L'enseignement de la philosophie aujourd'hui - Sapere aude: ose juger...
Georges Leroux - Académie des lettres du Québec
18 novembre 2004
Réflexion à l'occasion de la Journée internationale de la philosophie
Quand l'UNESCO prit la décision de créer en 2002 une Journée internationale de la philosophie le troisième jeudi de novembre de chaque année, c'était d'abord pour marquer d'une pierre blanche la place de la philosophie dans le monde actuel. À l'issue de la guerre froide et des grandes mutations qui virent la fin des régimes totalitaires, il semblait de nouveau possible de proposer un idéal universel de liberté et de tolérance qui puisse faire appel à la discipline de la raison pour se constituer.
Le dialogue si difficile qui avait marqué de 1937 à 1989 les échanges entre les blocs, pour ne rien dire de l'absence de communication quasi entière entre l'Occident et les pays asiatiques, évoluait soudainement très rapidement: il suffit de citer la pensée de Jürgen Habermas pour comprendre comment un nouvel enjeu apparaissait sur l'horizon de la rencontre des cultures, celui d'une pédagogie universelle de la liberté et d'un appel à la démocratie.
Cette pédagogie est-elle possible? Dans son discours inaugural, le directeur général Federico Mayor rappelait que la vocation première de la philosophie était d'être une école de liberté: évoquant le mot de Kant dans son essai sur les Lumières, il en faisait la raison d'être principale de l'institution philosophique dans tous les pays démocratiques.
Penser par soi-même, oser prendre parti, exercer son jugement, n'est-ce pas l'idéal le plus élevé qu'une société puisse transmettre à sa jeunesse? C'est en fonction de cet idéal que l'Assemblée de l'UNESCO adopta à Paris en février 1995 la Déclaration pour la philosophie, où les principes d'un soutien universel à la philosophie sont affirmés et la nécessité d'un enseignement philosophique présentée comme une exigence de la vie démocratique. [...]
Cette déclaration montrait comment, de manière exemplaire, les membres de l'UNESCO avaient su dépasser les polarités du libéralisme et du marxisme communiste qui avaient paralysé dans plusieurs pays la réflexion philosophique et comment tous reconnaissaient au travail de la réflexion une contribution essentielle à l'évolution des droits et libertés. Plusieurs pays qui avaient été privés de la liberté d'enseignement et d'expression retrouvaient avec joie l'espace de la discussion philosophique universelle et une nouvelle génération avait accès aux textes de la tradition en même temps qu'elle pénétrait les débats les plus contemporains.
Cette situation unique aurait paru à Kant comme un pas essentiel sur le chemin d'un cosmopolitisme ouvert et généreux dans la mesure où un apprentissage rigoureux de la discussion philosophique est certes le plus sûr chemin non seulement pour faire évoluer un internationalisme, à la fois éthique et politique, mais aussi pour faire découvrir l'universel. La menace du relativisme a remplacé l'hégémonie de la violence, et seule la discussion rationnelle peut l'endiguer sans la renvoyer dans les particularismes qui sont les sources de la violence sectaire.
Ouvert à tous
Privilège immense, notre société a hérité des collèges classiques une pédagogie de la philosophie qui en faisait le couronnement d'un long cycle d'études au cours duquel les étudiants retraversaient le cours de l'histoire humaine à travers ses disciplines constitutives. Des langues aux mathématiques, de la poésie au théâtre, de la rhétorique à la logique, cette pédagogie était une mixture de métaphysique et de morale.
On y trouvait peu de ce que nous revendiquons aujourd'hui comme l'essentiel: d'une part, la discipline de l'argument, alors confinée à une logique abstraite, et, d'autre part, la réflexion sur les vertus de la démocratie: justice, tolérance, pluralisme. Les temps ont changé, mais la tâche kantienne apparaît chaque jour davantage comme l'impératif central d'une pédagogie contemporaine de la philosophie: penser par soi-même, alors même que la philosophie représentait autrefois la discipline de l'autorité et la soumission à une vision du monde.
Un héritage peut se modifier avec le temps, c'est la leçon d'une société comme celle du Québec: il était généreux de la part des concepteurs du système collégial de favoriser le relais de l'enseignement philosophique, autrefois réservé à une minorité, vers l'ensemble de la cohorte d'une génération, faisant cohabiter au sein d'une même entreprise de réflexion et de critique les futurs techniciens et universitaires.
