cérémonies traditionnelles. Mais elle a rendu la pratique plus précoce et clandestine. Les exciseuses opèrent souvent loin de chez elles ou dans la brousse, là où les cris ne risquent pas d'être entendus. De nombreuses exciseuses vont de village en village. Elles viennent souvent du Mali.
La police en recherche actuellement une dans la région de Ouargaye, dans l'est du pays. Sa victime est décédée à la suite d'une hémorragie. On craint que l'exciseuse n'ait franchi la frontière du Ghana. Les parents devraient bientôt comparaître devant le tribunal.
Au mois d'août, une exciseuse du quartier de Tanghin (au nord de Ouagadougou), Adama Barry, a été prise sur le fait. Elle venait d'exciser 16 petites filles. Les enfants ont été admises d'urgence à l'hôpital Suka el Fatey où une équipe a été spécialement formée pour tenter de réparer au mieux les mutilations. Lorsqu'on l'a arrêtée, Adama Barry a prétendu que c'étaient les mères qui l'avaient forcée à agir. Treize complices, pour la plupart des parents des fillettes, ont aussi été arrêtés.
Adama purge aujourd'hui une peine de trois ans de prison ferme. L'équipe du comité de lutte lui rend néanmoins régulièrement visite pour tenter de la convaincre de ne plus récidiver. L'excision est un métier ancestral auquel il n'est pas toujours facile de trouver un substitut.
Chez les musulmans
«La pratique est particulièrement forte chez les musulmans, dit Naténi Soré, elle-même musulmane. Le jour où nous aurons convaincu les musulmans, le combat sera gagné et je me chercherai une nouvelle cause.»
Cette belle et grande femme de 51 ans n'a pu éviter l'excision de sa seconde fille. C'était en janvier 1982. Elle se rendait à la pharmacie pour acheter les produits nécessaires à la circoncision de son fils. Avant son retour, la grand-mère avait appelé l'exciseuse et le mal était fait.
La petite, qui avait alors quatre ans, s'est longtemps réveillée la nuit et voyait des sorcières dans ses rêves. À 27 ans, elle refuse toujours de revoir ses grands-parents. Aujourd'hui, lorsque Naténi se rend dans son village natal, elle ne se sépare pas de sa petite dernière, qui a pourtant 16 ans.
Les militantes burkinabées ont récemment réuni des griots de toute l'Afrique de l'Ouest pour les inciter à combattre ce fléau. «Mais les traditions sont fortes. Il faudra probablement attendre une ou deux générations pour que la pratique disparaisse complètement», dit Naténi Soré.
Les imams musulmans refusent généralement de prendre position, même s'ils reconnaissent en privé que rien dans le Coran ne justifie cette pratique barbare. Après avoir accordé des interviews sur le sujet à la télévision burkinabée, des imams, des prêcheurs et des enseignants musulmans de cinq provinces ont récemment été menacés lors de leur retour à la maison. Un chef religieux a même été interdit de prêche à Ouagadougou.
Sur les cars de la Sogebaf, qui font plusieurs fois par jour le trajet entre Ouagadougou et Bobo-dioulasso, les passagers écoutent religieusement les prêcheurs musulmans à la radio. Les imams exhortent les fidèles à se purifier et donc à être circoncis avant de se rendre à la Mecque. En arabe, comme en mooré, le même mot désigne la circoncision et l'excision. «Beaucoup de musulmans pensent que la règle s'applique aussi aux filles, dit Isabelle Millogo. Ils excisent leurs petites filles pour qu'elles puissent un jour se rendre à la Mecque.»
L'an dernier, sa soeur a recueilli leur nièce de 16 ans qui venait de perdre son père. Assise sous le soleil de midi, Kadi Kambou raconte comment, à sept ans, sa mère l'a emmenée avec neuf autres filles à Saponé, à 30 km de Ouagadougou, sans lui avouer le but du voyage.
Kadi est entrée la première dans une maison de terre séchée où plusieurs personnes l'ont attrapée par les membres pour la déposer sur la table de l'exciseuse. Elle a saigné jusqu'au soir et se souvient encore des cris qui montaient de la maison où la vieille femme a opéré les 10 petites filles avec le même couteau.
Le lendemain, l'exciseuse a fait chauffer de l'eau dans une calebasse où elle a versé une décoction de plantes. Les dix petites filles ont, chacune à leur tour, sauté par-dessus la calebasse censée cicatriser les plaies.
Ce n'est que l'an dernier que sa tante a découvert que les lèvres de Kadi s'étaient mal refermées. Elle l'a aussitôt emmenée chez le médecin pour subir une chirurgie. Mais elle restera marquée pour la vie.
