Le festin lu
Photo : Jacques Grenier
L’Occident mange. Qu’il lise, maintenant!
Suzanne Fauvel est libraire. Elle dirige la librairie Raffin. Hier, au milieu de la Place Bonaventure où s'échafaudait le 27e Salon du livre de Montréal, elle s'affairait à placer, sur de grandes tables couvertes de bouquins, ceux qu'elle a choisis pour illustrer le thème du Salon: la gastronomie.
Ce thème, la libraire l'affectionne: c'est elle-même qui l'a proposé. Et son petit stand de libraire, qui voisine le carrefour de la SAQ, où on discutera tout le week-end de stress, d'hypoglycémie et des bienfaits des gras oméga 3, offre toute une gamme de livres, plus littéraires les uns que les autres, sur les plaisirs de la table et des livres.
Suzanne Fauvel le reconnaît: l'orientation du Salon du livre est éminemment commerciale. Dans les stands des éditeurs, on trouve les ouvrages qui se vendent le plus, pas nécessairement les fonds de beaux livres rares. Et les livres de cuisine sont ceux qui se vendent le plus parmi les livres pratiques. Mais Suzanne Fauvel n'est pas distributrice de livres. Elle est libraire. Elle a le choix des livres qu'elle présente.
Les titres qu'on retrouve dans son stand, elle les a parfois fait venir spécialement de l'étranger. On y voit La Colère des aubergines, de l'Indien Bulbur Sharna, Jardins et cuisines du diable, Le Petit Traité romanesque de cuisine, de Marie Rouanet, et aussi Le Festin lu - Le Repas chez Flaubert, Zola et Huysmans, de Geneviève Sicotte, autour de qui Suzanne Fauvel aurait bien aimé qu'il y ait une table ronde au Salon.
Par le merveilleux mécanisme de la lecture, ces titres, qui parfois ne comptent pas une seule image, font frémir l'estomac, saliver, rêver. En exergue du Festin lu, publié chez Liber, on trouve cette citation de Zola: «Un grand producteur, un créateur, n'a pas d'autre fonction, manger son siècle, pour le recréer et en faire de la vie.» Un peu plus loin, l'auteur fait état de l'abondance de nourriture qui distingue l'Occident moderne.
«La situation alimentaire occidentale moderne, loin d'être catastrophique, est celle d'une abondance et d'une disponibilité inédites dans l'histoire de l'humanité. Les progrès dans les transports et dans les techniques de culture rendent plus vaste que jamais le choix des nourritures et, chaque année, des centaines de nouveaux produits font leur apparition sur les tablettes des supermarchés. Le savoir gastronomique se répand, comme en témoigne le succès phénoménal des livres, revues et émissions de télévision sur le sujet», écrit Sicotte en introduction.
Cette année, le Salon du livre de Montréal est un exemple flagrant de cette inflation. Bien en vue sur les étagères trônaient déjà, hier, ici un ouvrage de cuisine raisonnée, là les dernières recettes de tel ou tel chef connu. L'Occident mange. Qu'il lise, maintenant!
Mais la promenade au Salon mène aussi un peu plus loin: au stand «Livres comme l'air», par exemple, monté chaque année par Amnistie internationale, on constate bien que l'abondance n'est pas universelle. «Livres comme l'air» prévoit l'association d'écrivains québécois avec plusieurs écrivains emprisonnés pour leurs écrits ou leurs opinions politiques quelque part dans le monde.
L'Iranien Akbar Ganji, par exemple, est emprisonné pour avoir déclaré à la Conférence de Berlin que la révolution ne menait pas à la démocratie. U Sein Hla Oo, de la Birmanie, est incarcéré pour avoir produit des documents antigouvernementaux. Quant à Raúl Rivero Castañeda, poète cubain, il est emprisonné vraisemblablement pour avoir demandé dans une lettre ouverte une plus grande ouverture et une plus grande liberté dans son pays. M. Castañeda, apprend-t-on, vit actuellement sans aucune lumière dans une cellule de trois mètres carrés, et sa santé décline. La lecture des textes de présentation de ces écrivains trace de fragiles ponts entre les réalités d'ici et celles, tellement plus radicales, de certains pays étrangers.
Là-bas, on veut écrire. Ici, on veut être lu.
En effet, pendant ce temps, un regroupement était en train de s'organiser entre libraires indépendants, éditeurs et auteurs québécois contre la concentration dans le monde de la librairie. Ses signataires, (24 auteurs, dont Jacques Godbout et Michel Tremblay, 15 éditeurs indépendants et 21 libraires indépendants) dénoncent la concentration des librairies au moment où Renaud-Bray s'apprête à ouvrir une vingt-septième succursale et qu'Archambault en ouvre une quinzième. Cette expansion, dit le regroupement, dont le porte-parole est l'écrivain Stanley Péan, s'effectuera «au détriment des librairies indépendantes». Dans un communiqué, le regroupement prend l'exemple de la chaîne Chapters-Indigo, qui contrôle plus de 50 % des ventes de livres au Canada anglais.
«Quel sera notre choix lorsqu'une ou deux entreprises (qui doivent avoir une bonne rentabilité pour les investisseurs) décideront de proposer aux lecteurs du Québec entier un nombre restreint de titres commerciaux, à forte rentabilité, au détriment de la culture québécoise?», lit-on. Le regroupement demande donc à la ministre Line Beauchamp de «prendre rapidement des mesures concrètes avant que le réseau de librairies dont le Québec s'enorgueillit ne devienne un beau souvenir».