Cette décision ne fut pas seulement le résultat d'une sagesse déjà en soi pleinement démocratique puisqu'elle offrait à tous et non seulement à quelques uns les instruments de la liberté; elle constituait de manière affirmée un milieu particulièrement propice à la formation des jeunes au seuil de la vie adulte. [...] Une société qui donne à sa jeunesse un accès à la philosophie, tout comme à la littérature qui en constitue le versant poétique, est une société qui favorise la liberté et le choix de la rationalité contre l'aliénation et la domination des idéologies. Elle est aussi une société qui donne à sa jeunesse la possibilité de parler; elle la délivre de son mutisme.
Nécessité de la philosophie
La contribution de la philosophie à l'évolution de la démocratie au Québec n'est pas une tâche superficielle: dans un contexte de rapide sécularisation, l'érosion des normes et des valeurs rend plus que jamais nécessaire une remise en question de tous les systèmes de pensée et l'exercice du doute et de la critique. Comme l'écrivait encore Federico Mayor, les liens de la philosophie et de la démocratie reposent d'abord sur la liberté de penser, l'égalité et le pluralisme.
La déclaration de Paris de 1995, que nous sommes invités à relire en cette journée internationale, est claire à cet égard: la philosophie ne soustrait aucune idée à la libre discussion, elle a souci de l'argument valide et de l'écoute de l'autre, elle favorise les vertus de la démocratie.
Tous ces préambules renforcent l'énoncé de la tâche et justifient son enseignement universel sur l'horizon de cette démocratie à venir: «L'activité philosophique, comme pratique libre de la réflexion, ne peut considérer aucune vérité comme définitivement acquise et incite à respecter les convictions de chacun, mais elle ne doit en aucun cas, sous peine de se nier elle-même, accepter les doctrines qui nient la liberté d'autrui, bafouent la dignité humaine et engendrent la barbarie.»
Dans ses rapports avec l'État, la philosophie est à la fois un facteur de distance et de politisation: elle donne au jeune la pleine souveraineté sur son existence en lui fournissant le langage qui lui permet de se mettre en question et de discuter aussi bien des visions du monde que des enjeux sociaux. De ce point de vue, elle favorise un individualisme qui est la conquête principale de la modernité: être soi-même.
Mais dans le même geste, elle inscrit ceux qui entrent dans l'espace de la réflexion, dans la vie de la discussion démocratique, en leur montrant la nécessité du dialogue et le caractère essentiel de l'argument. Ce seuil est celui de la vie dans la cité. Distance sans détachement, liberté dans la solidarité. Qui voudrait aujourd'hui renier ces finalités, qui voudrait interrompre la transmission de cet idéal kantien qu'une longue histoire a maintenu dans nos collèges depuis qu'ils portent ce nom? [...]
Quand l'UNESCO prit la décision de créer en 2002 une Journée internationale de la philosophie le troisième jeudi de novembre de chaque année, c'était d'abord pour marquer d'une pierre blanche la place de la philosophie dans le monde actuel. À l'issue de la guerre froide et des grandes mutations qui virent la fin des régimes totalitaires, il semblait de nouveau possible de proposer un idéal universel de liberté et de tolérance qui puisse faire appel à la discipline de la raison pour se constituer.
Le dialogue si difficile qui avait marqué de 1937 à 1989 les échanges entre les blocs, pour ne rien dire de l'absence de communication quasi entière entre l'Occident et les pays asiatiques, évoluait soudainement très rapidement: il suffit de citer la pensée de Jürgen Habermas pour comprendre comment un nouvel enjeu apparaissait sur l'horizon de la rencontre des cultures, celui d'une pédagogie universelle de la liberté et d'un appel à la démocratie.
Cette pédagogie est-elle possible? Dans son discours inaugural, le directeur général Federico Mayor rappelait que la vocation première de la philosophie était d'être une école de liberté: évoquant le mot de Kant dans son essai sur les Lumières, il en faisait la raison d'être principale de l'institution philosophique dans tous les pays démocratiques.
Penser par soi-même, oser prendre parti, exercer son jugement, n'est-ce pas l'idéal le plus élevé qu'une société puisse transmettre à sa jeunesse? C'est en fonction de cet idéal que l'Assemblée de l'UNESCO adopta à Paris en février 1995 la Déclaration pour la philosophie, où les principes d'un soutien universel à la philosophie sont affirmés et la nécessité d'un enseignement philosophique présentée comme une exigence de la vie démocratique. [...]
Cette déclaration montrait comment, de manière exemplaire, les membres de l'UNESCO avaient su dépasser les polarités du libéralisme et du marxisme communiste qui avaient paralysé dans plusieurs pays la réflexion philosophique et comment tous reconnaissaient au travail de la réflexion une contribution essentielle à l'évolution des droits et libertés. Plusieurs pays qui avaient été privés de la liberté d'enseignement et d'expression retrouvaient avec joie l'espace de la discussion philosophique universelle et une nouvelle génération avait accès aux textes de la tradition en même temps qu'elle pénétrait les débats les plus contemporains.