Aujourd'hui, Kadi fréquente sans trop de passion le lycée du quartier. Elle ne sait pas trop ce qu'elle fera plus tard. Sa tante voulait qu'elle devienne coiffeuse. Mais cela ne lui dit trop rien. Tout ce qu'elle sait, c'est que sa fille, si elle en a une un jour, ne subira pas le même sort.
Ouagadougou — S'il fallait tourner une série policière au Burkina Faso, c'est dans ce petit bureau exigu situé juste à côté de l'église de Kologh-naba qu'il faudrait situer l'action. Le héros serait Antoine Sanou, un gendarme des forces policières du Burkina qui n'a pas froid aux yeux. Sa collègue (dans le genre Profiler) pourrait s'appeler Isabelle Millogo, une femme corpulente et joviale, aux robes étincelantes, qui a toujours le mot pour rire et connaît les moindres recoins de Ouagadougou.
Plusieurs fois par semaine, les membres du Comité national de lutte contre l'excision répondent à des appels d'urgence de la ligne SOS Excision. Les appels se multiplient depuis quelques semaines, car ce que l'on nomme ici la «saison fraîche» (35 degrés à l'ombre!) vient de commencer.
Il y a toujours une voiture dans la cour prête à démarrer. Récemment, le comité est intervenu après la dénonciation d'une grand-mère qui voulait faire exciser ses cinq nièces. Dans la matinée, les fillettes avaient pris la route de Boromo (150 km à l'est de la capitale) où se trouve la maison familiale. Le comité a aussitôt contacté la gendarmerie la plus proche. La grand-mère a tout nié, prétextant que les filles venaient passer des vacances. Le policier a menacé les grands-parents de soumettre les enfants à un examen médical avant leur départ. Le lendemain, les filles étaient, comme par hasard, de retour à Ouagadougou.
«Mais, nous les avons à l'oeil, dit Isabelle Millogo. Nous restons en contact avec notre informatrice. Et, au moindre signe, nous interviendrons.» Isabelle est convaincue que si le numéro du comité était gratuit les appels seraient plus nombreux.
Récemment, une enfant de neuf ans a téléphoné après avoir vu le numéro à la télévision. Les gendarmes sont intervenus à temps. Mais Isabelle préfère taire le nom des coupables, car l'affaire concerne une personnalité connue de la capitale.
Depuis 1996, ceux qui pratiquent l'ablation du clitoris des jeunes Burkinabées sont passibles de six mois à trois ans de prison ou d'une amende de 300 à 1400 dollars (une somme énorme au Burkina). En cas de décès de l'enfant, l'emprisonnement peut atteindre 10 ans. Les complices, qui sont généralement des parents, sont aussi poursuivis.
Même si la lutte contre cette pratique traditionnelle remonte aux premiers missionnaires, on estime qu'au moins deux femmes burkinabées sur trois ont été excisées. Chez les filles de 11 à 20 ans, la proportion est de 43 %. Entre 5 à 10 ans, elle est heureusement passée à 15 %. Seules quelques ethnies, comme les Nioniossés et les Yanlis, n'ont jamais pratiqué l'excision.
Coutume très ancienne
Au Kénédougou, dans l'ouest du pays, l'excision faisait partie des cérémonies précédant le mariage. Traditionnellement, le jeune homme venait chercher sa fiancée, dont la plaie était encore saignante. Il dansait en la portant sur son dos. La fille devait tenir une noix de cola entre ses dents sans la mordre malgré la douleur. Si l'on trouvait des traces de dents, elle était la risée du village.
Les ethnologues se perdent en conjectures sur le sens de cette coutume qui remonte à la nuit des temps. Certains y voient un symbole de pureté, d'autres de fertilité. Certaines exciseuses décrivent le clitoris comme un nid de vers. Plus prosaïques, de nombreux maris estiment que les femmes excisées auront moins tendance à les tromper. «C'est plutôt le contraire qui est vrai, dit Isabelle Millago. Les épouses vont chercher ailleurs ce que leur mari ne semble pas en mesure de leur offrir.»
L'interdiction a fait disparaître les cérémonies traditionnelles. Mais elle a rendu la pratique plus précoce et clandestine. Les exciseuses opèrent souvent loin de chez elles ou dans la brousse, là où les cris ne risquent pas d'être entendus. De nombreuses exciseuses vont de village en village. Elles viennent souvent du Mali.