On espérera que la ministre y prêtera oreille. Car on savait déjà, au Salon du livre de Montréal, que la ministre Beauchamp ne pouvait pas participer à l'inauguration du Salon, ce soir. Un membre de son équipe l'y remplacera. La ministre fédérale du Patrimoine, Liza Frulla, est pour sa part toujours attendue ce soir à la Place Bonaventure.
Ce thème, la libraire l'affectionne: c'est elle-même qui l'a proposé. Et son petit stand de libraire, qui voisine le carrefour de la SAQ, où on discutera tout le week-end de stress, d'hypoglycémie et des bienfaits des gras oméga 3, offre toute une gamme de livres, plus littéraires les uns que les autres, sur les plaisirs de la table et des livres.
Suzanne Fauvel le reconnaît: l'orientation du Salon du livre est éminemment commerciale. Dans les stands des éditeurs, on trouve les ouvrages qui se vendent le plus, pas nécessairement les fonds de beaux livres rares. Et les livres de cuisine sont ceux qui se vendent le plus parmi les livres pratiques. Mais Suzanne Fauvel n'est pas distributrice de livres. Elle est libraire. Elle a le choix des livres qu'elle présente.
Les titres qu'on retrouve dans son stand, elle les a parfois fait venir spécialement de l'étranger. On y voit La Colère des aubergines, de l'Indien Bulbur Sharna, Jardins et cuisines du diable, Le Petit Traité romanesque de cuisine, de Marie Rouanet, et aussi Le Festin lu - Le Repas chez Flaubert, Zola et Huysmans, de Geneviève Sicotte, autour de qui Suzanne Fauvel aurait bien aimé qu'il y ait une table ronde au Salon.
Par le merveilleux mécanisme de la lecture, ces titres, qui parfois ne comptent pas une seule image, font frémir l'estomac, saliver, rêver. En exergue du Festin lu, publié chez Liber, on trouve cette citation de Zola: «Un grand producteur, un créateur, n'a pas d'autre fonction, manger son siècle, pour le recréer et en faire de la vie.» Un peu plus loin, l'auteur fait état de l'abondance de nourriture qui distingue l'Occident moderne.
«La situation alimentaire occidentale moderne, loin d'être catastrophique, est celle d'une abondance et d'une disponibilité inédites dans l'histoire de l'humanité. Les progrès dans les transports et dans les techniques de culture rendent plus vaste que jamais le choix des nourritures et, chaque année, des centaines de nouveaux produits font leur apparition sur les tablettes des supermarchés. Le savoir gastronomique se répand, comme en témoigne le succès phénoménal des livres, revues et émissions de télévision sur le sujet», écrit Sicotte en introduction.
Cette année, le Salon du livre de Montréal est un exemple flagrant de cette inflation. Bien en vue sur les étagères trônaient déjà, hier, ici un ouvrage de cuisine raisonnée, là les dernières recettes de tel ou tel chef connu. L'Occident mange. Qu'il lise, maintenant!
Mais la promenade au Salon mène aussi un peu plus loin: au stand «Livres comme l'air», par exemple, monté chaque année par Amnistie internationale, on constate bien que l'abondance n'est pas universelle. «Livres comme l'air» prévoit l'association d'écrivains québécois avec plusieurs écrivains emprisonnés pour leurs écrits ou leurs opinions politiques quelque part dans le monde.
L'Iranien Akbar Ganji, par exemple, est emprisonné pour avoir déclaré à la Conférence de Berlin que la révolution ne menait pas à la démocratie. U Sein Hla Oo, de la Birmanie, est incarcéré pour avoir produit des documents antigouvernementaux. Quant à Raúl Rivero Castañeda, poète cubain, il est emprisonné vraisemblablement pour avoir demandé dans une lettre ouverte une plus grande ouverture et une plus grande liberté dans son pays. M. Castañeda, apprend-t-on, vit actuellement sans aucune lumière dans une cellule de trois mètres carrés, et sa santé décline. La lecture des textes de présentation de ces écrivains trace de fragiles ponts entre les réalités d'ici et celles, tellement plus radicales, de certains pays étrangers.
Là-bas, on veut écrire. Ici, on veut être lu.
En effet, pendant ce temps, un regroupement était en train de s'organiser entre libraires indépendants, éditeurs et auteurs québécois contre la concentration dans le monde de la librairie. Ses signataires, (24 auteurs, dont Jacques Godbout et Michel Tremblay, 15 éditeurs indépendants et 21 libraires indépendants) dénoncent la concentration des librairies au moment où Renaud-Bray s'apprête à ouvrir une vingt-septième succursale et qu'Archambault en ouvre une quinzième. Cette expansion, dit le regroupement, dont le porte-parole est l'écrivain Stanley Péan, s'effectuera «au détriment des librairies indépendantes». Dans un communiqué, le regroupement prend l'exemple de la chaîne Chapters-Indigo, qui contrôle plus de 50 % des ventes de livres au Canada anglais.
«Quel sera notre choix lorsqu'une ou deux entreprises (qui doivent avoir une bonne rentabilité pour les investisseurs) décideront de proposer aux lecteurs du Québec entier un nombre restreint de titres commerciaux, à forte rentabilité, au détriment de la culture québécoise?», lit-on. Le regroupement demande donc à la ministre Line Beauchamp de «prendre rapidement des mesures concrètes avant que le réseau de librairies dont le Québec s'enorgueillit ne devienne un beau souvenir».
On espérera que la ministre y prêtera oreille. Car on savait déjà, au Salon du livre de Montréal, que la ministre Beauchamp ne pouvait pas participer à l'inauguration du Salon, ce soir. Un membre de son équipe l'y remplacera. La ministre fédérale du Patrimoine, Liza Frulla, est pour sa part toujours attendue ce soir à la Place Bonaventure.
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