Cette situation unique aurait paru à Kant comme un pas essentiel sur le chemin d'un cosmopolitisme ouvert et généreux dans la mesure où un apprentissage rigoureux de la discussion philosophique est certes le plus sûr chemin non seulement pour faire évoluer un internationalisme, à la fois éthique et politique, mais aussi pour faire découvrir l'universel. La menace du relativisme a remplacé l'hégémonie de la violence, et seule la discussion rationnelle peut l'endiguer sans la renvoyer dans les particularismes qui sont les sources de la violence sectaire.
Ouvert à tous
Privilège immense, notre société a hérité des collèges classiques une pédagogie de la philosophie qui en faisait le couronnement d'un long cycle d'études au cours duquel les étudiants retraversaient le cours de l'histoire humaine à travers ses disciplines constitutives. Des langues aux mathématiques, de la poésie au théâtre, de la rhétorique à la logique, cette pédagogie était une mixture de métaphysique et de morale.
On y trouvait peu de ce que nous revendiquons aujourd'hui comme l'essentiel: d'une part, la discipline de l'argument, alors confinée à une logique abstraite, et, d'autre part, la réflexion sur les vertus de la démocratie: justice, tolérance, pluralisme. Les temps ont changé, mais la tâche kantienne apparaît chaque jour davantage comme l'impératif central d'une pédagogie contemporaine de la philosophie: penser par soi-même, alors même que la philosophie représentait autrefois la discipline de l'autorité et la soumission à une vision du monde.
Un héritage peut se modifier avec le temps, c'est la leçon d'une société comme celle du Québec: il était généreux de la part des concepteurs du système collégial de favoriser le relais de l'enseignement philosophique, autrefois réservé à une minorité, vers l'ensemble de la cohorte d'une génération, faisant cohabiter au sein d'une même entreprise de réflexion et de critique les futurs techniciens et universitaires.
Cette décision ne fut pas seulement le résultat d'une sagesse déjà en soi pleinement démocratique puisqu'elle offrait à tous et non seulement à quelques uns les instruments de la liberté; elle constituait de manière affirmée un milieu particulièrement propice à la formation des jeunes au seuil de la vie adulte. [...] Une société qui donne à sa jeunesse un accès à la philosophie, tout comme à la littérature qui en constitue le versant poétique, est une société qui favorise la liberté et le choix de la rationalité contre l'aliénation et la domination des idéologies. Elle est aussi une société qui donne à sa jeunesse la possibilité de parler; elle la délivre de son mutisme.
Nécessité de la philosophie
La contribution de la philosophie à l'évolution de la démocratie au Québec n'est pas une tâche superficielle: dans un contexte de rapide sécularisation, l'érosion des normes et des valeurs rend plus que jamais nécessaire une remise en question de tous les systèmes de pensée et l'exercice du doute et de la critique. Comme l'écrivait encore Federico Mayor, les liens de la philosophie et de la démocratie reposent d'abord sur la liberté de penser, l'égalité et le pluralisme.
La déclaration de Paris de 1995, que nous sommes invités à relire en cette journée internationale, est claire à cet égard: la philosophie ne soustrait aucune idée à la libre discussion, elle a souci de l'argument valide et de l'écoute de l'autre, elle favorise les vertus de la démocratie.
Tous ces préambules renforcent l'énoncé de la tâche et justifient son enseignement universel sur l'horizon de cette démocratie à venir: «L'activité philosophique, comme pratique libre de la réflexion, ne peut considérer aucune vérité comme définitivement acquise et incite à respecter les convictions de chacun, mais elle ne doit en aucun cas, sous peine de se nier elle-même, accepter les doctrines qui nient la liberté d'autrui, bafouent la dignité humaine et engendrent la barbarie.»
Dans ses rapports avec l'État, la philosophie est à la fois un facteur de distance et de politisation: elle donne au jeune la pleine souveraineté sur son existence en lui fournissant le langage qui lui permet de se mettre en question et de discuter aussi bien des visions du monde que des enjeux sociaux. De ce point de vue, elle favorise un individualisme qui est la conquête principale de la modernité: être soi-même.
Mais dans le même geste, elle inscrit ceux qui entrent dans l'espace de la réflexion, dans la vie de la discussion démocratique, en leur montrant la nécessité du dialogue et le caractère essentiel de l'argument. Ce seuil est celui de la vie dans la cité. Distance sans détachement, liberté dans la solidarité. Qui voudrait aujourd'hui renier ces finalités, qui voudrait interrompre la transmission de cet idéal kantien qu'une longue histoire a maintenu dans nos collèges depuis qu'ils portent ce nom? [...]
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