La police en recherche actuellement une dans la région de Ouargaye, dans l'est du pays. Sa victime est décédée à la suite d'une hémorragie. On craint que l'exciseuse n'ait franchi la frontière du Ghana. Les parents devraient bientôt comparaître devant le tribunal.
Au mois d'août, une exciseuse du quartier de Tanghin (au nord de Ouagadougou), Adama Barry, a été prise sur le fait. Elle venait d'exciser 16 petites filles. Les enfants ont été admises d'urgence à l'hôpital Suka el Fatey où une équipe a été spécialement formée pour tenter de réparer au mieux les mutilations. Lorsqu'on l'a arrêtée, Adama Barry a prétendu que c'étaient les mères qui l'avaient forcée à agir. Treize complices, pour la plupart des parents des fillettes, ont aussi été arrêtés.
Adama purge aujourd'hui une peine de trois ans de prison ferme. L'équipe du comité de lutte lui rend néanmoins régulièrement visite pour tenter de la convaincre de ne plus récidiver. L'excision est un métier ancestral auquel il n'est pas toujours facile de trouver un substitut.
Chez les musulmans
«La pratique est particulièrement forte chez les musulmans, dit Naténi Soré, elle-même musulmane. Le jour où nous aurons convaincu les musulmans, le combat sera gagné et je me chercherai une nouvelle cause.»
Cette belle et grande femme de 51 ans n'a pu éviter l'excision de sa seconde fille. C'était en janvier 1982. Elle se rendait à la pharmacie pour acheter les produits nécessaires à la circoncision de son fils. Avant son retour, la grand-mère avait appelé l'exciseuse et le mal était fait.
La petite, qui avait alors quatre ans, s'est longtemps réveillée la nuit et voyait des sorcières dans ses rêves. À 27 ans, elle refuse toujours de revoir ses grands-parents. Aujourd'hui, lorsque Naténi se rend dans son village natal, elle ne se sépare pas de sa petite dernière, qui a pourtant 16 ans.
Les militantes burkinabées ont récemment réuni des griots de toute l'Afrique de l'Ouest pour les inciter à combattre ce fléau. «Mais les traditions sont fortes. Il faudra probablement attendre une ou deux générations pour que la pratique disparaisse complètement», dit Naténi Soré.
Les imams musulmans refusent généralement de prendre position, même s'ils reconnaissent en privé que rien dans le Coran ne justifie cette pratique barbare. Après avoir accordé des interviews sur le sujet à la télévision burkinabée, des imams, des prêcheurs et des enseignants musulmans de cinq provinces ont récemment été menacés lors de leur retour à la maison. Un chef religieux a même été interdit de prêche à Ouagadougou.
Sur les cars de la Sogebaf, qui font plusieurs fois par jour le trajet entre Ouagadougou et Bobo-dioulasso, les passagers écoutent religieusement les prêcheurs musulmans à la radio. Les imams exhortent les fidèles à se purifier et donc à être circoncis avant de se rendre à la Mecque. En arabe, comme en mooré, le même mot désigne la circoncision et l'excision. «Beaucoup de musulmans pensent que la règle s'applique aussi aux filles, dit Isabelle Millogo. Ils excisent leurs petites filles pour qu'elles puissent un jour se rendre à la Mecque.»
L'an dernier, sa soeur a recueilli leur nièce de 16 ans qui venait de perdre son père. Assise sous le soleil de midi, Kadi Kambou raconte comment, à sept ans, sa mère l'a emmenée avec neuf autres filles à Saponé, à 30 km de Ouagadougou, sans lui avouer le but du voyage.
Kadi est entrée la première dans une maison de terre séchée où plusieurs personnes l'ont attrapée par les membres pour la déposer sur la table de l'exciseuse. Elle a saigné jusqu'au soir et se souvient encore des cris qui montaient de la maison où la vieille femme a opéré les 10 petites filles avec le même couteau.
Le lendemain, l'exciseuse a fait chauffer de l'eau dans une calebasse où elle a versé une décoction de plantes. Les dix petites filles ont, chacune à leur tour, sauté par-dessus la calebasse censée cicatriser les plaies.
Ce n'est que l'an dernier que sa tante a découvert que les lèvres de Kadi s'étaient mal refermées. Elle l'a aussitôt emmenée chez le médecin pour subir une chirurgie. Mais elle restera marquée pour la vie.
Aujourd'hui, Kadi fréquente sans trop de passion le lycée du quartier. Elle ne sait pas trop ce qu'elle fera plus tard. Sa tante voulait qu'elle devienne coiffeuse. Mais cela ne lui dit trop rien. Tout ce qu'elle sait, c'est que sa fille, si elle en a une un jour, ne subira pas le même sort.
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